Angel Olivera Almozara 
 Angel Olivera Almozara, qui est âgé de 43 ans, travaille dans une agence de voyages.
Il réalise des bandes dessinées, qu'il publie essentiellement dans des fanzines, ainsi que des travaux graphiques pour la ville de Cadix, en Andalousie, où il réside.
Il a publié un roman et en a d'autres en préparation.
Guetteurs de l'Abîme fait partie, avec L'Horreur sans Nom et La Fin des Temps, d'une série de textes dans lesquels l'auteur espagnol évoque la lutte inlassable que son personnage favori, le père Flanagan, prêtre américain, mène contre les puissances des ténèbres.
Deux autres nouvelles d'Olivera ont paru dans MINIATURE.

 

Adresse de l'auteur :
Desamparados 2-3°
11005 CADIX
On peut le joindre par l'e-mail de son frère :

fritz@ethiopes.com
Il comprend un peu le français. Le joindre plutôt en anglais, à défaut d'espagnol.

 


Trombino Par titre Par auteur Par thème

Guetteurs de l'Abîme
(une confession du Père Flanagan)
Angel Olivera Almozara

  
   Tout au long de ma carrière pastorale, j'ai eu le privilège d'assister à toutes sortes d'horreurs indicibles. J'ai ainsi été témoin des manifestations les plus variées et effrayantes des forces infernales, de l'action menée par les hordes démoniaques qui épient l'espèce humaine depuis leur repaire que ne peut appréhender notre ridicule capacité de perception. Mais rares, très rares, ont été les manifestations diaboliques aussi terrifiantes, irréfutables et dévastatrices que l'affaire Maloy.
   Tout d'abord, la véracité des faits ne prête pas à discussion ; elle ne permet pas de s'en tenir à une quelconque explication logique que la science pourrait proposer ou admettre. Les témoins de l'événement ont été très nombreux, autour de Maloy ; pour ma part, je me trouvais à trois mètres. On ne saurait donc parler d'erreur ou d'hystérie collective. Ensuite, le cas ne s'est pas produit dans une cave, dans une caverne faiblement éclairée, ni dans une situation de forte tension ou de confusion, mais sous nos yeux, à dix heures du matin, par un jour d'été, alors que la rue était pleine de curieux et de passants, qu'un soleil éclatant brûlait les pavés. Tous ces gens assistaient à l'arrestation d'un malade mental à qui la chaleur avait troublé l'esprit. Rien ne faisait penser qu'il pouvait se produire quelque chose d'extraordinaire. Personne, aucun d'entre nous, moi pas plus que les autres, n'était en mesure de prévoir ce qui allait se passer.
   Et - que Dieu, en son infinie miséricorde, me pardonne - j'ai eu la possibilité de l'éviter. Je pouvais sauver la vie de Wilbur Maloy et, dans le même temps, ma santé mentale. Il aurait suffi que je lui prête un peu plus d'attention et que j'aie été capable de reconnaître la vérité au milieu de son étrange, de son effarante folie.
 
   En ce midi d'août 1925 il faisait une chaleur quasi infernale dans les rues de San Luis, où je venais d'entrer en fonctions comme curé de l'église Marie et Joseph, lieu tranquille, paisible, où il ne se passait jamais rien. Enfin, où il ne se passait jamais rien… jusqu'à mon arrivée. Je crois que j'ai porté malheur à ces braves gens, comme toujours. Ou peut-être le Malin me suivait-il à la trace, décidé à semer l'horreur et le chaos là où je mettais les pieds, ce qui est devenu une habitude.
   Je connaissais mal Wilbur Blackhill Maloy, un de mes paroissiens. C'était un jeune diplômé de l'université très réservé et peu bavard, qui assistait régulièrement à la messe, car il était bon catholique, mais qui n'avait pratiquement pas de relations avec le voisinage ou avec les autres paroissiens. Il ne venait jamais se confesser, bien qu’en certaines occasions, je l'ai vu faire quelques pas, en hésitant, autour de mon confessionnal. Il ne paraissait pas bien savoir s'il devait accomplir ses devoirs religieux ; finalement, il a fait demi-tour et est parti. Ensuite, pendant trois mois, je ne l'ai pas revu. On ne peut pas être tributaire de chacune des brebis de son troupeau, quoi qu'en disent mes supérieurs ecclésiastiques. Mais, au mois de juin, des nouvelles assez surprenantes me sont parvenues à son sujet.
 
   On m'a raconté qu'après un temps de voyage à l'étranger, il s'était enfermé chez lui, dans une assez vieille bâtisse de River Street, non loin de l'église, et qu'il n'en sortait jamais. Tous les matins, le garçon de l'épicerie lui apportait les aliments qu'il avait commandés par téléphone, mais Wilbur ne lui ouvrait pas la porte directement. Celle-ci s'ouvrait au moyen d'une corde et d'une poulie fixée au plafond. Le gars entrait, accueilli par une odeur forte et désagréable de renfermé, sans autre lumière que celle de la lampe électrique qui pendait au plafond du salon, car toutes les fenêtres étaient verrouillées de l'intérieur. Il posait la nourriture sur une table où Wilbur avait laissé l'argent correspondant et il quittait en toute hâte cette sinistre baraque dont la porte se refermait d'un coup dès qu'il avait franchi le seuil.
   Le garçon constata, au cours de ses visites successives, que toutes les fenêtres avaient été barricadées au moyen de grosses planches clouées en travers après avoir été arrachées du sol, puis au moyen de meubles empilés.
   Que Wilbur se soit converti en ermite, c'était son affaire. Qu'il ait transformé sa maison en fortin et qu'il ait détruit son mobilier, c'était une dinguerie qui faisait jaser le quartier et incitait à se tapoter la tempe du doigt parmi les quelques lointaines connaissances à qui il n'ouvrait pas la porte et ne répondait pas quand elles l'appelaient au téléphone. Mais quand il s'attaqua à la maison elle-même et, surtout, quand il cessa de payer le loyer, c'était une affaire plus sérieuse qui amena le propriétaire à se présenter plusieurs fois. Wilbur ne daigna pas davantage lui ouvrir.
 
