Marion Lubreac
est née un 14 mars et vit à Préseau, dans le Nord de la France.
Elle est l'auteur de plusieurs poésies classiques, de poésies "libérées", de contes fantastiques courts et de nouvelles.
Elle participe très régulièrement à LA VENUS LITTÉRAIRE dirigée
par TANG LOAEC dans la rubrique LUBREACTION. Ses poèmes et Haïkus érotiques sont de toute beauté.
Elle a
participé au fanzine Reflets d'Ombre (2006) et publié :
- Joyeux anniversaire Duncan (revue Marmite et Micro Onde, éditions L'Œil du Sphinx)
- Du porc à l'aigre doux (revue Hauteurs, déc. 2005, puis
Lunatique 71, printemps 2006)
- Margot, Le Voile de Maya, et Pénétration maléfique, Horrifique 52 (Spécial « Femmes de l'Étrange » #9), juillet 2006.


Dernière parution :
Marmite et Micro-ondes n°23

 

À brûler la garrigue

Marion Lubreac
avec Jean-Pierre Planque

   Nuit après nuit, les frôlements indicibles se précisent. C’est une vibration, un souffle à l’intérieur du vent, mais ce n’est plus un rêve. Je suis prête, cette nuit, à brûler la garrigue…

   Lorsque je me suis installée dans le mas provençal de Philippe, je me suis dit que là, au moins, j’allais avoir la paix. Je sortais délabrée d’un divorce. Il me fallait tirer un trait sur mon ancienne vie, devenir une autre femme, me reconstruire. Mon ami m’avait gentiment proposé d’occuper sa villa. Ses affaires le conduisaient très souvent sur les routes, alors l’idée que je puisse apporter un peu d’animation entre ces murs l’enchantait.
   — Passe prendre les clés chez le voisin. Tu verras, contrairement à moi, il bouge peu de chez lui. C’est un original, mais il n’est pas méchant. Tu arrives quand tu veux. Installe-toi comme tu sens, il y a assez de place ! Et profite bien de la piscine ! Ça me fera plaisir de savoir que tu te détends, que tu te refais une santé.
   J’ai tout de suite accepté, et, quelques jours plus tard, j’arrivais en Provence.
   Quand j’ai sonné chez le voisin, un homme d’une cinquantaine d’années s’est dressé devant moi. Je me suis sentie fragile tout d’un coup. Sa stature était imposante et la force qui émanait de lui me troubla. Il m’a remis les clés, puis m’a offert de prendre un rafraîchissement sur sa terrasse. Nous avons échangé quelques banalités. Il me dit qu’il était botaniste, mais je le voyais mal folâtrant dans les champs et les prés ; son allure était plus celle d’un insatiable baroudeur des forêts tropicales. Ses propos révélaient un être à la fois profond et excentrique qui avait bien vécu. En témoignait la décoration disparate du salon que nous venions de traverser : sculptures et masques baroques, toiles aux couleurs changeantes, colliers de perles, livres anciens disposés à la diable. Sans parler des bougies et des odeurs d’encens… Je ne pouvais m’empêcher de lui trouver un certain charme. D’autant que son regard s’attardait à loisir sur mes jambes et mes seins. Des yeux d’un bleu profond, qui caressaient mon corps tout en sondant mon âme.
   — Philippe a très bon goût, observa-t-il avec un sourire. J’imagine que vous êtes en vacances ?
   — Oui. On peut dire ça… Je pense rester quelque temps.
   J’avalais une gorgée du liquide qu’il avait versé dans de grands verres. C’était frais, un peu acide. Un goût bizarre aux saveurs exotiques. Ma prudence naturelle me conseillait de trouver rapidement une excuse pour m’éclipser.
   — Pardonnez-moi, dis-je en essayant de paraître la plus calme possible, je viens tout juste d’arriver… – je faillis m’étrangler en vidant mon verre d’un trait. Le voyage m’a fatiguée et la crasse n’a rien de romantique. J’ai besoin d’une bonne douche...

