La nouvelle


   « La méga fiesta super cool du samedi soir », déclare avec emphase Angeline à la part de pizza qui lui fait face, tenue au bout de sa main, deux rondelles de pepperoni figurant probablement les yeux, une lamelle de poivron en guise de sourire crispé.
   « Je suis une fille méga branchée qui fait la teuf tous les week-end », continue-t-elle en saisissant de son autre main la bouteille de Despe qu'elle a décapsulée.
   Puis, tournoyant sur elle-même au risque de répandre bière et sauce tomate dans le séjour, elle regagne son profond fauteuil de bureau en cuir noir où elle s'enfonce, assise en tailleur.
   « Mademoiselle Martin, déclare-t-elle à l'écran plat d'ordinateur qui la regarde, on ne mange pas au dessus du clavier, c'est sale ! »
   Les dents claquent sur un large morceau de la pizza couverte de fromages fondus tandis que le coude effleure le bouton de souris, redémarrant la diffusion du film. Dans les enceintes, le son se disperse et entoure Angeline Martin, créant une bulle protectrice où elle se laisse glisser.
   Est-ce la qualité du film qui est en cause ou l'esprit de la jeune femme n'accroche plus ? Ses yeux lâchent les images et sa pensée coule :
   « C'est quoi, mon problème ? Je suis une fille de 26 ans, seule avec un ordinateur, une bière et une pizza un samedi soir… »
   En coin de la fenêtre du film, qu'elle a réduit par automatisme quand son esprit a décroché, un message est apparu : un nouveau correspondant souhaite s'inviter dans son logiciel de messagerie.
   Normalement, bien sûr, elle refuse ce genre d'intrusions ; ni le pseudonyme ni l'adresse mail ne lui sont familiers… mais ce samedi soir-ci semble beaucoup plus morose que tous les précédents, au même scénario pourtant, alors elle clique sur "Accepter".
   — Bonsoir, Angeline, commence l'inconnu pseudonymisé Albrem.
   — On se connaît ?
   — Depuis une seconde maintenant.
   La jeune femme grimace face à la machine. Elle n'aime pas cette situation et, en même temps, curieuse et désœuvrée, elle ne peut s'empêcher de penser que cela va l'aider à occuper les prochaines minutes. Alors elle joue le jeu et la conversation s'engage.
   Évidemment, au fond d'elle, cela l'ennuie que l'inconnu connaisse son prénom, mais ne l'a-t-elle pas laissé traîner, ici ou là, sur des forums ?

   L'heure tourne. Le tic-tac régulier des treize pendules qui se répondent, dans le séjour, est le seul bruit qui accompagne le tapotement des doigts d'Angeline sur le clavier sans fil qu'elle a calé sur ses genoux.
   La nuit est bien avancée. En bas à droite de l'écran, on peut lire 4:09. Les défenses tombent, le temps est à la confidence, aussi peu réfléchie soit-elle.
   — Personne ne me regretterait si je mourrais, écrit Angeline au mystérieux Albrem qui écoute plus qu'il ne parle.
   — Difficile à croire, lui répond-t-il. Une aussi jolie fille que toi doit avoir des dizaines de soupirants.
   Comment peut-il savoir si elle est jolie ? Elle ne tique pas, un bon geek flatterait quiconque ne s'appelle pas Robert. Elle demande seulement :
   — Où sont-ils, alors ?
   Même si son correspondant ne peut pas la voir, elle décrit, avec son bras, un large mouvement figurant le vide qui l'entoure.
   — Je veux bien parier que tu manquerais à des tas de gens, a tapé Albrem.
   — Et tu parierais quoi sur une affirmation aussi douteuse ? rétorque Angeline qui rit jaune.
   — Que parie-t-on dans ces cas-là ? Je ne sais pas trop… Un truc genre… ton âme ?
   — Mon âme, c'est ça ! répond Angeline, prise d'un étrange fou rire face à l'écran.
   — Chiche ? interroge l'inconnu.
   Chiche.
   Effets spéciaux peu coûteux, le séjour de la jeune femme est brusquement un bien étrange théâtre : petite fumée, une espèce de ploc qui manque de conviction… et un inconnu se tient là, debout, qui la regarde.
   Le manque de sommeil ? Plus de bières ingurgitées que le nombre effectif de bouteilles vides reposées sur la table ?
   — Qui êtes-vous ?
   L'inconnu est… un bel homme : le genre mystérieux méchant des histoires pour faire fantasmer les jeunes filles. Ses longs cheveux noirs encadrent un visage dur, mais il esquisse un vague sourire.
   — Albrem le Parieur, pour vous servir, annonce-t-il dans une sorte de révérence désuète.
   — Je ne veux pas me suicider ni mourir, lance brutalement Angeline.
   Une sorte de panique vient de voler la vedette à la torpeur qu'elle traîne depuis le début de la soirée.
   — Personne ne te demande de mourir, belle Angeline, nous n'avons parié que ton âme, rappelle le… démon ?
   Est-ce une créature de conte de fées qui vole les âmes des petites filles qui font des paris inconsidérés ? En même temps, les contes de fées, ça n'existe que dans les livres…
   — Nous allons juste nous projeter dans un futur alternatif, voir ce qui se passerait si, là, maintenant, tu te suicidais…
   La peur s'intensifie, Angeline ne sait plus si elle est juste paniquée ou si elle est terrorisée.
   — Hé, détends-toi, l'invite Albrem en ouvrant les mains en signe de paix. Je suis un démon joueur, pas un démon tueur.
   — Une sorte de gentil démon ? bafouille la jeune femme en se disant qu'elle vient d'emprunter cette réplique à un épisode d'une série culte.
   — Gentil, non ! s'indigne le méchant de l'histoire. Mais la mort n'est pas une réponse à tout.
   — Que va-t-il se passer ? Et, puisqu'il s'agit d'un pari, il se passe quoi si c'est moi qui gagne ?
   — Si tu gagnes ?
   Le démon éclate de rire et la regarde, un peu comme les adultes regardent les enfants, persuadés qu'ils ne comprennent rien à leurs histoires de grands.
   — Personne ne gagne contre Albrem le Parieur. Sinon, cela me servirait à quoi d'avoir de super pouvoirs de démon ?

