Pierre Jean Brouillaud, qui a beaucoup roulé sa bosse et exercé plusieurs professions – dont celles de journaliste et de traducteur – a publié, en littérature générale, chez Calmann-Lévy, un roman (Les Aguets) et deux recueils de nouvelles d'inspiration fantastique (La Cadrature et L'Angle droit), avant de passer à la science-fiction. En 1975, il a fait paraître Tellur dans la collection "Ailleurs et Demain" (Robert Laffont).

En 1996, il a donné aux éditions La Geste un recueil intitulé L'Oeil de pierre (1).

Il a publié plus de 70 nouvelles dans de nombreuses revues françaises et étrangères. Ses novellas ont notamment paru dans Antarès et Miniature.

De 1987 à 1997, il a présidé INFINI, association des littératures de l'imaginaire d'expression française. Il s'est employé à développer les relations avec les littératures des autres pays d'Europe et a aussi publié, à ce titre, plusieurs traductions de l'italien, de l'espagnol et du portugais.

(1) Ce recueil contient : Le Secret d'Andérès, Dédale, Quand l'Heure viendra.  

 

 Grand Hôtel a été publié dans la revue Portique, en juillet 2001.


Photos et bio/biblios



  GRA D HO EL. Sur le mur, deux lettres manquent.
   Ça doit être ici. À droite, j'ai laissé le casino crème et chocolat aux airs faussement mauresques sous son couronnement de pots à feu. Puis j'ai traversé la placette où veille une reine Victoria de bronze doré. Le journal se contente de mentionner la proximité des thermes. Évidemment, le quartier compte – du moins, comptait – plusieurs hôtels du même style. Et il ne donne ni l'adresse précise ni le nom exact de l'établissement. Ai-je entendu parler du GRAND HOTEL ? Est-ce que je l'imagine ? Est-ce que je confonds ?
   En tout cas, il dresse devant moi son imposant quadrilatère blanchâtre aux balcons carrés entre les persiennes, d'un vert pâle, fermées pour la plupart.
   Au-dessus du balcon d'apparat qui occupe le centre de l'étage noble sont gravées dans la pierre une couronne et une croix latine. Au-dessous, deux énormes lanternes de fer forgé encadrent l'entrée. De chaque côté de la porte, des fûts de colonnes qu'enlacent des mains courantes de laiton soutiennent deux vasques de pierre qui devaient contenir des fleurs.
   Une voiture noire s'arrête devant l'immeuble. Une Bentley, un de ces modèles dont on ne sait plus de quand ils datent. En descend un chauffeur en tenue sombre et gants blancs. Il ouvre une portière d'où sort une dame très âgée mais alerte, droite dans sa robe mauve à jupe plissée. Ses cheveux blancs, soigneusement frisés, ont des reflets bleus.
   La Bentley bloque la circulation, peu animée à cette heure. Personne ne proteste. Et je suis seul sur le trottoir.
   La dame gravit le palier de l'hôtel.
   La porte s'ouvre. La dame disparaît à l'intérieur.
   Je me retourne. La Bentley est partie. Le feu passe au vert. Le trafic s'écoule.
   Quand la dame est entrée, j'ai entrevu le hall qui donne sur plusieurs étages à galeries. Je m'approche, monte les marches. À tout hasard, je presse la sonnette. Je n'entends rien.
   Je pousse la porte. Elle cède.

