Marc Alpozzo

  Né le 22 Novembre 1969 à New York, Marc Alpozzo est un consommateur immodéré de métaphysique, romans noirs, SF & rock’n’roll. Pris très tôt par le virus de l’écriture, il n’a jamais cessé d’écrire, romans, nouvelles, scénarii, nourris de ses diverses lectures hétéroclites. Également très engagé dans les nouvelles technologies liées à Internet et aux réseaux mondiaux de communication, il collabore à diverses revues en ligne, tout en signant des chroniques littéraires pour le magazine Boojum-mag.net, et le bimestriel SFmag. Il collabore en parrallèle à l'excellent bimestriel Le Journal de la Culture, et vient de publier en avril 2005 un recueil de nouvelles SF : Des possédés aux éditions en ligne Ecrivainsenligne.com

Biblio Marc Alpozzo

- Labyrinthe(s), roman, CY Editions, 2001 
- Caméra, roman, CY Editions, 2003 
- Des possédés, nouvelles, Ecrivains en ligne, 2005
- Cycles in Recueil SF, Prix Pépin 2005, Collectif, Editions Répliques, 2005

 

Lecteur insatiable, Marc Alpozzo a été fortement marqué par des livres cultes tels : Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Bret Easton Ellis, Les lois de l'attraction, American psycho, John Brunner, Tous à Zanzibar, Le troupeau aveugle, Maurice G. Dantec, Les racines du mal, Villa vortex, Philip K. Dick, Substance mort, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? William Gibson, Neuromancien, Murakami Ryû, Les bébés de la consigne automatique, ou encore Chuck Palahniuk, Fight club, et James Ellroy, L.A. Confidential


Trombino Par titre Par auteur Par thème

Le Futur antérieur

Marc Alpozzo




   Pearl est un gamin un peu attardé. Si l’on s’en tient aux psychologues qui l’ont récemment reçu à l’école, son QI ne dépasserait pas les 70.
   Et puis, Pearl se comporte toujours étrangement. D’abord, il ne se mélange jamais aux autres. Ce qui les insupporte. Mais ce n’est pas tout. Il lui arrive de rester les yeux fixes, hagards, de longues secondes, puis de vous dire, subitement, sans perdre son sang-froid : « Il va y avoir un feu dans la forêt toute proche ! » ou « Il va y avoir une épidémie de grippe. » Et chaque fois, la prédiction que personne ne prend au sérieux, se réalise.

   Hier, vers la fin de l’après-midi, des gamins dans la cour de récréation de son collège s’étaient mis en tête de lui tourner autour et de le faire tomber par terre avant de le rouer de coups. Mais au moment où ils voulurent passer à l’attaque, le professeur de français, madame Smith s’est interposée, et Pearl a débité subitement : « Les animaux, les animaux, ils vont tous mourir ! ». Le lendemain, il était convoqué au commissariat du comté par le shérif Hodgan.

   « Pearl, s’exclame le shérif du comté, en posant sa bière nonchalamment sur le coin de son bureau, tu vas être un brave garçon, et tu vas tout me dire, pour les animaux du zoo qui sont morts ce matin, hein ? »
   Pearl est assis sur sa chaise. Il a les deux mains entre les jambes. Il fait chétif dans son petit short en toile, et son tee-shirt blanc. Ses cheveux sont un peu ébouriffés, et il penche sa tête en arrière. Mais ne répond rien.
   « Pearl, mon petit, reprend le shérif, après avoir avalé une gorgée de bière, laissant un peu de mousse sur sa moustache grisonnante, tu es sympa comme garçon, alors, pourquoi tu ne me dirais pas tout ? »
   Mais rien n’y fait. Pearl reste muet. Il y a même un peu de bave qui coule de sa bouche à présent.
   Le shérif abdique momentanément, et le laisse partir avec l’un des flics de son équipe, qui l’emmène vers l’infirmerie du commissariat. Pendant ce temps, il s'adresse à la mère du garçon :
   « Écoutez Madame, le cas de votre fils nous inquiète. Il va avoir quatorze ans dans quelques semaines, et il risque de faire l’objet de poursuites judiciaires. C'est la troisième fois qu’il prédit un sinistre évènement qui se produit ensuite réellement. Alors, votre fils est doué de dons de voyance extraordinaires, ou… autre hypothèse que je favorise, il se passe quelque chose de bizarre ici ! »
   La mère de Pearl n’arrive pas à réprimer ses larmes.
   « Il n’est pas comme ça à la maison. Il est sage, obéissant. Et jamais il ne nous prédit quoi que ce soit. Monsieur le shérif, je vous jure, c’est tout à fait accidentel… il a dû entendre quelque part… ou… je ne sais pas… » achève-t-elle dans un sanglot.
   Le shérif lui tend un mouchoir avant de faire : « Il va falloir tirer ça au clair, madame Egan… va falloir tirer ça au clair… »

