© photo S. Graul.

Elia Barceló
est née en 1957 à Alicante et enseigne la littérature espagnole à l'Université d'Innsbrück depuis 1981. Considérée comme l'un des plus grands écrivains espagnole de science-fiction, elle est également l'auteur de romans fantastiques et d'un grand nombre d'ouvrages pour la jeunesse ainsi que d'un essai sur les figures de la terreur dans les romans de Julio Cortazar. Le Secret de l'orfèvre, court roman traduit dans cinq langues et publié chez Flammarion en février 2006, consacre son succès international.



Nouvelles traduites et publiées dans la revue ANTARÈS :
– La Dame-Dragon
(La Dama Dragón), Antarès 30 (1988).
– Peau (Piel), Antarès 34 (1989).
– L'Étoile (La Estrella), Antarès 39/40.
– Folle (Loca), Antarès 47 (1996).




Le Secret de l'Orfèvre
 
 


Par thème



Vient de paraître :

Antho Rivière Blanche

Folle

Elia Barceló


   
   C’est la nuit. Le grand hôtel se recroqueville dans le calme et dans la chaleur estivale de deux heures et demie, et l’eau de la piscine a des reflets de métal liquide, comme un gigantesque animal qui dormirait. La lune joue avec les nuages gris, argentés. Ça sent l’œillet et la mer. On en entend le bruit au loin. Il est déjà tard et les chaises de toile attendent muettement le soleil de midi. Les gouttes s’échappent du verre pour s’en aller mouiller ses jambes bronzées bornées par la soie bleue comme une découpe nette formée d’eau. Le monde se balance mollement à la mesure de la glace dans son verre. La solitude est une douce pesanteur, comme un édredon de plumes de la taille d’une planète. Une flamme brille dans un craquement et, un moment, la fumée cache les étoiles.
   Elle se lève, marche lentement parmi les échos des talons que renvoient les murs, le verre s’éparpille en une pluie d’étincelles et reste à l’abandon parmi les hibiscus. Les couloirs tapissés et secrets, perdus dans la lumière, amortissent les pas qui s’éloignent. Le bar est fermé, les poissons de l’aquarium rêvent à leur monde vert de l’autre côté du cristal. Silence d’intérieurs envers les doubles portes qui délimitent le monde. Elle les franchit.
   Les voitures attendent en files, monstres d’une exposition abandonnée. Le battement de la porte et la lumière des phares circonscrivent la vie de la nuit. Chaleureuse, la musique bat la mesure, superposée au moteur. Une voix de poussière et de feu tisse son épaisse toile d’araignée en velours tandis que les publicités colorées s’entrelacent dans le rétroviseur et restent à la traîne sur l’autoroute. Le déplacement d’air agite une chevelure courte et dérange les perles d’un collier. Suspendue à la voix et à ses paroles langoureuses, elle roule jusqu’au terme du sortilège ; puis elle coupe le moteur, se redresse sur le siège, fume une cigarette, regarde alentour, lentement, les yeux grand ouverts et les lèvres pâles brillant dans la pénombre. La quiétude lui fait perdre son calme ; elle prend une brusque décision et se dirige vers les lumières, prise de fringale, souhaitant qu’arrive ce qu’elle redoute, souhaitant qu’arrive n’importe quoi.
   Dans le jardin brille la piscine, tape-à-l’œil comme un bijou bon marché. Les jets d’eau en brisent la surface et la brassent pour qu’elle ne réfléchisse pas les étoiles. La musique hurle et se tord comme un corps tourmenté et les autres créatures font la grimace en buvant leur verre, faussement calmes, les yeux à l’agonie à force de chercher sans succès. On sent la solitude comme un bec d’acier, saupoudrée d’embrassades simulées sous la terreur. Au bar, elle commande un autre genièvre au barman qui se contorsionne au-dessus du zinc. Elle reste là, dans l’expectative, passant un doigt serti de bijoux sur le verre humide. Elle ignore combien de temps lui reste. Elle ignore s’il lui reste encore du temps, mais elle s’en moque déjà presque. Elle a les yeux fixés devant soi, collés aux reflets des néons rouges et bleus sur l’étiquette argentée d’une bouteille. Elle sait qu’elle devrait avoir peur, mais elle ne ressent rien, rien que du dégoût et de la déception. Imaginer ne lui sert, ne lui a servi à rien, mais le genièvre est réel, ainsi que la nuit d’été, sauf que ce n’est pas assez.
   La main posée sur son épaule ne la surprend pas et elle sait instantanément que ce n’est pas une main, que c’est peut-être une prothèse, peut-être le camouflage d’un autre type de griffe. Elle s’en moque. Elle se retourne lentement et se trouve en face de ses yeux, sombres et pas à la hauteur qu’elle escomptait.