   Deux fortes colonnes ivoirines surgissent au premier plan. Entre elles s'inscrit dans la pénombre un atrium rectangulaire entouré de galeries sur quatre niveaux. Il est désert. Plus trace de la dame.
   À mesure que le regard s'élève, la dimension des étages décroît légèrement. Le premier repose sur quatre rangées de colonnes cannelées, en marbre crème. Elles ont le pied cerclé de cuivre rouge et sont coiffées de chapiteaux corinthiens dont les formes évoquent moins des végétaux que des têtes de béliers noirs. Des colonnes plus fines, également cannelées, bordent les étages. À gauche se dresse un grand escalier. Le sol compose un damier noir et blanc. Au rez-de-chaussée, deux immenses miroirs se font face. Le marbre et les glaces luisent faiblement sous le demi-jour qui tombe de la verrière Art nouveau à travers de larges fleurs jaunes, vertes et roses.
   Entre deux globes opalins, la réception a fermé ses volets. Elle se niche au-dessous d'une plaque de verre dont les reliefs représentent une vasque gardée par deux griffons. Les portes qui mènent sans doute au salon et à la salle à manger s'ornent d'impostes où des amours jouent sur des médaillons aux reliefs de camées.
   Personne. L'hôtel, désaffecté, serait-il en attente de démolition ?
   La dame aura pris l'ascenseur dont la masse noire troue le côté gauche du hall. Elle aura pénétré dans l'une des chambres disposées le long des coursives. Ou bien, elle aura gagné la salle située à droite, derrière des panneaux aux vitres dépolies.
   Tiens ! Le bruit de la rue a cessé de filtrer à travers l'entrée.
   Qu’y a-t-il dans cette salle ? Discrètement, je tourne la poignée. Fermée à clef.
   Mais de l'intérieur parvient le son de plusieurs voix. On dirait que l'une d'elles prononce un discours et que les autres le commentent.
   À travers l'atrium passent des bouffées de senteurs. Arums, velours et cuir. Parfums de femme et relents de tabac blond s'entrelacent. J'essaie de trouver et de suivre une piste.
   L'appel d'une clochette me fait sursauter, jeter un regard circulaire. Rien n'a bougé
   De la salle des rires fusent en rafale, suivis d'applaudissements. Cliquetis de verres. Cris d'enfants qui se rapprochent puis s'éloignent.
   Quelque part, un piano attaque une phrase emphatique reprise par une chanteuse. Du Verdi ? Oui, on dirait un extrait de la Traviata, opéra donné récemment à la télé, mais je n'ai pas tellement l'oreille musicale.
   Un téléphone grésille, au niveau de la réception. On décroche. Qui ?
   Les cris d'enfants passent et repassent, comme les figures d'un manège.
   Mon regard ne parvient pas à se fixer. Il cherche un repère. Il ne s'est pas plus tôt porté sur un point qu'un son nouveau, surgi ça ou là, l'attire avant qu'un écho ne le déroute. Pour mieux localiser les bruits d'une vie qui s'éveille, je ferme les yeux. Dès que je crois avoir repéré l'endroit, j'essaie de saisir un signe visible.
   Le chant se déforme. L'air d'opéra tourne à la rengaine. Il pleure comme un disque usé.
   La porte de la salle vient de s'entrouvrir. Apparaît une femme de ménage, petite brune au teint olivâtre, qui traîne un aspirateur. Je pointe du doigt vers la salle :
   — Pouvez-vous me dire s'il y a quelqu'un ?
   Elle secoue la tête.
   — Demandez au gardien, fait-elle dans un demi-sourire.
   — Où peut-on le trouver ?
   — Il sera là dans une heure.
   Coup d'œil à ma montre : 14h30. D'un mouvement de la tête, la femme désigne la réception avant d'ajouter :
   « Desculpe, senhor. »
   Elle traverse le hall, toujours suivie de son traîneau, entre dans la cabine qui part vers le sous-sol.
   Une ombre passe. Un nuage sur la verrière.
   Si je montais dans les étages ? J'aurai une vue plongeante sur l'atrium, et rien ne m'échappera plus du moindre mouvement qui pourrait se produire.
   Je me dirige vers l'ascenseur. Puis je me ravise. Cette énorme cage noire, plutôt sinistre, me déplaît. Sans doute un élément rapporté qui jure avec l'ensemble de l'atrium.
   Sur le côté s'ouvre l'escalier monumental au tapis usé. L'empruntant, je m'arrête à chaque étage pour me pencher par-dessus la rambarde et surveiller le hall où rien ne se produit. Et je monte ainsi jusqu'au quatrième.

