La nouvelle



   Je vis avec une gargouille. Non, ne riez pas. C'est la vérité. Je vis avec une gargouille qui me protège. Elle est toute petite, mais s'il m'arrive quelque chose, elle se porte à ma défense, férocement. Ce serait une bonne chose si elle n'était pas si agressive. En outre, elle me défend quand je n'en ai pas besoin. La dernière fois, elle a failli attaquer mon chef quand il m'a demandé de refaire un travail. J'ai beaucoup de difficultés pour la cacher, bien qu'on ne me croie pas, puisque personne ne l'a vue. Pas même vous qui êtes mes meilleurs amis. Mais chaque fois, il m'est plus difficile de la contrôler et donc de dissimuler sa présence. Mais je n'ai pas le choix. Comment expliquer son existence ? Moi même, je ne le sais pas. J'ai besoin d'aide. Il faut que je parvienne à m'en défaire.

***

   Quand Ysabeau nous a raconté cette histoire, non seulement nous ne l'avons pas crue, mais nous nous sommes sérieusement inquiétés de son équilibre mental. D'où avait-elle sorti une idée aussi extravagante ? Une petite gargouille qui la défendrait ? Nous avons décidé de consacrer davantage de temps à notre chère amie. Nous l'emmenions partout pour la distraire, pour qu'elle pense à autre chose. Nous n'osions pas lui conseiller de voir un médecin de peur qu'on ne la prenne pour une folle. Jusqu'à cette nuit-là…
   Nous sortions de l'opéra. Pendant tout le chemin, j'avais reproché à mon mari d'avoir garé la voiture aussi loin, ce qui nous obligeait à marcher avec des talons aiguille. Nous sommes arrivés dans cette ruelle sombre où il avait laissé la voiture. Et ce que nous craignions s'est produit. Un homme manifestement en état d'ébriété nous a barré le passage sous la menace d'un pistolet. Mon mari lui a donné son portefeuille et nous a fait signe de lui remettre nos bijoux. Ce que j'ai fait sans tarder. Ysabeau ne réagissait pas. Nous nous sommes retournés pour la voir ; elle était dans un état qui nous a stupéfiés. Elle avait la bouche ouverte et les bras tendus en avant. Soudain, son corps s'est mis à grandir et à s'incurver. La terreur se lisait clairement dans ses yeux. Sans que l'on sache d'où elle venait, la gargouille a surgi. Oui, elle était petite et horrible. Elle s'est dirigée sans hésiter vers l'agresseur. Ysabeau a fait un geste comme pour la retenir, mais trop tard.
   Le petit être grognait et poussait des cris aigus en attaquant l'homme. Elle semblait vouloir lui arracher les yeux. Lui était vraiment terrorisé et essayait de se défendre de son mieux. Nous n'avons pas pris le risque d'intervenir. Et soudain un coup de feu a claqué. Le corps d'Ysabeau s'est lourdement affaissé. La créature a lancé un hurlement de douleur et, délaissant sa victime, s'est approchée d'Ysabeau. L'homme était à demi inconscient ; il portait de profondes blessures au visage et aux bras.
   Tandis que mon mari appelait la police, je suis allée vers Ysabeau. La créature m'a montré les dents tout en grognant furieusement. J'ai compris qu'il valait mieux ne pas faire de mouvements brusques car ils risqueraient d'être interprétés comme une attaque. J'ai lentement approché la main. La chose a fini par pousser un gémissement lamentable. Elle a compris que je ne voulais pas faire de mal, mais aider mon amie. Ysabeau agonisait. J'ai regardé la créature. Sur son visage se lisait une douleur véritable. À ce moment-là, je ne comprenais pas, mais ses traits m'ont paru plus humains.
   Quand l'ambulance est arrivée, j'ai recouvert la chose de mon étole. J'avais peur d'être mordue, mais j'avais surtout peur de devoir expliquer ce que je faisais avec une gargouille véritable dans les bras.
   En cours de route, Ysabeau est morte. Aussitôt, on a entendu le pleur désespéré d'un bébé. J'ai ouvert mon étole et ai vu avec stupeur que je ne portais plus une gargouille, mais une belle petite fille potelée, âgée d'environ trois mois.
   Il a été difficile d'expliquer d'où venait l'enfant, et plus encore d'en obtenir la garde. Mais nous avons lutté, nous avons dépensé jusqu'à nos dernières économies pour nous assurer les meilleurs avocats. Nous avons lutté pour la garder puisque nous savions qu'elle était la fille d'Ysabeau.

   Cinq années ont passé ; la petite a hérité de sa mère le nom et bien d'autres choses encore. Elle est, comme elle, d'une beauté irréelle qui attire l'attention où qu'elle aille.
   Quelqu'un, une fois, a parlé de magnétisme presque animal en commentant la fascination qu'Ysabeau exerçait sur les personnes. C'était proche de la vérité.
   Maintenant, nous comprenons qu'elle aussi était une gargouille et qu'à sa mort elle se trouvait en phase de reproduction. Jamais personne n'a pu le lui expliquer, et sa mort ne lui a pas donné le temps de saisir la vérité que personne, pas même ses parents, ne connaissait. Ysabeau avait été adoptée.
   Quand le moment sera venu, c'est à nous qu'incombera la redoutable responsabilité de l'expliquer à la petite Ysabeau, afin qu'elle n'ait pas peur, qu'elle accepte sans problème sa véritable nature et qu'elle profite de toutes ses facultés. Mais pour le moment, et sans que personne ne le sache, nous vivons avec une gargouille.

FIN



© Tanya Tynjälä. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : Gárgolas.

 
 

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05/06/09 actualisé le 21/03/11