La nouvelle


   La nuit est noire. J'ai pas peur, j'ai pas peur. Je me dis ça tous les soirs pour sécuriser un max. Banlieue merdique au nord de Paris. Les prolos roupillent, des baisés comme moi, du moins pour le moment. Ça ressemble à un cimetière sans croix, à un désert qui pue l'attente de quelque chose qui vient pas. Loin de la gare à ma piaule. Je rencontre toujours les épaves du quartier, les sans-blé après la fermeture des rades ; des petites frappes, visages blafards, puant la frousse du casse minable, des paumés de partout, des poètes largués. Comme dans un hall vide de gare que l'avance des bulldozers et de la normalisation… Arrête ton spleen, pauv' cloche !
   La nuit est froide. Je remonte le col de ma fourrure - garantie pur acrylique - et presse le pas. C'est con, les mecs : le bruit de mes talons sur le pavé et hop ! ils rappliquent ventre à terre, conquérants à n'en plus pouvoir. Ce soir ça ne rate pas. Une bagnole me suit, tous feux éteints, comme dans les polars à trois balles. La rue est étroite. Encore une centaine de mètres et je suis chez moi. Un stud miteux dans un ensemble de béton froid. Jusqu'à quand va me suivre, ce naze ?
   J'ai cru entendre des pas dans une ruelle voisine…
   « Alors, bébé, on prend le frais ? »
   Il est maintenant à ma hauteur, le mâle. Il baisse sa vitre et penche vers moi une gueule avinée :
   « On va faire un brin de causette tous les deux. OK ? Et puis après, on passera le temps, OK ? Fais pas la fière, la môme… Je m'démerde bien, tu sais, au pieu… »
   Surtout pas paniquer ! Il me dit franchement rien. Les mâles bourrés, c'est toujours sans espoir. En plus de ça, il a vraiment une sale tronche. Quand on me parle sur ce ton, c'est plus fort que moi, j'ai envie de cogner. Ne pas répondre. Plus que cent mètres. Il continue :
   « T'es pas mal foutue, tu sais… Tu montres, oui ou merde ? J'ai des sièges couchettes. »
   La Ford me coince contre le mur. Une portière claque aussitôt. L'homme me serre contre lui. Je sens sur mon visage son haleine corrompue et ses grosses pattes pétrissent mes seins avec force. Il me fait mal. Contre ma cuisse droite, une raideur qui ne trompe pas. Il faut frapper !
   Mon coup de genou a mal porté. Il me frappe à la volée, du plat de la main, et je m'étale sur le trottoir. Mal à la hanche. J'ai dans la bouche un goût de sang. Alors, c'est la guerre !
   Je connais pas mal de nanas qui auraient gueulé au secours, ameuté le quartier. Mal barrées, les copines ! Vous auriez pu crier au viol ou fondre en larmes, vous mordre les lèvres en attendant l'assaut du mâle victorieux. Pas moi. J'ai le coup de rein meurtrier : seize centimètres d'acier trempé dans le buffet, ça vous rétame n'importe qui. Le mec s'écroule à genoux. Il me regarde, l'air surpris, étonné, tout à coup présentable. Puis, serrant ses mains sur son bide qui pisse le sang, il tourne de l'œil. Il sait qu'il va crever.

   Ma pauv' Chris, ce con t'a salement abîmée. Mon acrylique a souffert dans la bagarre et j'ai mal un peu partout. Un coup d'œil autour de moi. Rien. Le calme plat. Le Sinaï sans les blindés. Je récupère une de mes chaussures et me masse la cuisse avec volupté. Sans déconner, ma chatte est mouillée. C'est physique. À la vue de tout ce sang, c'est comme si je venais de me caresser.
   Une main sur mon épaule, une voix doucereuse dans mon dos. Le charme est rompu. Je me retourne.
   « Il faut partir ! »
   L'homme est grand, silhouette mince. Comme il allume une cigarette avant de m'en offrir une, je distingue son visage un bref instant. Regard froid. Sourire à la limite du chaleureux, mais distant. Supérieur. Oui, c'est ça. Supérieur et rusé. Il ajoute en m'offrant du feu :
   « Vous n'auriez pas dû… Un meurtre, c'est gênant dans votre situation. »
   La vache ! Il a tout vu. Les pas que j'avais entendus devaient être les siens. Le salaud, il devait attendre de voir comment ça tournait avant d'intervenir, ou bien… Quelle embrouille !
   Je laisse tomber froidement :
   — Légitime défense… Avec vous comme témoin, c'est inespéré, non ?
   — Hum ! Si nous parlions de ça dans un lieu plus paisible ?
   Ça va, je le vois venir. Du moins en ai-je une vague idée. Va me proposer la botte ou un truc pas catholo. Merde.
   — Pas question, je fais, expliquez-vous ou foutez-moi la paix ! »
   L'homme coupe tranquillement le contact de la Ford, puis, en traînant ma victime vers le siège avant, continue son ciné :
   « Disons que ce pauvre bougre n'est pas tout à fait n'importe qui… »
   Silence. Sourire inquiétant. Puis, pour calmer mon attente, il ajoute :
   « C'est un flic ! »