   Je domine. De là, l'entrée reste visible. À travers la porte vitrée, je ne vois passer que des ombres indistinctes. Des piétons.
   Un choc s'est fait entendre derrière la porte d'une chambre. La 407, si je ne me trompe. J'en aurai le cœur net.
   Doucement, imperceptiblement, je pèse sur la poignée. La porte s'entrebâille.
   — En dernière heure, nous apprenons que le gouvernement...
   La télévision. Non, un son plus grêle, moins de volume. Craquements. La radio qui crache des informations et qui annonce...
   Conscient d'être indiscret, je n'ai pas tellement fait attention.
   — Une démarche a été tentée...
   On a coupé.
   — Entre ! Entre !
   J'ai bien entendu. Un murmure, mais distinct, cette fois. Une voix faible, au timbre incertain, celle de la vieille dame ?
   L'ouverture de la porte découpe un cône de clarté dans la pénombre de la pièce. Apparemment, celle-ci est inoccupée, vide de tout mobilier. Mais aussitôt, la clarté s'estompe. Maintenant, il fait sombre. Au-dessus de la verrière, le ciel se sera couvert. Un orage qui monte ? Encore indécis, je n'ai pas avancé.
   — S'il te plaît, ferme la porte.
   J'ai obéi, mais je ne vois personne.
   — Merci, murmure la voix.
   — Excusez-moi, dis-je.
   — Allume, je te prie.
   Je cherche l'interrupteur. Il se trouve à gauche.
   À l'emplacement du lustre, qu'un cercle gris marque sur le plafond, une ampoule nue pend au bout du fil. Les ramages du papier peint d'un brun verdâtre sortent à demi de l'ombre et prennent un curieux relief. La pièce sent la poussière et les vieux tissus. Plus un parfum tenace de violette.
   Où la dame se cache-t-elle ? Espérant la débusquer, je tente :
   — Puis-je vous poser une question ?
   Mes paroles, très assourdies, n'ont pour écho que le silence.
   Et si je n'avais affaire qu'à un enregistrement ? Mais pourquoi diable diffuserait-on ce genre de message dans un hôtel désaffecté ? Pour intimider les indésirables, curieux ou squatters éventuels ? Dans ce cas, on ne les inviterait pas à entrer. Est-ce bien la dame qui se manifeste ? Je poserai une question neutre, banale, un peu idiote, pour ne pas l'effaroucher et pour amorcer un dialogue :
   — Savez-vous de quand date le Grand Hôtel ?
   Pas de réponse, comme je pouvais m'y attendre. Mais pourquoi ai-je posé cette question plus qu'idiote, inutile ? Je me souviens d'avoir lu sur la façade la date de construction : 1870. Elle ne figure pas dans le journal, non, pas que je me souvienne. Alors, l'aurais-je entendue mentionner par quelqu'un de la famille ? En définitive, je l'ai bien lue sur la façade où elle s'accompagnait du nom de l'architecte : un certain FOURNIER. Qui, dans la famille, se serait rappelé ce détail ?
   Ah ! Il m'a semblé... Un soupir.
   — Je t'ai attendu toute la journée, reprend la voix qui s'est affermie. On dirait qu'elle a rajeuni. Une voix veloutée, caressante. Une voix que je crois...
   Viendrait-elle d'une pièce voisine ? De la droite ? J'ouvre. Rien qu'une salle de bains encore équipée dans le style 1930 : lourde baignoire émaillée, lavabo de marbre gris, bidet de grès jauni, miroir piqué de taches noires. Pièce vide de tout occupant, elle aussi.
   À gauche, un coin salon qui a, comme la chambre, perdu son mobilier, à l'exception d'un guéridon au-dessus duquel est accrochée, dans un cadre en métal argenté, une photographie de mode : celle d'une beauté dodue au goût de l'époque, coiffée au fer à friser.
   Quelque part, au rez-de-chaussée peut-être, une contrebasse joue pizzicato.
   — Ils me disaient que tu ne viendrais pas, que tu ne pourrais pas venir, fait la voix.
   Aucun doute, elle provient de la chambre. Là, tout à côté, à l'endroit où devait se tenir le lit.
   On ferme un rideau. La lumière s'éteint. J'ébauche un mouvement vers l'interrupteur.
   — J'avais promis.
   Une autre voix. Plus grave.
   — L'impossible, reprend la seconde voix. J'aurais fait l'impossible.
   Une voix masculine.
   Largo, à la contrebasse.
   L'homme murmure :
   — La situation est critique. D'une heure à l'autre...
   La fin de la phrase m'a échappé, mais je crois savoir. De moi-même, je peux finir la phrase.
   Non, cette voix d'homme , elle, je ne l'ai jamais entendue.
   — Mais il faut oublier le monde extérieur. Nous sommes ensemble, c'est ce qui importe.
   Ce qu'ils disent toujours.
   — Nous avons la nuit devant nous. Elle n'a pas encore commencé. Et je ne sais pas l'heure, je ne veux pas la savoir.
   Les derniers mots assourdis par le contact des lèvres.

