Mes nouvelles de Gwada




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Jean-Pierre Planque

Après L'homme à queue de cochon, voici une autre des ces lettres aux amis écrite en une soirée et revue le lendemain... C'était en 2003. Plus tard, j'ai eu envie de regrouper toutes ces lettres en recueil...

 

 

 

 

 

 

 

   Ce soir-là, j'avais du mal à retenir mes pensées qui m'échappaient et partaient dans tous les sens.
   J'étais au Biz'Art, un de ces endroits à la mode qui drainent une clientèle mélangée : jeunes, moins jeunes, métros, créoles...
   La musique rasta me tapait sur les nerfs et j'envoyais de temps à autre un sourire excédé à François, le patron. Je n'avais pas un excellent moral. Pour tout dire, mes amis étaient partis la veille. Je les avais accompagnés à l'aéroport dans ma 205 Junior, une caisse pourrie qui n'a rien à envier à l'automobile d'un célèbre lieutenant... Ah, Fanny et Patrick... Déjà ils me manquaient. Je les imaginais, arrivés de bon matin sur l'aéroport de Marseille-Marignane, crevés et cherchant leur Espace parmi toutes les bagnoles alignées. Tybi, toujours zen et Fanny un peu excitée.
   — Elle est où, cette putain de caisse ? Tu as le numéro de la rangée ? »
   Tybi tournant et retournant entre ses doigts le reçu que lui avait remis l'employé des parkings.
   — F2603, dit-il. On devrait trouver...
   — Oui, mais on ne trouve pas ! Putain, si j'avais su, je serais restée en Guadeloupe avec mon JPP ! Le salaud, je suis certaine qu'en ce moment...
   — Elle est là ! criait Patrick. Tire le chariot ! »
   Tybi fouillait ses poches à la recherche des clés de la voiture ; Fanny déchargeait sacs et paquets. Le soleil commençait à taper.
   — Tu te souviens, demandait Fanny, quand on est montés à la Soufrière ?
   — Laisse tomber, dit Tybi, passe-moi plutôt les valises... »
   Il avait réussi à ouvrir l'arrière de l'Espace.

   « Excusez-moi, il me semble vous connaître... »
   Une femme venait de s'asseoir à ma table. Plutôt bien faite, assez jeune, de type créole. Ça commençait à aller mieux.
   — C'est possible, répondis-je modestement. Je m'appelle JPP, j'écris des histoires complètement déjantées et – dois-je vous l'avouer ? – je suis en quête de personnages. Alors, vous...
   Elle a tout de suite eu l'air intéressé :
   — Vous écrivez pour la télé ?
   — Pas tout à fait. Mais ça peut s'arranger. Que diriez-vous d'un bon planteur ou d'un punch spécial Biz'Art ? »
   Mes amis devaient avoir rejoint l'autoroute A7. Je les imaginais en plein cagnard, roulant à 40 à l'heure et ressassant leurs souvenirs de vacances en Guadeloupe.
   Fanny avait enfilé sur sa peau nue un tee-shirt "Pani pwoblem !" et Patrick écoutait le CD de Zouk love que je lui avais offert. Tous deux chantaient à tue-tête en se moquant des cons qui klaxonnaient derrière eux.
   — Oui, si vous voulez, dit la fille. Je m'appelle Sandrina. En général, je ne bois pas et ne couche pas. Mais bon...
   — Ça peut s'arranger ?
   — Oui, dit-elle, c'est clair. J'ai toujours eu un faible pour les écrivains. »
   Elle se pencha vers moi, m'offrant une vue panoramique sur ses seins. Plutôt bandante, la petite Sandrina. Elle me matait derrière son verre de planteur qu'elle sirotait distraitement. Le genre nana pas compliqué, qui se la joue juste ce qu'il faut...

   Mes amis sortaient à Cavaillon, direction Saint-Rémy. Patrick commençait à respirer. Il avait une commande à terminer, un tableau qui lui trottait par la tête depuis quinze jours et dont il venait de trouver la touche finale. Ça plairait. Oui, aucun doute. Patricia apprécierait le bleu profond, celui de la Mer des Caraïbes, le soir, quand le soleil est au plus bas, quand les doudous commencent à faire frire le poisson sur la plage... Merde, qu'est-ce que je fous dans cette bagnole ? se demandait-il.
   La route filait. Les mas, les oliviers...
   — Tu crois que je l'ai sucé ? demanda Fanny.
   — Qui ça ? Ce tèbè de Roger ?
   — Oui. Il avait envie de me parler, dit Fanny, et moi je cause avec ma bouche...
   — Salope ! Tu vas me rendre des comptes dans pas longtemps, dit Tybi. On arrive !
   Eygalières. Le village. La route Jean Moulin.
   L'atelier, la belle et grande maison provençale avec les chambres d'hôte et, derrière : la piscine. Ils étaient arrivés. Six petites heures nous séparaient.

   
Sandrina me caressa le bras.
   — Cesse de penser, dit-elle. Tes amis sont de retour chez eux. Ils sont heureux. Demain, la belle Odile viendra boire l'apéro. Ils vont bien rigoler. Tous parleront de toi. Ils t'aiment, tu sais...
   — Et toi, Sandrina ? demandai-je. Tu lis dans mes pensées comme une sorcière. Existes-tu vraiment ?
   — À toi de décider, répondit la belle créole. Veni case a mwé !
   — Elle est où, ta case ?
   — Tout près d'ici. Mon mari est parti, je suis seule... Viens, on va faire l'amour !
   — Ton mari, m'étonnai-je, mais comment s'appelle-t-il et où est-il parti ?
   — Il s'appelle Roger, répondit Sandrina. Il a pris l'avion pour la Métropole...


FIN


© JPP, juillet 03
© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

23/08/07
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