   — Je t’invite à prendre un verre.
   Elle fait non de la tête et murmure un « merci » en désignant son verre. L’homme insiste :
   — Tu viens souvent ici ?
   — C’est la première fois.
   — Ça te plaira. Ça a beaucoup d’allure.
   Elle avale une autre gorgée de genièvre et le regarde, comme si elle pouvait voir à travers lui ; elle tente de le fixer. Elle renonce. Il interprète ses paroles et ses regards.
   — Je crois qu’il vaudrait mieux que nous allions autre part. Il y a trop de gens ici. Je connais un endroit charmant qui est déjà fermé, mais on nous ouvrira. Je connais le patron.
   Elle acquiesce, s’écarte lentement du bar et s’avance vers la porte, sentant la présence dans son dos. Sur le seuil elle s’arrête un instant, jette un regard en arrière et reste clouée sur place, comme si elle voulait fixer pour toujours l’image de ce lieu qui ne lui est rien et qu’elle est sur le point de perdre. Il lui presse le bras de sa grande main bronzée et velue. Elle éprouve un frisson et repart en avant, se refusant à analyser son sourire, cette grimace gâtée par des dents jaunies.
   — Tu as une auto ?
   Elle secoue négativement la tête, sans savoir pourquoi. Peut-être une tentative pour gagner quelques instants.
   — Tu vas voir : je vais très vite en trouver une. Laquelle te plaît ?
   Indifférente, elle pivote et se laisse guider par la lumière qui clignote.
   — La cinquième à partir de la gauche.
   — La rouge ?
   — Oui.
   Il la laisse plantée sur le trottoir et s’approche lentement de la forme agréable qui resplendit au loin. Où fuir ? Pour quelle raison ? Elle reste plantée là, sentant la brise chargée de sel lui gifler le visage. La solitude a disparu et pourtant nulle crainte. Elle s’aperçoit qu’elle tient toujours le verre à la main et boit la saveur fraîche, humide, comme si elle l’aspirait. Peut-être le dernier. Le bruit d’un moteur égratigne ses nerfs et le brusque flamboiement des phares jette des étoiles entre ses cils. Elle s’approche, pressée par la main de l’homme qui s’agite à l’intérieur de la voiture comme un animal enfermé. Elle ouvre la portière et brise le verre à ses pieds, délibérément. Il a de nouveau son sourire jaune.
   — Tu es chouette, poupée.
   L’accélération la plaque une seconde contre le siège et son estomac se noue, reconnaissant de l’impression familière. Sans s’en rendre compte, elle sourit comme il pose la main, avec un peu d’hésitation, sur son genou. Elle baisse les yeux, légèrement intéressée, sur cette main velue qui remonte peu à peu sa cuisse. Leurs regards se croisent un instant et il retire la main, comme apeuré. Elle se demande quand il va le faire et comment, mais en réalité elle s’en moque. Pour le moment. Cela fait longtemps qu’elle sait qu’elle est morte ; ce n’est qu’une question de temps et le temps en a déjà fini avec elle.
   Il ronchonne sans la regarder, ce qui signifie qu’il désire prendre la parole et ne sait comment. Bon entraînement. Tous les chropols sont bien entraînés.
   — À propos, finit-il par dire, comment tu t’appelles ?
   — Ici, tu veux dire ?
   Expression de surprise, cils froncés, bouche entrouverte.
   — Ça t’intéresse vraiment ? ajoute-t-elle.
   — Eh bien, c’est normal, non ? Il faut bien que je te nomme.
   — Suppose que je te dise que je m’appelle Liberté, fredonne-t-elle mezzo voce, et que je te propose de faire un tour dans les étoiles ; alors tu m’embrasseras parce que tu penseras que je suis folle, et je te clouerai la langue entre les yeux et tu mourras lentement.
   C’est une chanson ancienne, approximativement de cette époque, lui semble-t-il, mais l’homme ne réagit pas. Un chropol devrait la connaître.
   La lune raye la mer à sa droite, autoroute illusoire qui ne mène nulle part. Puis, peu à peu, la mer se perd derrière les montagnes.
   — Tu es folle, tu sais ? dit-il enfin en allumant une cigarette. Moi, je m’appelle Manuel. Et toi, comment dois-je t’appeler ?
   — Comme tu l’as dit.
   — Comme quoi ? Folle ?
   — Folle.
   Les montagnes, presque phosphorescentes sous la lune, ont l’air d’un décor de tridi. De fausses montagnes de fausses roches dans un faux paysage de nuit extraterrestre, extra-temporelle, extra-humaine. Le moteur et la fumée emplissent la nuit. Et l’attente. Le monde factice se déroule au rythme de l’autoroute. La voiture roule à 180 sur une chaussée apparemment solide qui se résoud en courbes et en ravins.

