Fusion de Johanne Marsais est paru une première fois dans le numéro 1 du fanzine La Clé d'Argent en août 1969. Il y est présenté comme "un texte érotique que nous classons cependant dans la science-fiction". Le présentateur insiste ensuite sur le thème de la "rencontre entre deux êtres étrangers". À mon sens, la pertinence de Fusion, son originalité, sa force, se révèlent dès les premières lignes – un peu comme dans La Poupée ou dans Le Chien, sans parler de Le Poids du sang – dans la capacité de Johanne à incarner à la fois un personnage et une situation. Le lien avec la science-fiction (voir Les Amants étrangers de Farmer, 1961) est tout à fait accessoire... Ici, nous sommes plus proches de l'androgyne originel et donc de la mystique.

(JPP)

 

Par auteur Par thème

Fusion

Johanne Marsais



   Lorsque j’avais fait la connaissance de Lind, je l’avais tout de suite trouvé bizarre. Où l’ai-je rencontrée ? Suis-je même capable de m’en souvenir maintenant… et pourtant il faut que je m’en souvienne…
   Si seulement, si seulement je pouvais m’arracher à l’étau. Lind ressemble, non, ressemblait, puisque je veux parler d’évènements passés, à son nom, donc à personne.

   J’ai dû la rencontrer un soir, par hasard, dans Paris. Banal en apparence. Un soir d’hiver minéral, oui, ça vient maintenant ; le ciel tendu net se heurtait d’étoiles insoutenables. Je ne pensais pas à grand chose, l’air rigide avait une pâleur d’acier. Peu de gens, tous pressés de retrouver un chez-soi. Moi en vadrouille comme toujours. Les couleurs pures, non brouillées de brumes fallaces, tranchaient les façades régulièrement.
   Face au Palais de Justice, j’ai eu envie de descendre sur les quais. J’ai longé alors l’eau immobile jusqu’au premier escalier avant le Pont des Arts. J’ai marché jusque sous le pont à l’arche douce et complice. Quelqu’un dans l’ombre était assis. Sexe indéterminable à première vue, parce que pantalons, bottes, cheveux ma foi équivoques et visage de même. On ne fumait même pas, on était assis là tout seul.
   Moi-même sur le quai, jambes pointées vers la Seine, comme aux plus beaux jours du printemps, j’ai pris une Gauloise. Pas envie de parler, pourquoi parler ? Une sorte de musique d’un genre très inédit me parvenait, lentement amplifiée, submergeant le roulis des voitures.
   « Vous avez un transistor de quelle marque ? » Comme si la marque faisait quelque chose à l’affaire. Pas de réponse.
   Je me suis retourné vers l’être toujours tapi dans son coin. Je me suis levé et approché, pas trop vite, comme pour un animal inconnu. Il n’a pas bougé. J’ai parlé encore sans plus de succès. Le froid commençait à serrer ses pinces, alors j’ai entrepris de faire se lever l’être qui a obéi avec une remarquable et prompte compréhension. Là, j’ai vu que c’était une fille. Le duffle-coat noir ouvert a révélé sous un pull blanc deux petites choses rondes, égales, au niveau des seins chez la femme. Décidément, le visage ne m’inspirait pas plus que le reste. Maintenant encore, je ne peux pas le décrire précisément, encore moins maintenant qu’alors.

   Impossible de lui sortir un mot. Naturellement, je l’ai emmenée chez moi. Bien embêté parce que, encore une fois, elle ne m’excitait pas du tout. D’ailleurs, l’hiver n’est pas clément pour les dragueurs. Pas un mot, la musique, par moments s’infiltrait en moi, pénétrante, obstinément, comme la fille impossible à saisir.
   Ce n’est pas arrivé tout de suite. Non. Je l’ai mise au lit en rentrant, mais seule.
   J’ai pris le tapis, moi ; roulée dans une couverture, elle, après un repas qui avait semblé ne guère lui plaire, lovée au fond des draps toute habillée.
   J’ai bien dormi. Le lendemain, je l’avais presque oubliée. Je lui ai rappelé la présence du petit endroit, sur le palier, au fond du couloir, montré le coin cuisine où elle pourrait se laver et je suis sorti acheter des Gauloises et à manger.
   Au ciel déjà blanc, l’aube ouvrait le trou rouge du soleil.
   Ma concierge m’a regardé d’un sale œil, sans rien dire, du haut de son balai matinal. Enfin, après un temps suffisant, vu que j’en avais assez d’admirer l’atmosphère, j’ai rejoint la fille.
   Oh, ce fut toute une histoire pour lui apprendre à vivre ! Elle ne savait pas, mais je me rendais compte qu’elle m’écoutait, qu’elle me comprenait mieux que ceux qui pouvaient me répondre.
   Nous vivions dans une intimité fraternelle.
   Comme elle n’avait besoin de presque rien, avec les portraits que je faisais dans les cafés pour dix francs et les toiles qu’il m’arrivait de vendre, on a bien passé l’hiver. Je ne cherchais plus l’aventure : étrange. Je m’étais habitué à sa musique, qu’elle émettait pour moi seul.
   J’étais flatté de son attentive admiration.
   Alors, un jour, bien sûr, c’est arrivé.