   La jeune femme ne parle plus. Il est 5:00, elle manque de sommeil, elle a trop bu, elle s'est probablement laissée aller à des confidences risquées auprès d'un démon hilare. Elle s'affaisse dans son profond fauteuil.
   — C'est parti ! lance Albrem.
   Bien sûr, Angeline niera avoir vécu pareille expérience, mais elle se trouve là, à côté du démon, et elle se regarde… Oui, c'est bien elle qu'elle regarde. Elle se voit rédiger un mail d'adieu et se suicider en avalant un peu tout ce qui traîne dans l'armoire à pharmacie.
   — Tu avais dit que je ne mourrais pas, pleurniche le double aux côtés du démon.
   — Tu n'es pas morte, petite sotte, nous faisons juste une projection. Quand il sera démontré que j'ai gagné mon pari, nous reviendrons en arrière !

   La journée de dimanche avance. Ses premiers correspondants ont lu son mail et, effrayés, essaient de la joindre : le téléphone fixe sonne et laisse saturer son répondeur, le téléphone portable vibre et chante. Puis la police débarque dans le petit appartement.
   — On va faire le tour de tes amis, histoire de voir comment ils vivent ça ? questionne Albrem.
   Le double d'Angeline ne réagit pas. La situation est trop étrange, même pour celle qu'on qualifie souvent, dans ses cercles d'amis ou collègues, de "farfelue".
   Alors le démon la prend par la main, considérant son silence comme un accord tacite, et ils glissent dans les airs. La sensation est étrange, nouvelle, mais la jeune femme n'a pas la présence d'esprit de profiter de ces moments qui ne se reproduiront logiquement jamais plus.
   Il y a Eliane, probablement sa meilleure amie. Elle a juste quelques années de plus qu'elle, un mari, trois enfants. Une fille joyeuse et gentille, toujours prête à rendre service, sans malice, sans artifice. Là, elle sanglote dans les bras d'Henri, son époux.
   — J'aurais dû insister quand elle a refusé de venir passer le week-end à la maison, murmure-t-elle entre deux sanglots.
   Henri est généralement taciturne et n'a pas vraiment l'habitude de parler, encore moins de consoler. Il hésite à répondre, craint de dire une bêtise, alors il reste juste là, à caresser les cheveux blonds de sa femme.
   Angeline a le cœur qui se serre. Quelle mauvaise blague vient-elle de faire ?
   Le lundi matin, c'est la reprise au boulot. Les regards sont tristes ou graves, personne ne plaisante à la machine à café.
   Marie et Pascal, les deux collègues avec qui elle partageait un petit bureau, se regardent. Puis Marie se met à pleurer et Pascal la regarde, muet de tristesse.
   — C'est vrai que personne ne te pleure, raille Albrem qui jubile, comme un enfant dont la dernière blague est particulièrement réussie.
   — Je suppose que c'est le moment où je dois déclarer « tu as gagné », murmure Angeline d'une voix à peine audible.
   — On n'est pas pressés, répond le démon. Je m'amuse bien, on va rester encore un peu.
   Il y a tant de gens à son enterrement qu'Angeline a eu envie de dire « Je ne connais pas toutes ces personnes ! » mais, pourtant, elle se ravise en détaillant chaque visage. Elle les connaît tous : il y a sa famille, ses amis, les potes du club de jeu de rôle, les copines de l'atelier d'écriture, les collègues, les voisins… Il y a tous ces individus qui remplissent sa vie et tous ont l'air affecté.
   À l'écart, Jean-François et Fabrice parlent doucement. Ce sont des amis, rencontrés à une sortie cinéma organisée par une copine des mois plus tôt.
   Avec Jean-François, elle a eu l'occasion de quelques rendez-vous, mais c'est resté très "amical" et, se l'avoue-t-elle, elle l'a toujours un peu regretté.