   Ils flottaient dans le non-être. Tous les quatre. Il n’y avait pas nécessité de se matérialiser. Ils n’avaient rien détecté. Ils savaient la direction et l’orientation approximatives : siècle XX ou XXI, côte méditerranéenne, Terre Système Solaire. Seules ces données s’étaient échappées de l’esprit du fugitif vingt-cinq chrones auparavant. Depuis, rien. C’était un déserteur intelligent, bien entraîné, bénéficiant de l’expérience de deux précédentes fuites. Cette fois, c’était l’ultime. S’ils le localisaient, ils en finiraient avec lui, mais pour le moment ils n’avaient rien pour se repérer, et c’est pourquoi ils attendaient. Ils n’attendaient même pas. Ils étaient, ils existaient, ils flottaient dans la zone atemporelle, reliés à la Centrale.

   Elle replie les genoux sur le siège et y appuie le menton tout en se caressant le duvet des deux mains. Il pose la sienne sur le muscle qu’elle a laissé découvert. Il caresse la peau d’une main chaude et énorme qui tremble un peu.
   — Tu me plais, dit-il à voix basse.
   Elle lui lance un regard dénué d’expression, mais il tourne le volant dans un long virage de sa main libre et il ne le remarque pas.
   Elle sait qu’en ce siècle les gens se touchent même pour copuler, mais elle ne l’a jamais vérifié et elle ne comprend pas. Elle se demande si c’est cela qu’il veut et pourquoi. Sightseeing avant de retourner chez soi ? Les chropols sont des êtres étranges, dit-on.
   Ils quittent l’autoroute et la voiture pénètre dans des voies non asphaltées en direction de la mer qu’elle a laissée plus bas. L’odeur de l’herbe couvre celle de la mer. Le vent est frais.
   — Nous sommes assez haut, tu sais ? C’est pour ça qu’il fait froid, mais encore un peu et tu verras que le paysage vaut la balade.
   Elle ferme les yeux et incline la tête sur le siège.
   — Hé ! Folle, tu ne vas pas t’endormir alors que nous y sommes presque.
   Il
arrête l’auto au milieu de nulle part et éteint les phares. Il frôle un instant de la main son épaule et sa tête et, soudain, ouvre la portière et descend. À travers la vitre, elle le voit se diriger vers une bicoque blanche à sa gauche. Il en fait le tour et disparaît. Elle inspire vigoureusement l’air de la nuit, froid et épicé, se préparant à ce qui va advenir. Ils seront quatre, comme toujours, peut-être sans défroque humaine, inquiétants dans leur réalité, terribles dans leur calme. Quatre chropols pour en finir avec un déserteur. Cette fois, cela a été très facile et très rapide. Elle s’est laissée emmener parce qu’elle savait que cette fois c’était définitif. La première fuite, au XVIIIe siècle avait failli réussir. Elle avait couru comme le vent, mais on l’avait capturée et renvoyée ; la deuxième, au XXVe siècle, avait duré très peu de temps ; on aurait presque pu croire que ce n’était qu’une fugue illégale. La troisième était la dernière. On allait en finir avec elle. De toute façon, elle n’avait plus d’autres possibilités ; elle ne pouvait reculer au-delà du XXe siècle. Elle a joué sa dernière carte. La mauvaise. Tout est perdu. Jusqu’au droit de continuer à être soi.
   Elle se passe les mains sur le faux corps qu’elle porte depuis quelques chrones et auquel elle s’est déjà accoutumée. Si ferme, si solide. Une tête menue, des jambes efficaces, un sexe unique, des dents dans la bouche, des ongles aux mains, du poil partout, rien que du matériau biologique. Peut-être lui laissera-t-on le temps de réintégrer son corps avant d’en finir, par souci pour sa dignité. Peut-être pas.




© Elia Barceló. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Loca . Traduit du castillan par Jean-Pierre Moumon.

Première parution : Transito n° 18 (second semestre 1993). Parution française : Antarès n°47 (1er trimestre 1996).

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04/07/06