La nouvelle


   Tout à l'heure, je me suis acheté un bibelot. N'allez pas croire que je sois amateur d'art ou que j'aie besoin d'un objet pour y suspendre mes chaussettes. C'est arrivé comme ça, tout simplement. Appelons ça un inexplicable coup de tête. Par bonheur, je dois reconnaître que ça fait plutôt joli dans le salon quand je ne l'utilise pas. Il y a hélas ! de ces jours où j'ai les mains pleines de pouces, et aujourd'hui en est un. Au fil d'une manœuvre visant à déplacer celui-ci, j'ai cassé le bibelot qui, à ma grande surprise, contenait un objet, quelque chose qui, pourtant, n'avait jamais produit le moindre bruit jusque-là. Sinon je n'aurais pas acheté le bibelot, vous pensez bien. Quoi qu'il en soit, le bidule s'est avéré un tout petit gazou. Je n'ai pas pu résister à l'envie de souffler dedans. De loin, je veux dire ; je n'ai pas l'habitude de coller ma bouche sur tout ce que je trouve. Il en est sorti une espèce de bzzzt pas du tout mélodieux dont je me suis aussitôt désintéressé. Quant à lui, le bibelot étant malheureusement fichu, je l'ai jeté. En consultant l'heure, j'ai vu qu'il me restait tout juste le temps de mettre le sac au bord de la rue avant le passage de la benne à ordures.
   Je suis ensuite sorti effectuer quelques courses. Au hasard des trottoirs, je suis passé devant une petite boutique où un bibelot indescriptible me faisait de l'œil depuis la vitrine, à un point tel que je l'ai acheté. De retour chez moi, en voulant lui trouver un emplacement de choix - après tout, c'était mon premier bibelot -, j'ai buté sur la patte d'une table. Mon précieux achat m'a glissé des mains et a volé en éclats sur le plancher. Parmi tous ses morceaux, il m'a craché un drôle de petit bidule qui s'est avéré être un gazou. J'ai soufflé dedans, c'était loin d'être joli. Alors j'ai laissé tomber. C'était la journée des ordures, j'en ai donc profité pour ramasser tout ça, vite fait, bien fait. Ayant un peu de temps libre, je suis sorti magasiner. Le hasard a mis sur mon chemin une espèce de bibelot dont je me suis dit, contre toute logique, qu'il serait beau dans le salon. Hélas, avant même de trouver un endroit digne de sa magnificence, j'ai commis une maladresse à laquelle le bibelot n'a pas survécu. Ô surprise, de ses entrailles s'est échappé un petit instrument de musique, un gazou. J'ai rapidement déchanté en soufflant dedans, car il produisait un son épouvantable.

   Le son de ce gazou… Si aigu, perçant, nasillard, le genre à vous remonter le long de la moelle. Il m'a fait un tel effet, tellement profond, que soudain quelque chose s'est réveillé en moi. Ce bruit était familier. Je l'avais déjà entendu quelque part. Intrigué, j'ai fouillé dans mes souvenirs. Les gazous se ressemblent tous, n'est-ce pas ? De même leur chant, pas vrai ? J'ai finalement passé outre puis ramassé les débris sur le sol ; c'était presque l'heure de la benne à ordures. Abandonnant le sac au bord de la rue, je suis parti faire un peu d'épicerie. Mon achat irraisonné du jour fut le plus improbable qui soit : un bibelot qui dormait chez un brocanteur, et qui par ailleurs n'a pas fait vieux os entre mes mains maladroites. Or, à l'intérieur…
   Pendant que je contemple les éclats de porcelaine à mes pieds ainsi que le petit instrument de musique dans ma main, sa note nasillarde continue d'égratigner mes pensées et de vibrer jusque dans mon âme parce que je viens de prendre conscience que je connais parfaitement ce son.

   Depuis tout à l'heure, une boule cherche à remonter le long de ma gorge mais elle est trop grosse, elle ne passera jamais. Quelque chose s'est noué dans mon ventre. Tout cela tourne dans ma tête. J'essaie de penser vite, il faut trouver un moyen de…
   Et si je ne le jetais pas, le foutu bibelot ? Si j'en laissais là tous les éclats, me prendrait-il l'envie subite d'acheter un bibelot pendant que j'effectue mes courses ?
   Et si je cassais des cure-dents dans la serrure de ma porte pour m'empêcher de rentrer chez moi ?
   Et si je m'imposais de ne jamais remettre le nez dehors ?
   J'ai déjà pensé à tout ça. Peut-être même que j'ai déjà essayé. Mais comme vous le savez, on finit toujours par sortir de chez soi. Et j'ai beau me dire que je n'achèterai rien, que je ne lorgnerai pas les vitrines, toujours il y a ce coup de foudre que je ne saurais expliquer pour la bonne raison que je n'ai aucune image dans ma tête de ce fichu bibelot dont les morceaux traînent à mes pieds. Je le tenais pourtant entre mes mains tout à l'heure, ainsi que tout à l'heure, sans parler de tout à l'heure. Je ne saurais pourtant vous dire sa forme ni ce qu'il évoque. Jamais il ne s'est imprimé dans mon esprit.

   Le problème, c'est que tout semble quitter mes pensées dès que… en fait, je ne sais même pas à quel moment cela se produit. Ça s'opère tout seul, en douce, de façon tellement progressive, ou encore ça arrive tout d'un coup, en une fraction de seconde. Je sors faire mes courses et c'est tout. Je ne sais pas comment une telle chose est possible et peu importe, puisque toujours j'éprouverai un coup de foudre à la vue d'un fichu bibelot que je ne reconnaîtrai jamais pour la bonne raison que de toute ma vie je n'ai jamais acheté de bibelot.
   Maintenant, c'est pire que jamais. Je sais que je le ferai encore tout à l'heure. Et je cherche comment rompre ce maléfice, je n'ai que ça à l'esprit jusqu'à ce que tout s'efface comme par enchantement. Jamais homme n'aura autant médité l'instant présent.
   Vite, il me faut ramasser les morceaux ; la benne à ordures s'en vient.



FIN


© Claude Bolduc. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

Nouvelles
Les Copains

23/04/09