   L’infirmerie est une toute petite salle sans fenêtre, que l’on n’aère pas souvent. Le jeune officier s’occupe de Pearl avec soin, tout en le questionnant sur ses hallucinations. Le garçon ne sait pas bien répondre. Un peu à côté, bien souvent.
   « Je savais pas qu’il y avait des animaux au zoo ! », fait–il sincèrement.
   « Alors, comment elle t’est venue cette idée, hein ? », demande gentiment le jeune flic.
   Pearl a les yeux qui fuient. C’est régulier. Ses professeurs disent qu’il faut laisser faire. C’est parce qu’il serait légèrement « en retard ». Mais là, il n’en est rien. Il ne sait pas comment exprimer son idée. C’est quelque chose de bien trop compliqué pour lui. Le jeune flic le voit, alors il lui pose la question autrement.
   « Ce serait quelqu’un qui te dirait ce genre de choses. En secret ? »
   Puis, le flic s’assied sur le siège attenant à celui de Pearl et fait, doucement, d’une voix presque inaudible :
   « Tu sais, Pearl, tu peux tout me dire, je te jure, je ne le répéterai à personne. »
   Mais Pearl ne répond rien. Il se frotte le crâne. Puis le front. Avec une rare violence. Le jeune flic est soudain inquiet. Il lui attrape le bras. Le gamin n’est pas bien. Toutes ces questions le rendent fou. Il ne comprend pas très bien l’origine de ces questions. Il regarde le jeune officier de police, serré dans son uniforme impeccablement repassé. Ses yeux sont brouillés par les larmes.
   « Allez ! Pearl ! fait le flic. N’aie pas peur ! Je ne te demanderai plus rien ! »
   Le regard de Pearl soudain se fige. Il le fixe bien dans le blanc des yeux. Puis, de sa bouche sort ce drôle de son. Un son qui glace d’un coup le jeune flic de vingt sept ans.
   « Demain, il va y avoir une attaque dans ce poste de police. Il risque d’y avoir des dégâts ! »
   Puis, il a un rire.
   Juste quelque dixième d’inertie, et l’officier de police se reprend.
   « Allons, Pearl ! Tu vois ! Tu recommences ! »
   Mais Pearl ne sait plus trop ce qu’il a dit.
   « J’veux voir les dessins animés ! J’peux ? »

*

   Le soir, au dîner, personne ne dit rien. Pearl, comme à son habitude, divague, racontant des histoires d’ovni, d’extra-terrestres qui bientôt débarqueront. Ni son père ni sa mère n'y prête garde.
   Après avoir couché leur fils, ils se retrouvent dans leur chambre, enfin tranquilles. Madame Egan fait à son mari :
   « Tu sais, j’ai rencontré le shérif du comté. On risque d’avoir des problèmes avec Pearl. Ils sont persuadés qu’il y est pour quelque chose dans la mort des bêtes.
   — Mais non ! Ne t’en fais pas, dit alors le mari. Demain j’irai voir le shérif, je le connais bien. On en discutera ! »
   Sur ce, Monsieur Egan éteint la lampe de chevet qui éclairait faiblement sa partie droite de chambre. Il est bien persuadé de rencontrer le shérif le lendemain.

*

   En fait, il le rencontrera bien. Mais pas dans l’état dans lequel il escomptait le trouver.
   En arrivant au bureau du shérif, il voit ce dernier, la tête penchée sur son bureau. Il croit d'abord à un malaise. Mais en relevant la tête enfouie dans le bois beige du bureau, il s’aperçoit avec effroi que le visage est écrasé. Il ne reste plus que des morceaux de cartilages sanguinolents. Monsieur Egan a un mouvement de recul. Dans l’autre partie du bureau gisent au sol les deux adjoints. L’un a encore la hache qui lui a fendu le crâne, bien plantée dans la tête, et l’autre n’est plus que membres éparpillés.
   Devant un tel carnage, Monsieur Egan sent des sueurs froides lui inonder l’échine. Impossible de repartir. Il est glacé, paralysé par la vision d’horreur qu’il doit assumer comme il peut.
   Reculant, butant sur des objets qui traînent sur le sol, un nombre incroyable de choses qui jonchent le plancher, le père de Pearl parvient comme il peut à la porte d’entrée du poste du shérif, et court, détalant comme un lapin jusqu’à sa Buick grise, qu’il démarre au quart de tour, avant de partir en trombes.    Lorsqu’il arrive à la maison, sa femme ne le reconnaît pas. Il n’a plus de voix. Son front est moite. Ses cheveux en bataille. Ses mains tremblent.
   Après s’être assis, avoir bu un grand verre d’eau servi par sa femme, il parvient à prononcer :
   « Où… où est notre fils ?
   — Ben… au collège pardi ! » répond sa femme, avec un air d’indignation.
   Avant même qu’il puisse dire autre chose, le téléphone résonne dans tout le salon. À l’autre bout du fil, c’est Matt, la toute nouvelle recrue du shérif du comté à présent défunt. Il a une voix tremblante. Il souffle à madame Egan :
   « Madame… j’ai quelque chose d’important à vous dire… c’est à propos de Pearl. »