   Quand elle m’a dit « Lind » (c’était la première fois qu’elle pouvait me parler), j’ai pensé qu’elle me disait son nom. J’ai répété : « Lind » et je me suis rapproché d’elle en me désignant et en disant : « Rain ».
   J’ai entendu « Rainlind », et ses bras, et les miens, nous ont scellés l’un à l’autre.
   Je l’ai embrassée…
   Image de l’acte lui-même, ma langue pénétrait sa bouche, apprenant à connaître le goût qu’elle avait à cet endroit. Je la sentais neuve, étrangère, sans trouble apparent.
   Je l’ai déshabillée doucement, j’ai ouvert le lit et je l’ai délicatement posée dans la fleur froissée des draps. Le soleil s’imposait, ivre, jusque sur nos corps. Sa chair, jusqu’alors entrevue, jamais totalement accordée à mes regards, révélait sa blancheur que nul duvet ne voulait ternir, où l’arbre de vie bleuté des veines ne tissait pas son filet délicat.
   Femme elle était, aux hanches somptueuses, reins creusés avant le double arc triomphant des fesses. Entre ses jambes puissantes comme celles d’un jeune athlète, les lèvres laissaient deviner le gland fragile, inerte dans sa gangue soyeuse. Jamais je ne l’avais contemplée, coquillage précieux dans son écrin de neige, blanche, habitué que j’étais à plus de hâte, et surtout au voile d’or d’automne ou de nuit qui l’envahissait de ses frondaisons folles. Je ne connaissais pas Lind.
   D’elle nulle odeur ne s’élevait enfiévrer son sang trop calme, lorsque par ma bouche et ma langue, j’apprenais son sexe. Pourtant elle m’apprenait aussi, sans hésitation, mais ses chairs ne se donnaient pas. Elle était là, tout dans nos actes, de même que moi ; mais il y avait autre chose que je ne savais pas et qui brûlait et me glaçait la nuque, et qui n’était pas le désir.

   Mon visage, maintenant tâtonnait vers le sien, dans une angoisse où je me sentais m’enliser ; d’un léger coup de genou, j’écartais davantage ses jambes. Elle me prit et, tandis qu’elle se resserrait sur moi, alors qu’elle me forçait en elle, je me sentis perdu dans ce corps étranger où je n’avais que faire, loin des miens, loin de tout.
   Au lieu des paysages enfantins que je voyais toujours alors, un monde s’ébauchait au delà de tout regard humain, venu des yeux ou créé par l’esprit, un monde dont nul ne peut avoir idée, ou si du moins d’autres que moi ont subi la même chose, personne ne peut le savoir, un monde où rien n’est pareil qu’ici, un monde en dehors de tout. Je n’éprouvais pas de jouissance ; cependant j’arrivais lentement à la fin de ce que je ne peux nommer mon combat, car il n’y avait pas de combat et je ne voulais pas que ce monde existe. Je ne pouvais pas, lorsque je le savais, me dépouiller de moi, lui donner malgré moi ce qu’elle voulait.
   Mais elle m’a pris totalement. De ma semence a jailli en elle, visible sur toute sa personne, un autre moi qui était plus — qui est, je veux dire — moi que moi.
   Comment dire cela ? Comment dire l'irrémédiable ? Comment réparer l’irréparable ? Oh, lésion irréversible…
   Je l’ai vue avec moi, mêlé à elle, si indissolublement que rien, jamais, ne pourra nous séparer, malgré moi. J’ai vu mon sexe enrichir le sien, mon visage modifier son visage, mes membres se fondre aux siens jusqu’à ce qu’un être parfait, qui était moi en elle, moi uni à elle…
   Oh, nous n’avons que de pauvres mots, leur musique vaut mieux, érige son achèvement pour réintégrer enfin son monde ou notre monde.
   Non, non, notre monde ne veut rien dire. J’ai compris, mais cela ne sert à rien. Là d’où elle venait, il n’y a ni homme, ni femme, ni désir, ni amour. Les êtres sont tout, chacun.
   Et pour avoir le droit d’y vivre, droit octroyé par leur Fabricant, ils doiven
t fusionner avec un être d’un autre monde, de « sexe » opposé, qui leur insuffle la vie réelle, sinon ils sont détruits, parce qu’inachevés.
   J’ai compris sa musique, comme elle a compris mes mots. Mais elle m’a tout pris.
   Elle m’a laissé, et moi je vis là-bas, malgré moi. Et pourtant, je suis là aussi.
   Je ne pourrais plus jamais faire l’amour : là-bas, on n’en a pas besoin, et encore moins envie. Pour quoi faire ? puisqu’on est tout.
   Je ne pourrais plus jamais peindre. Là-bas, on ne créé pas. Pour quoi faire ? Puisqu’on est une œuvre parfaite.
   Assis entre deux chaises, je n’ai de place dans aucun monde.
   Même si je me tuais, cela ne servirait à rien : je serais toujours là-bas, toujours.
   Parce qu’en plus, ils sont éternels !


FIN


© Johanne Marsais et ayants droit.

  L'illustration est © Maria Amaral

Nouvelles

Le chien

Le Poids du sang

23/05/06