   Surplombée par une colline couverte de garrigue, la maison de mon hôte était idéale pour se reposer. On ne rencontrait jamais personne, à moins d’aller jusqu’au village. Face à la terrasse s’étirait la vigne à perte de vue. Tout autour, la garrigue, les oliviers, les figuiers et quelques merisiers. Mise à part la stridulation fortement présente des cigales, on n’entendait aucun bruit, et la seule maison alentour était celle de Jean-Pierre, mon baroudeur de voisin. Je m’étais alors dit que je n’aurais aucun mal à supporter la solitude, même s’il me fallait composer avec la présence de cet homme.
   J’avais choisi la deuxième chambre, la bleue, celle dont la porte-fenêtre ouvre directement sur la vigne. Philippe m’avait expliqué que pour faire face à la canicule, mieux valait prendre l’habitude de vivre tous volets fermés pendant la journée. Cela ne me gênait pas le moins du monde. De toute façon, quand la chaleur est forte la nuit, j’évite l’intérieur et préfère dormir dehors, sur un drap de bain. J’avais toujours agi ainsi et ne trouvais aucune raison de changer quoi que ce fût. J'ai toujours aimé dormir à la belle étoile. Dès l’arrivée du printemps, la nature m’appelle. Sitôt la montée de la sève, cette union, cette alchimie devient vitale et mon côté sauvage se réveille ! J’offre alors mon corps au vent et à la nuit, et trouve d’instinct l’harmonie avec elle.
   
   Dès la première nuit, des frôlements inexplicables se sont produits.
   Je m’étais allongée sous le pin au sortir de la douche, le corps à peine sec et les membres étirés. J’avais abandonné ma peau à l’impalpable langueur du vent. Il devait être minuit. Les yeux clos, je laissais le souffle léger m’envelopper. Je me laissai aller, retrouvant peu à peu l’agréable abandon que je craignais avoir perdu. Contre toute attente, je m’endormis, moi qui avais à l’époque tant de difficulté à trouver le sommeil.
   Je fis mon premier rêve érotique. Un être éthéré s’approchait sans bruit de mon corps. Avec une tranquille assurance, il laissait courir ses mains très doucement au fil de ma peau, enveloppant mes pieds de subtils massages pour remonter lentement vers l’intérieur de mes cuisses. Cet être semblait doué d’une multitude de doigts qui s’affairaient avec dextérité. Mon corps rapidement exulta. Je me surpris à divaguer, à prononcer des mots sans suite qui me plongèrent dans l’extase.
   Au réveil, je me suis souvenue de mon rêve. Car comment l’occulter ? J’en étais encore toute émoustillée. Sur le coup, je me suis dit que j’avais décidément besoin d’éliminer toute la tension des derniers mois. Un rêve érotique provoqué par un vent à peine levé, voilà bien qui prouvait le désarroi affectif qui m’agitait.
   J’avais sans doute besoin d’un homme avec qui partager ma sensualité. Mais je ne me sentais pas prête à ce moment-là. Pas encore…

   J’étais rentrée dans la maison pour me faire un café et prendre une douche. Puis je m’étais installée pour boire un grand bol face à la colline. La vue était magnifique. Je me sentais enfin chez moi. Je vis Jean Pierre accompagné de ses chiens me saluer depuis le sentier qui borde la vigne.
   Mes sourcils se froncèrent. J’étais venue me reposer, oublier et écrire. J’avais envie de me baigner et de bronzer, et voilà que cet homme gâchait le scénario que j’avais mis au point : après le grand bol de café noir, j’avais prévu de me dévêtir pour entrer nue dans l’eau, anticipant par jeu l’instant magique où la peau se hérisse au contact glacé. C’était raté !
   Je décidai d’en profiter pour évaluer le temps de sieste de mon voisin. En attendant, une baignade classique et un bronzage peu exposé feraient l'affaire.
   J’avais hâte de retrouver Phil. Il a beau être mon meilleur ami, quand il est près de moi, ou quand j’entends le son de sa voix, il m’arrive de ressentir une sorte de désir sourd. Surtout quand je regarde ses mains. Philippe a des mains magnifiques, des doigts longs et souples, des mains de pianiste aurait dit ma grand-mère ! Mais c’est un homme sérieux qui parle peu, un ascète capable de rester muet pendant des heures. C’est mon ami, juste mon ami. Aucune perversité ne doit troubler notre amitié. « Gardons nous, Marion », ne cesse-t-il de me rappeler.