*

   Le jeune garçon de vingt sept ans est planté là, dans sa tenue impeccable. Il ne sait pas comment amener aux parents de Pearl ce qu’il a à dire.
   « Je suis très éprouvé, vous pensez bien, en revenant d’une ronde, je trouve le bureau central dévasté, et le shérif ainsi que deux collègues assassinés. Le FBI est sur l’enquête. C’est vous dire… Mais… »
   Soudain, il s’interrompt.
   Le père de Pearl a repris ses esprits. Il avoue au jeune flic qu’il est passé le matin même voir le shérif, et qu’il a découvert le carnage.
   « Vous pouvez y aller ! Après ce spectacle-là, je suis blindé !
   — Oui ! Je comprends ! Mais c’est pour votre dame ! »
   La mère fait un hochement de tête qui veut dire :
   « Allez-y ! Qu’on en finisse ! »
   Matt prend son inspiration et fait :
   « Je crains que votre fils ait quelque chose à voir avec le carnage d’aujourd’hui. »
   Il y a un grand silence.
   « Le FBI vient de le récupérer à l’école. Il va subir un lourd interrogatoire. »
   La femme a un regard affolé.
   « Mon Dieu ! Pearl ! Il ne supportera jamais ça ! »
   Soudain, elle sombre et s’effondre dans les bras de son mari qui la rattrape de justesse. Puis elle continue, dans un sanglot :
   « Savent-ils au moins, que notre fils n’est pas… n’est pas…
   — Oui, ne vous inquiétez pas. Ils le savent ! » affirme le jeune flic.