   J'avais décidé d'attendre la suite des évènements avant de tenter quoi que ce soit. Et puis, j'étais salement coincée. À l'époque, tout le monde en avait jusque-là des bavures flicardes. Par contre, une bonne mort de policier héroïque dans l'exercice de ses fonctions, ça faisait toujours bander le Garde des Sceaux. La femme meurtrière était moins commerciale que le loubard-cas social, si possible récidiviste. Et si la presse fouinait dans mon passé, certaines choses gênantes ne manqueraient pas de remonter à la surface... Mais ce n'est que plus tard que je compris qu'ILS m'avaient retrouvée. Rien à voir avec les flics, pire encore…
   Sico (c'était son nom) ne m'avait pas fait de dessin : c'était donnant-donnant. Et puis, son calme m'impressionnait. Ma parano allait bon train quand il m'a demandé de rester à côté de la Ford.
   « Vous êtes une femme qui a du cran. Attendez un moment, voulez-vous ? Je vous expliquerai plus tard. »
   Il est revenu au volant d'une 1300 qu'il a rangée le long de la Ford. J'ai dû faire une drôle de tronche quand je l'ai vu se trimbaler le cadavre du flic (était-ce vraiment un flic ? ) d'une caisse à l'autre, puis le tasser, tant bien que mal, dans le coffre de la Simca.
   On a pris l'échangeur vers le nord. Il faisait toujours nuit. C'est bien plus tard que j'ai senti la présence des deux autres à l'arrière. Ils se ressemblaient comme deux gouttes de Whisky et se tenaient comiquement serrés l'un contre l'autre. Vêtus de noir, l'air strict et constipé. Sico semblait beaucoup s'amuser.
   — Ils vous font peur ?
   — Pas spécialement. J'ignorais qu'ils étaient en option. Si vous pouviez m'expliquer… Qui sont-ils ?
   — Ce sont des frères siamois. Ils sont muets, sourds, et tout à fait inoffensifs. Ne faites pas attention à eux. »
   Ben voyons.
   « J'aimerais tout de même comprendre, merde, où allons-nous ? »
   On venait de passer Pontoise. Sico poussait la caisse à fond. 130-140. Je restais silencieuse et tentais d'imaginer ce qui allait suivre. En pure perte bien entendu. D'abord le flic bourré qui tente de me violer, ensuite ce con qui me fait comprendre que, mais sans me dire quoi. Et nous voilà en balade avec le cadavre du dit-flic dans le coffre et deux frères siamois à gueule de croque-mort pour compagnie. C'était surréaliste. Je fumais clope sur clope pour me calmer. Chris', tu t'es foutue dans de sales draps !
   Ouais. Après Beauvais, j'étais dans le cirage le plus complet. J'avais renoncé à comprendre et me laissais aller à une douce somnolence. La cambrousse alentour, c'était pas triste non plus, du moins ce que j'en voyais. Flipante même, avec ses bleds paumés et sa brume inquiétante qui gommait tout. J'avais froid.

   À l'arrière, les frangins commençaient à s'agiter, ce qui me fit penser que nous n'étions plus très loin de notre destination. Ils poussaient de petits cris piailleurs semblables à ceux des poussins ou des oisillons lorsque leur mère s'approche pour leur donner de la bouffe et de la chaleur. Je flippais de plus en plus. Étrange vision.
   « Nous arrivons, se contenta de confirmer Sico. Vous allez pouvoir vous reposer toute la journée de demain. Profitez-en, car la suite risque d'être assez éprouvante… »
   J'étais trop crevée pour lui casser sa sale gueule. J'avais envie d'un pieu, d'un truc calme, silencieux, neutre, hors de cette atmosphère pesante et malsaine. Ce mec me portait sur le système. Il prenait des allures de pourvoyeur zélé d'un maître ou d'une puissance pas claire. Et puis, il semblait tout savoir de moi. Quand il posait ses yeux sur moi, c'était toujours de côté. J'avais l'impression d'être à poil, comme s'il lisait dans mes pensées, dans mon passé d'avant vie. C'était un sentiment à la fois débile et terrifiant ! Devait travailler pour ceux qui me cherchaient...

 
 

Sous la neige

17/06/08