   Tac ! Tac ! Tac ! Ces gros réveils font un bruit de ferraille. Et ils donnent parfois l'impression qu'ils vont cesser de battre, mais ils repartent, grignotent et rongent obstinément la nuit. Au diable, ce tintamarre ! Si je pouvais l'arrêter. Ce qu'ils pensent, eux aussi, eux surtout. Oh ! Quelque chose a glissé, est tombé.
   Enfin le vacarme décroît. On aura couvert l'engin d'un vêtement.
   Au premier plan, ils chuchotent. Je me surprends à écouter, malgré moi. Mots d'amour. Je ne les comprends pas. Je ne veux pas les comprendre. Pas leurs secrets, non ! Et pourquoi pas ? Quels autres me seraient plus proches ? Ils m'appartiennent. Pour justifier mon indiscrétion, je les revendique. De quel droit ?
   Il me manque le terme qui correspondrait à celui de voyeur. Y a-t-il un mot pour dénoncer celui qui, comme moi à cette heure, sans voir les amants, surprend leurs secrets ?
   Je guette un souffle, tout en souhaitant que le tic-tac ou un bruit extérieur le couvre. Mais tout à coup le réveil s'est évanoui, et je n'entends plus les bruits du hall. À cette heure... Quelle heure ? Je regarde ma montre. Dix-huit heures. Déjà ? Tout ce temps se serait écoulé depuis que j'ai parlé à la femme de ménage ? Pourtant, c'est vrai, la nuit n'a pas encore commencé.
   Vibrato d'un saxophone.
   Suspendant ma respiration, j'écoute les amants qui halètent. Mais, bientôt, ils s'échappent dans leur plaisir. Ils m'échappent.
   Je les rattrape quand la femme étouffe un cri.
   C'est fait. Elle le sait, peut-être. D'instinct. Elle se doute. Le doute la bouleverse. En même temps, elle est heureuse.
   Et lui ? Étourdi de jouissance, il a déjà basculé dans la torpeur. À nouveau, elle l'entoure de ses bras, elle le berce. À voix très basse, elle chante une mélodie que je ne parviens pas à identifier. Un air en vogue, de leur temps. Je l'ai entendu à maintes reprises. Il me trotte dans la tête, mais je serais incapable de le fredonner.

   Hurlement de sirènes. Lointaines, mais très présentes tout de même. Un exercice ? Non, nous sommes pas mercredi, mais jeudi... Ça ne veut rien dire.
   Oh ! Je la connais par cœur, cette entrée du cahier à la couverture bleue décolorée. Dans son journal à la date du trois septembre 1939, ma mère écrivait :
   Plainte lugubre des sirènes. Les cloches de Saint-Gratien ont sonné le glas. Recroquevillée dans un angle du sofa, seule depuis la mobilisation d'Antoine, j'ai pleuré. La guerre est déclarée. Depuis des mois et des mois, elle étendait son ombre. Nous le savions tout en refusant d'y croire. Trois septembre. Le lendemain même de ce qui fut notre dernière nuit d'hôtel. Notre dernière nuit de bonheur.
   Il y a une marque, une croix. Signe mnémotechnique. Pour évoquer ce qu'elle ne voulait ou ne pouvait écrire. Quand elle a rédigé cette entrée, est-ce qu'elle pressentait ce qui allait advenir ? Notre dernière nuit... Si l'entrée date bien du trois septembre, je comprends sa tonalité. La mort rôdait déjà, mais elle n'avait pas encore frappé... Tout compte fait, ce n'est pas vraiment la question qui me taraude. Plutôt celle-ci : ma mère savait-elle que, cette nuit-là, elle avait donné la vie ? Si elle s'en doutait, n'aurait-elle pas dû y puiser un réconfort, y trouver une sorte de joie au milieu de ses larmes ?
   Est-ce moi que la croix représente ? Cet enfant était-il le bienvenu ?
   Le journal qu'elle tenait secret au fond d'un coffret à couture, nous l'avons découvert après son décès, il y a six mois. Il s'arrête le 16 juin, date où elle apprit le sort de mon père. Avec la mention : Antoine tombé
   Plus rien, pas même un signe de ponctuation.

   Moi aussi, je me souviens — si je puis dire, puisque je ne suis né qu'en juin 1940, quarante-huit heures avant la bataille perdue où l'homme qui fut mon père a rencontré son destin.
   Il n'y a pas d'entrée au jour de ma naissance.

   Je pousse la porte. Me voici dans la galerie. Le soir est violacé sous la verrière.
   Sirène.
   Une alarme de voiture, cette fois.



FIN


© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Grand Hôtel est paru dans le n°42 de la revue italienne Futuro Europa.

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