José Vicente Ortuño
est né en 1958 et vit dans la région de Valence (Espagne) ; c'est un lecteur " compulsif " de science-fiction, d'imagination et de terreur. Il a toujours aimé inventer des histoires pour s’endormir, au lieu de compter les moutons, ce qui l’ennuyait.
Il est membre de la
TerVa (Tertulia Valenciana), une des associations littéraires les plus actives d’Espagne. Il collabore à la publication Fabricantes de sueños, anthologie qu’édite annuellement l’Asociación Española de Fantasía, Ciencia Ficción y Terror.

Ses parutions

Récits publiés dans Axxón : Frankenstein 2004 (145), La Responsabilité (152), Putréfaction (154), Terre calcinée (155), Par amour (158).

La présente nouvelle est parue dans le numéro 14 de la revue en ligne
SINERGIA



Anthologie Cefeidas



   Une obscurité impénétrable l’entourait. Il cligna des yeux à plusieurs reprises, comme si ce mouvement allait suffire pour donner de la lumière. Bien entendu, rien ne se produisit. Il se sentit désemparé. Il ne savait ni où il se trouvait, ni comment il y était arrivé. Il se souvint d’avoir lu un récit de terreur qui commençait comme ça, mais lui n’était pas un personnage de fiction, et dans la réalité ce genre de chose n’arrivait pas. Il se dit qu’il lui fallait garder son calme afin de vérifier où il se trouvait et pourquoi il était complètement plongé dans l’obscurité. Il ne lui vint pas à l’esprit qu’il pouvait être devenu aveugle, pas plus qu’il pouvait être devenu sourd, bien qu’il n’entendît rien non plus. Le silence l’intriguait, car il savait qu’il était pratiquement impossible de trouver un endroit où régnait un silence absolu, sans la lointaine rumeur d’une route, le ronflement de l’installation électrique ou le chuintement de l’air conditionné. C’était tout à fait bizarre de ne même pas percevoir le bruit du sang qui courait dans ses veines, comme quand tu restes quelque temps enfermé dans une chambre d’isolement.
   Il faut que je sois patient, se disait-il, certain que bientôt quelqu’un allait ouvrir une porte et allumer la lumière.
   Il était sûr que son cerveau envoyait des ordres à ses membres, et ceux-ci… Où étaient ses membres ? Qu’est-ce qui se passait ? Avait-il perdu toute sensibilité ?
   L’angoisse le possédait entièrement. Pourtant, son pouls n’accélérait pas. Pourquoi ne puis-je pas sentir mon cœur ? pensa-t-il. Sûr que je suis en train de rêver, se dit-il pour se tranquilliser. Oui, ça doit être ça, puisque dans les rêves il se passe des choses étranges, comme quand tu ne peux ni bouger ni marcher, même si les cauchemars ne durent pas. Quelquefois, ils s’aggravent, mais tu finis toujours par te réveiller. Même si je ne suis pas en train de dormir, je devrais commencer à m’inquiéter.