   J’ai passé des journées entières à me brûler les yeux sur l’ordinateur de Philippe, laissant mon imagination se libérer de ses tabous. Tous volets fermés, pour éviter la chaleur écrasante. Au dehors, les cigales, à l’intérieur, le clapotis de mes doigts sur le clavier. J’écrivais jusqu’à en chavirer, ivre de fixer l’écran, au bord de la nausée.
   De temps en temps, Phil me téléphonait :
   — Tu vas bien ? Tu n’as besoin de rien ? Sors un peu, je t’ai laissé les clés de la voiture. Profite de tes vacances pour te balader dans la région. C’est si beau la Provence ! Tu te plais, au moins, chez nous ?
   Oh oui, je m’y plais, Philippe. Je m’y plais surtout la nuit. Lorsque, toutes cuisses ouvertes, je laisse les aiguilles du pin battre mon épiderme. Je me sens alors pénétrée de partout, envahie, possédée pour mon plus grand bonheur. Votre mistral m’offre un plaisir intense ! Le vent est mon amant, Philippe ; il me fait plier sous lui et me soumet à sa volonté. Mais comment te raconter tout cela au téléphone ? Tu me prendrais pour une folle. Tu me dirais : « Ma pauvre, tu délires, tu es en plein fantasme ! » Comment te dire qu’au fil des nuits, les caresses du vent se font plus insidieuses, plus sensuelles, plus précises... Je sens son souffle sur mon corps. Sa langue et ses doigts me chavirent. Sa force me pénètre.
   Le matin venu, je reprends la maîtrise de mes sens. Comment est-il possible que le rêve m'entraîne chaque nuit plus loin dans l'érotisme et la débauche ? Moi qui ne rêvais jamais ! Je devrais probablement consulter un sexologue. Et pourtant, la puissance électrique de la nuit est bien réelle. Mes orgasmes nocturnes me laissent pour la journée avec un appétit de fauve. J’en viens progressivement à désirer tout homme. Jean-Pierre est plus âgé que moi, mais quelle importance ? Il m'excite tant ! Je l’imagine, seul dans sa maison – que j’ai baptisée le pavillon du garde-chasse – occupé à des tâches plus ou moins sulfureuses…

   Je ne baisse plus les volets. Penchée sur l’ordinateur, le buste tout juste noué d’un paréo, un œil coulissant vers la vigne, je guette son passage.
   Il vient me rejoindre presque chaque jour et nous passons des heures entières à papoter. Il s’intéresse de près aux croyances et aux cérémonies vaudous. Il me raconte des choses étonnantes qu’il a vues en Guyane, aux Caraïbes, ou dieu sait quel enfer sauvage. D’après lui, l’échec de mon mariage agit sur moi à la manière d’un envoûtement. Il m’a promis la délivrance pour bientôt. Sa voix calme m’enchante au point d'en oublier le temps qui passe. En l’écoutant parler, je sens mon désir monter et le bout de mes seins se durcir. Je suis sûre que c’est lui, le mage qui m’a soumise aux caprices du vent.
   Il n’est pas rare qu’en début d’après-midi, je profite de sa sieste pour aller lui faire une petite visite érotique. La première fois que je suis entrée dans son salon, il a simplement dit :
   « Viens t’occuper de ma queue, ma belle ! »
   Ça nous a semblé normal à tous les deux. Il avait faim de moi et moi de lui. Il m’a arraché ma jupe et nous avons baisé à même le sol comme des chiens. Sa vigueur m'a comblée.
   J’avais été une femme coincée, une intello bon chic bon genre qui usait de gadgets et de branlettes, mais c’était bien fini ! Je décidai de vivre mes fantasmes jusqu’au bout. Le vent du sud me l’ordonnait.