*

   Le savoir n’était pas, pour les trois gaillards, d'une priorité absolue. La preuve en est qu’ils ne le ménagèrent pas beaucoup, arrivés dans une pièce étroite, sans fenêtre, et à la lourde porte en fer, close à double tour.
   « Bon ! Mon garçon ! fait le premier flic, plutôt costaud, sans cesse en train de lisser une moustache très fine qui lui donne une allure de gentleman. Tu vas être un gentil petit garçon, hein ? »
   Le ton est ironique.
   Les deux autres agents ne semblent guère mieux. L'un s'appelle Larry et l'autre Tom. Aucun des deux n'ouvre la bouche dans un premier temps. Ils observent Pearl, effrayé. C'est l'armoire à glace moustachue qu'ils appellent Holmes qui ne cesse de causer.
   « Je vais aller droit au but ! On sait d'où tu tiens ces infos, hein ? Et tu le sais comme nous… Alors, tu vas être bien sage, et nous expliquer le tout clairement et… RAPIDEMENT ! »
   Pearl a très peur. Il se fait de plus en plus petit sur sa chaise. Le ton de Holmes est lourd. Arrogant. Présomptueux.
   Il aimerait bien parler. Dans l'instant, il n'arrive pas à sortir le moindre son.
   « On plaisante pas, garçon ! Quel âge as-tu ? » fait Holmes en se rapprochant de Pearl, après avoir attrapé une chaise en bois et s'être assis en souplesse.
   Pearl regarde l'homme. Ses yeux noirs le terrorisent. Il ne parvient pas à soutenir le regard.
   Larry, le jeune blond, d'une trentaine d'années, ouvre un dossier rouge, et le pose sous les yeux de Holmes, en indiquant de l'index, un paquet de feuilles. Holmes y jette un œil, et dit :
   « Treize ans ! Tu sais ce qu'il se passe pour les gosses de treize ans qu'on inculpe pour meurtre ? C'est la chaise électrique, Pearl ! »
   Pearl comprend à peine. Une impression d'effroi déforme son visage, mais il ne parvient pas à tout remettre en place. Il regarde la pièce. La blancheur des murs ternis par la crasse, l'étroitesse du lieu, la présence des trois agents du FBI, la table au centre de cette petite pièce à peine éclairée par une ampoule de 50 Watts. Non seulement il ne parvient pas à dire un mot, mais des sons étranges, continuels, et toujours identiques reprennent progressivement dans son esprit. Il continue d'entendre Holmes. Il voit ce gars poser devant ses yeux des photos. Celles de plusieurs hommes, en tenue de police, les yeux livides, la face contre terre ou affalés sur un bureau. Ensanglantés.
   Sur sa chaise, Pearl se tient arc-bouté. Les mains entre les cuisses. Il paraît tout petit. Si sage…
   Les deux autres agents le regardent fixement. Larry se dit intérieurement qu'un gamin de cet âge avec un tel QI ne pourrait pas faire de mal à une mouche. Tom, pendant ce temps, se demande quel est le salaud qui manipule un enfant si fragile. Il se dit que ce pauvre Pearl aurait tout intérêt à causer et à dénoncer une telle ordure. Que ce genre de type ne mérite pas la vie.
   Pendant ce temps, Holmes continue son petit jeu d'inti-midation.
   Mais Pearl a beaucoup de mal à garder son esprit concentré. Les sons recommencent. Ils sont maintenant de plus en plus forts. De plus en plus audibles. Comme chaque soir, ce sont des bribes de phrases. Il ne comprend pas tout. Mais les quelques mots qu'il saisit à présent sont clairs, malgré lui. Il entend « Samedi treize zéro heure zéro zéro ». « Projet : Terre ». « Prêt pour invasion ».
   Les autres mots sont incompréhensibles. Un langage étrange. Qu'il ne déchiffre pas.
   À cet instant précis, Holmes le réveille de son étourdis-sement.
   « TU AS PLUTÔT INTÉRET A NOUS DIRE D'OÙ TU TIENS LES INFORMATIONS, SINON ON TE FERA TOMBER POUR… MEURTRE ! »
   Pearl a bien l'impression que maintenant c'est trop tard. Il a très peur. Ses mains tremblent. Son sang se glace dans ses veines sans qu'il n'y puisse rien. Il est terrorisé par les messages qu'il reçoit sans savoir comment. Il est pris d'angoisse parce qu'il sait qu'il n'est pas très intelligent. Tout le monde ne cesse de lui dire. Il sait aussi qu'on se moque de lui en permanence, et qu'il n'est rien d'autre que la risée de toute l'école. Que ses parents ne le considèrent pas comme un enfant responsable. C'est bien ça son angoisse… ces messages ! Il ne peut en parler avec personne. Pourtant, il les reçoit depuis maintenant un mois. Et chaque fois, lui, Pearl, l'enfant de treize ans qu'on appelle « le Schizo », n'a pas la moindre idée de ce qu'il pourrait dire pour convaincre ces trois agents que ce qu'il sait lui vient d'un endroit qu'il ne connaît pas. Que ce sont des messages qu'il reçoit, un peu comme des messages radio.
   « On… on… on me p… » essaye-t-il de balbutier.
   Rien ! Non ! Rien ne sort ! Il a beau essayer.
   Son cerveau est brouillé. Il entend encore des sons. Ce sont des instructions quasi-militaires. Il se souvient subitement d'un film qu'il a vu récemment au cinéma avec sa mère et sa cousine. Ça parlait d'une invasion extra-terrestre. Tout ça lui semble déjà familier. Des messages codés, brouillés, dans différentes langues. Mais d'où cela peut-il bien venir ?
   « Qui c'est ce putain de ON ? » s'impatiente Holmes.
   Pearl ne répond pas.
   L'autre répète alors sa question sur un ton monocorde et ferme.
   Pearl arrive à peine à balbutier :
   « Quel jour sommes-nous ?
   — Hein ? » dit Holmes, incrédule.
   Pearl arrive en y mettant toutes ses forces, à répéter sa question.
   Holmes répond alors, d'un ton sec :
   « Vendredi douze. »
   La réponse semble terrifier Pearl. Il a soudain des yeux affolés. Il regarde dans tous les sens. La panique se lit sur son visage. Mais il parvient quand même à beugler un truc, avant de s'effondrer, inerte. Perte de conscience.
   Il a eu juste le temps de dire :
   « Ils débarquent demain. »


FIN



© Marc Alpozzo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Nouvelles


29/11/05