   Il chercha à se rappeler comment il était arrivé dans ce lieu obscur, silencieux et inodore. Il savait qu’il s’appelait Mikel Aguirre, étudiant en informatique, qu’il livrait des pizzas parce que la bourse était minable et que l’argent que lui donnait son père couvrait à peine le loyer de l’appartement qu’il devait partager avec deux copains. Son dernier souvenir : il allait livrer une pizza hawaïenne, une grande, avec des anchois et du fromage de chèvre, dans un immeuble de bureaux récemment inauguré, appartenant à une société nommée BMC. Il avait salué la réceptionniste, une fille aux gros nichons et aux lèvres pleines de collagène. Ensuite il était entré dans l’ascenseur, avait pressé le bouton et… qu’est-ce qui s’est passé ? L’ascenseur est tombé en panne ? La cabine s’est détachée des câbles et est allée s’écraser contre le fond de la cage où il gît, aplati ? Il écarta cette idée. Il devait être en vie, sans quoi il ne penserait pas.
   Il fronça les sourcils, mais ne sentit pas ce qu’il faisait. Il cria. Il n’entendit rien et ne perçu même pas la vibration de sa gorge ni le mouvement de sa langue. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Pourquoi, tout en ne sentant rien, était-il si tranquille ? Il aurait dû être inquiet, mais – ça alors ! – il ne l’était pas du tout ! Il inspira de toutes ses forces, puis évacua l’air. Il ne paraissait pas non plus respirer ; et s’il ne respirait pas, il était mort. Comment cela avait-il pu se produire ? C’était un athée pratiquant, et toutes ce baratin sur l’au-delà, c’était des histoires de vieilles femmes, donc il écarta la possibilité d’avoir atterri dans les limbes, le purgatoire ou dans un ces fichus lieux où les gens sont censés aller après leur mort.
   Il voulut considérer le côté positif de la situation, mais il ne voyait pas comment. Au contraire, dans son esprit se mirent à défiler les pensées les plus noires. Il était à peu près convaincu d’avoir eu un accident de moto et de se trouver à ce moment en salle d’opération. Ou bien dans une chambre froide de la morgue ? Non, pas possible, puisqu’il était encore vivant ! Et si on ne s’en rendait pas compte, si on se mettait à l’autopsier ?

   Pendant une éternité, rien de changea. Jusqu’à ce que, sans préavis, il commence à sentir un chatouillement dans tout le corps, comme si un courant électrique de faible intensité le traversait. Puis il y eut un éclair aveuglant. Ensuite, un crachement, comme ceux que nous entendons sur la radio quand nous sommes sur une longueur d’onde entre deux émetteurs.
   Il se sentit soulagé. Après son isolement, ça lui paraissait bon signe. La vision se précisa jusqu’à former une image cohérente, ce qui le tranquillisa. Maintenant, ça bourdonnait, Puis un bruit ambiant : ça craquait, ça susurrait, ça sifflait, on marchait.
   Il fut rassuré de constater qu’il ne se trouvait ni dans une salle d’opération ni dans une salle d’autopsie. L’endroit ressemblait à un laboratoire d’électronique où différents individus en blouse blanche manipulaient des appareils et, de temps à autre, se tournaient pour le regarder.
   Deux hommes se plantèrent devant lui. L’un d’eux était un chauve à la figure si émaciée qu’on aurait dit un vautour. L’autre avait pas mal de kilos en trop et, au milieu de son visage rond, brillait un regard sinistre. Ils l’observèrent quelques instants, puis, sans mot dire, prirent tous deux des notes sur des PC.
   Bientôt apparut la blonde aux gros nénés. Elle portait elle aussi une blouse blanche, mais ajustée et décolletée, exhibant un supplément de poitrine qui ajoutait beaucoup d’intérêt au spectacle. La fille s’approcha de Mikel et, s’inclinant, le regarda de haut en bas, tandis que lui braquait directement ses yeux sur la poitrine.
   C’est alors qu’il le vit, sur la poche supérieure de la blouse : un logo avec un étrange dessin qui rappelait une éponge portant en surimpression le sigle « B.M.C. ». Au-dessous, il y avait une inscription qu’il put seulement lire quand la femme se releva : « Banque mondiale des cerveaux ».
   — Qu’est-ce qu’ils m’ont fait ? Où est mon corps ? cria-t-il, et il entendit ses paroles prononcées par un synthétiseur de voix qui leur donnait un désagréable ton métallique.
   — Rendez-moi mon corps !
   Les types rigolèrent, et leurs éclats de rire résonnaient comme un écho électrique à l’intérieur de Mikel. La panique fit place à la terreur.
   — Je suis simplement venu livrer une pizza !
   Quelqu’un déconnecta le son.


FIN


AGRANDIR

© José Vicente Ortuño. Titre original : Angustia. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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12/03/08