   J’imagine qu’il est un sorcier puissant, un chaman décalé, un demi-fou... Mon comportement doit lui sembler plus qu’ambigu. À la fois torride et pudibonde, j’oscille en permanence entre ces deux extrêmes. Tantôt je me jette sur lui avec passion, tantôt je reste dans mon coin à l’écouter. En fait, il prend de moi ce qui lui plaît : une jeune chatte épilée et de jolis nichons, de la chair fraîche bien emballée. Pourquoi chercher plus loin ? D'ailleurs, ça ne me gêne pas ; je viens, moi, me repaître du savoir qu’il me laisse, lui arrachant par bribes ses secrets tortueux. Notre sort est lié. Mais pour combien de temps, et jusqu’où les limites ? Ses colères sont terribles. Mon impatience le met souvent hors de lui. Il me frappe avec la baguette de coudrier qu'il utilise pour dresser ses chiens et m’oblige à refaire cent fois ce que je n’ai pas compris...

   J’ai perdu beaucoup de poids depuis mon arrivée ici. Une obsession me torture en permanence : être flattée, palpée, pénétrée. L’esprit du vent de ce pays me possède, m’habite, m’envoûte. On parle du mistral à tort. J’en ai fait mon amant. J’aimerais tant le voir se matérialiser pour étreindre un corps qui ne serait pas le mien, un corps que j'aurais initié. Éprouver de tels orgasmes et ne rien pouvoir offrir me frustre… La journée entière se passe dans l’attente de cette houle nocturne. Je vis en suspension entre le fantastique et la réalité. Si le réel existe encore... Mon sexe ne parvient pas à apaiser son appétit. Je ne maîtrise plus mes pulsions. Je suis devenue dépendante, affamée en permanence, comme ivre. Jean-Pierre me drogue, ça ne fait aucun doute ; il connaît trop les plantes, la manipulation et les formules magiques pour ne pas les utiliser... Contre moi ? Je crois qu'il m'initie, qu'il me prépare à quelque chose qui ne peut manquer d'arriver. Je lui ai parlé de mon dernier rêve et du vent. Il a eu cette voix décalée qui m'excite tant pour dire : « Tu es sur la bonne voie, Marion. Patiente encore un jour ou deux... »

   Philippe a téléphoné. Il rentre ce soir. Je me fous de notre amitié. Quitte à l’enivrer s’il ne remarque pas mon impérieux besoin, je l’entraînerai sous le mûrier. Là, je compte bien affoler ses sens et me repaître de son corps toute la nuit.
   Deux vrais amis ne doivent-ils pas tout partager ?
   Je rêve de communier avec lui. Le souvenir de ses mains m’obsède. Je suis avide de le déshabiller, de promener ma langue sur son torse et son sexe, de frotter ma peau contre la sienne pour lui communiquer le feu qui m’incendie. J’ai hâte de faire jaillir sa semence entre mes seins gonflés et durcis, et de laper son foutre. Je le séduirai. Il le faut. Je veux l’avoir sous moi ! Et c’est la peau offerte au vent que je me l’offrirai.
   La communion sera festive et le rituel étincelant. Je suis prête. Jean-Pierre m’a appris l’usage des plantes et des épices mêlées au vin. Il m’a initiée à sa magie païenne et je ne veux pas le décevoir. Le vent du soir allié au botaniste vaudou m’a transformée en reine de Sabbat. Je vais extraire de Philippe une telle fougue qu'il m'implorera de le baiser jusqu’à plus soif, quitte à le calciner !
   Quand il sera rentré, nous irons prendre un rafraîchissement chez mon sombre voisin.
   Ce soir, l’alchimie de nos trois corps sera parfaite.
   À brûler la garrigue, mes feux incandescents s’attiseront au vent, sous les coups de boutoir que j’aurai provoqués.


FIN



© Marion Lubreac. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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