   — Comment une fille aussi chouette peut avoir envie de se suicider ? s'interroge Fabrice.
   — Jolie, intelligente… murmure le timide Jean-François. Je n'osais jamais l'inviter à quoi que ce soit, tellement je me disais qu'elle devait être trop prise et ne me remarquerait jamais.
   Le discret mais charmant jeune homme a les yeux vagues, perdus dans tous les "si" qui l'assaillent et il comprend enfin le fameux mieux vaut avoir des remords que des regrets.
   Au fur et à mesure qu'Angeline est restée auprès du démon, les effets de la fatigue de son samedi soir se sont estompés et c'est une jeune femme à l'esprit clair et lucide maintenant.
   — Je suis vraiment la reine des connes, déclare-t-elle sans préambule.
   — Pardon ? s'étonne le démon.
   — Alors c'était ça, le truc ? Je m'aperçois que ma vie est chouette, que je suis aimée et entourée, mais, quand je réintègre mon quotidien, je ne peux plus profiter de rien parce que j'ai perdu mon âme ? Je n'ai rien vu avant et, maintenant que je sais, c'est foutu ?
   — C'est l'idée, grosso modo, répond Albrem avec un charmant sourire.
   Ils sont à nouveau là, ce funeste samedi soir. Le reste de pizza a refroidi dans son carton, au milieu des cadavres de bouteilles. L'ordinateur ronfle doucement.
   Angeline s'assoit sur le canapé et plonge sa tête dans ses mains.
   — La reine des connes, petite enfant gâtée incapable de regarder autour d'elle, se dit-elle à voix haute.
   Elle est en colère… après elle-même. Elle redresse la tête, essuie ses larmes d'un mouvement rude.
   — Fais ce que tu as à faire, bourreau ou quoique tu sois, j'ai merdé, tant pis pour moi.
   Angeline se prépare, elle attend le coup ou le choc qui lui dira qu'elle a perdu son âme, sans trop savoir si ce sera douloureux ou pénible ou… mais le démon la regarde avec un drôle d'air.
   — Bah, fait-il avec un geste de la main, laisse tomber. T'es une mignonne poupée, on est quitte.
   La jeune femme écarquille les yeux, incrédule.
   — C'est juste un truc de démon, histoire d'impressionner les filles pour tirer un coup. On leur prenait leur âme, elles étaient toutes soumises… mais ce n'est plus aussi drôle, je dois avoir vieilli, lâche Albrem.
   Et c'est vrai qu'on peut lire une certaine lassitude dans ses grands yeux clairs.
   — Pour tirer un coup ? répète Angeline.
   — Oui, c'était pas facile de se faire des humaines ou j'étais plus jeune, je ne sais plus trop…
   — Pour tirer un coup ? redit la jeune femme. Je n'ai pas baisé depuis…
   Elle hésite, effrayée du temps qui a passé :
   — Je n'ai pas baisé depuis trois longues années et un mec comme toi a besoin d'une mise en scène aussi macabre pour tirer un coup ?
   — Ben… bafouille le démon, surpris de la tournure que le dialogue semble prendre.
   — Trois ans qu'aucun homme ne m'a touchée, murmure la jeune femme. Je ne suis même plus sûre de savoir comment ça marche !
   Et elle le regarde droit dans les yeux.
   Les démons ne rougissent pas et ne ressentent aucune émotion. Du moins, c'est ce que l'on m'a rapporté. Supposons donc qu'Albrem ne manifesta rien de particulier en soulevant Angeline dans ses bras pour la porter jusqu'à la chambre à coucher. Avec l'âge, il avait appris à aimer les situations "classiques".
   Ce vieux Molna avait raison, pensa-t-il furtivement en déboutonnant la chemise de nuit de Mademoiselle Angeline Martin, le monde a changé…

FIN


© Sybille Marchetto. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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20/01/10