   Ce mardi du mois d'août, le propriétaire arriva devant la maison avec un ordre d'expulsion et deux gendarmes. Comme Wilbur les laissait tambouriner à la porte sans leur ouvrir, ils essayèrent de la forcer. Il leur cria de s'en aller, mais ils n'en firent aucun cas. Alors retentirent deux coups de fusil, et une volée de chevrotines atteignit les gendarmes et le propriétaire à travers le battant entrouvert.
   Les deux gendarmes furent blessés, l'un d'eux grièvement, et le propriétaire mourut à son arrivée à l'hôpital. Immédiatement, des dizaines de policiers commandés par le sergent Rufus Blake encerclèrent la maison autour de laquelle se rassembla une foule considérable de voisins et de curieux à la recherche d'émotions fortes. C'est alors que j'ai été mêlé à l'affaire.
   À l'ultimatum de la police lui ordonnant de se rendre, Wilbur répliqua qu'il voulait d'abord être entendu en confession par un prêtre catholique. Naturellement, on sait qui était le curé que l'on avait sous la main.
 
   C'est ainsi qu'ils sont venus me chercher à l'église. Ils m'ont mis dans une voiture de patrouille et, en chemin, m'ont expliqué ce qu'ils attendaient de moi.
   — Vous disposez d'une heure, me dit aimablement le sergent Blake en consultant la montre tirée de sa poche. Si, à ce moment-là, vous n'avez pas convaincu cet énergumène de se rendre, nous forcerons l'entrée.
   Je marchai lentement vers la porte de la bâtisse, serrant fortement mon chapelet dans la main et sentant derrière moi non seulement les regards des policiers et des curieux, mais aussi les canons froids des armes pointées contre la maison. Je respirai profondément et agitai ma clochette, en priant Dieu qu'il veuille bien me permettre de sauver la vie de ce malheureux sans exposer exagérément la mienne. Oui, je suis fervent catholique et je suis prêtre, mais la perspective du martyre ne me séduisait pas ce jour-là, pas plus qu'elle ne me séduit aujourd'hui.
    La grosse porte de bois s'ouvrit lentement avec un horrible grincement et, devant moi, enveloppé d'une pénombre épaisse, que perçait très partiellement la lumière de la rue entrant par la porte, apparut le vestibule de la maison.
   Je suis resté sans broncher un instant, retenant ma respiration, me demandant si je n'allais pas être la nouvelle cible de ce malade, de cette pauvre brebis égarée, armée d'un fusil aux canons sciés.
   — Entrez, père, fit une voix sépulcrale venue des profondeurs de la maison. Entrez sans crainte. Pour l'amour de Dieu, je vous le demande.
   J'avalai ma salive et me recommandai au Sauveur. Je fis un pas en avant, vers les ténèbres, et alors la porte se referma d'un coup derrière moi, dans un claquement sonore et terrifiant.
 
   Durant un instant qui me parut un siècle, je restai enveloppé de l'obscurité totale, je craignis - et j'eus presque la sensation que c'était arrivé - de voir ce vestibule, ce toit, ces murs se refermer sur moi comme les mâchoires d'un démon gigantesque, avide de mon sang, de ma chair et de mon âme. J'eus même l'impression de sentir une haleine diabolique sur mon visage, puis la lumière se fit.
   Alors la lampe qui pendait au centre du salon contigu s'alluma, et je poursuivis. Je fus consterné de voir l'état d'abandon, la poussière accumulée depuis non pas des semaines mais des mois sur le sol, le mobilier et les murs. En fait, tous les meubles avaient été entassés pour barricader les fenêtres. Ils n'étaient pas assez nombreux pour cacher les douzaines de planches clouées en long et en large de telle sorte que pratiquement aucun rayon de soleil ne pénétrait à l'intérieur. Et les rumeurs étaient exactes : une partie du sol avait disparu, les planches qui le couvraient ayant servi à boucher les fenêtres. Un abîme sombre, ténébreux, s'ouvrait à mes pieds. En outre, une série de poteaux de bois, fichés en diagonale dans ce qui restait du sol, renforçait le dispositif et faisait qu'il était pratiquement impossible de forcer les fenêtres de l'extérieur.
   — Descendez, père. Je suis là, dans la cave, dit la voix d'outre-tombe.
   Je descendis et rencontrai Wilbur Maloy, sale et hirsute, avec une barbe de quinze jours, les cheveux hérissés, la chemise sortie du pantalon, des cernes sous les yeux injectés de sang, le regard égaré, affolé. Cet homme qui avait manifestement perdu la boule paraissait en outre être resté des mois sans dormir. Il était assis sur le sol, le fusil entre les jambes, un matelas près de lui, ainsi que diverses boîtes de conserve, dont beaucoup ouvertes et vides, et une bouteille d'eau-de-vie.
   Dans ma vie, j'ai rarement rencontré quelqu'un qui soit accablé d'un tel désespoir. Cet homme, à ma connaissance, n'avait pas trente ans ; il en paraissait plus de quarante.

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12/02/03