La nouvelle



   Elle se fraya un chemin avec les ongles à travers le cocon noir, parvint à sortir en rampant et à se réveiller.
   Elle ouvrit les yeux. Au-dessus d'elle il y avait le plafond blanc, non, pas d'yeux fous là haut, pas de visages en feu.
   Un cauchemar ? Oui, un affreux cauchemar.
   Elle ferma les yeux, ce qui lui permit de replonger pour se laisser porter le long des chemins ombreux du pays des rêves, son pays hanté.
   Elle rouvrit les yeux, paupières lourdes, bouche sèche et gluante, corps transi.
   Pas de plafond blanc au-dessus d'elle, cette fois, mais autre chose qui ressemblait au plafond irrégulier d'une sombre caverne.
   Des frissons glacés couraient de haut en bas, de bas en haut, le long de son échine, comme si des reptiles de toutes sortes et de toutes tailles rampaient sur son dos. Son corps se cambra tandis qu'elle sautait sur ses pieds avec un hurlement.
   Dos au mur, elle regarda
   (tellement effrayée, bouleversée)
   l'endroit où elle était couchée jusqu'à maintenant. Il n'y avait pas de serpent, pas de mille-pattes, rien du tout.

   Elle se réveilla, effarée, couverte de sueur, souffle coupé.
   Tout ce qu'elle pouvait voir autour d'elle, c'était un suaire noir qui recouvrait tout à la façon d'une toile d'araignée fatale, mortelle.
   Le blanc de sa chemise de nuit se reflétait sur la surface noire. Spectacle unique, exquis.

   Elle flottait dans l'obscurité, le blanc de sa chemise rebondissant sur les murs noirs, sur le noir tambour funèbre, un battement constant qui allait et venait par à-coups, se répercutait dans sa tête engourdie plus vite, plus vite, planète noire sur folle orbite, autour du centre vibrant, impuissant, de ses pensées où il déclenchait visions, souvenirs, sentiments, mouvements et… malaise dans les jaunes pâles !
   Un cri terrible sorti du néant l'envoya s'affaler sur le sol du vide noir.
   (morte de peur)
   Elle se leva.
   (morte de peur)
   Elle buta sur un mur noir. Il était souple et plein de petits fils poilus. Elle était piégée dans un gros… un noir… cocon…

   Ça n'est pas vrai, pensa-t-elle, ça n'est pas possible. C'est un cauchemar, il le faut.
   Elle toucha le mur velu, il semblait si réel, il était si compact, si chaud.. et… vibrait comme si le maudit cocon avait une vie propre, comme s'il palpitait, respirait.
   Elle décida de prendre ses risques
   (effrayée ou pas ; rêve ou non)
   Donc, furieuse, amère, elle attaqua le cocon vivant presque à contrecœur, presque à regret. Malgré son désarroi, elle attaqua, efficacement, de ses mains nues, ongles fichés dans la substance molle qui cédait comme du beurre.

   Des cris horribles, cris de douleur insoutenable, déchiraient ses oreilles. Ils venaient du cocon.

   Oh non, en définitive il est vivant, pensa-t-elle tandis qu'elle s'ouvrait un chemin dans l'obscurité, et, en plus, tout ça est vrai, tout ça est vrai… Soudain, les cris avaient cessé, l'obscurité fit place à la lumière. Elle était à genoux, dans le sang jusqu'au coude, sur le plancher de sa chambre.
   Instinctivement, elle se retourna pour voir les débris déchirés du cocon, mais il n'y avait derrière elle que son propre lit en désordre. Pas de murs velus, pas de cocon qui respire.
   Elle se releva, regarda, sidérée, ses mains trempées de sang, puis, incrédule, tourna les yeux vers le lit.
   Au même instant, toutes les ampoules de la maison explosèrent, projetant des éclats de verre et des étincelles dans toutes les directions.
   La lueur de l'explosion précéda les ténèbres qui firent sur toutes choses régner leur paix sinistre.
   Sentant ses genoux fléchir, elle s'effondra sur le sol, criant, sanglotant.
   « Ne pleure plus », dit une voix rauque. Elle venait des profondeurs de la salle de séjour qui communiquait d'une façon curieuse, nouvelle, avec la chambre.
   « Qui… qui est là ? » demanda-t-elle, d'une voix tremblante qui trahissait sa peur profonde, incontrôlable.
   « Vous êtes si naïve, chère madame, répondit la voix sans prêter attention à la question. Si naïve… »
   Il y avait trois ombres à peine visibles debout devant la cheminée, à l'autre bout de la salle. La silhouette centrale - enveloppée d'une brume grisâtre - était celle qui lui adressait la parole.
   « Tu croyais pouvoir jouer, te divertir avec les puissances des ténèbres. As-tu vraiment cru que tu pouvais t'en tirer comme ça ? Sans payer le prix ? »
   Elle les regardait, à genoux au milieu de la chambre, muette, pathétique.
   « Toi seule es responsable de notre présence ici, et tu en as plus ou moins conscience, n'est-ce pas ? »
   En effet.

   Dans la pièce seules étaient réelles les trois formes noires. Les meubles, les tapis, les tableaux sur les murs disparaissaient très vite, comme des pierres qui coulent au fond d'un lac. Il ne restait que la cheminée qui n'en était plus une. Elle se changeait en une bouche, énorme, aux longues canines pointues et à la langue de feu.
   Est-ce que je perds la tête ? se dit-elle, J'hallucine, ou quoi ?
   Mais le pire était à venir…

   L'affreuse langue sortit et, léchant les trois ombres, les embrasa.
   Elle les distinguait maintenant. Eclairées par les flammes, elles semblaient très humaines, mais elle était presque sûre que ce n'était pas le cas. Elles brûlaient -là, sous ses yeux - mais ne paraissaient pas souffrir, ni même être importunées par les flammes. Elles flambaient, pareilles à des torches trempées dans l'essence,, mais sans bruit. Tout était plongé dans le plus profond silence.
   Puis les trois se donnèrent la main dans un soudain flamboiement. De l'écheveau de flammes naquirent trois rayons d'un bleu de porcelaine dont les franges libres se nouèrent pour former un beau, un étrange diamant de lumière pure. Le diamant trembla un instant, puis coula jusque sur le sol où il atterrit avec grâce, dans un bruit sourd, à peine perceptible.

   Apparut la silhouette transparente d'une petite créature. Puis le diamant bleu de porcelaine fondit, s'estompa, et la créature prit la forme d'un fœtus. Il se tenait à genoux, le visage vers le sol. Des coulées luisantes de vase dégoulinaient sur ce corps quasi transparent.

   Les corps des êtres qui se tenaient derrière le fœtus s'évaporèrent, ne laissant que leurs visages enflammés qui flottaient devant l'énorme et sinistre bouche.

   Puis ce fœtus de cauchemar parvint à se relever. Il était bleu, pareil à ces malheureux bébés qui, à la naissance, souffrent de problèmes cardiaques. Il tremblait, frissonnait, comme soumis à un cataclysme permanent et, en outre, il semblait ne pas trouver son souffle, suffoquer.
   Ses yeux brillants, jaunâtres étaient nettement visibles sous l'épaisse couche de vase. On aurait dit des feux lointains dans une froide nuit d'hiver. Il avait la bouche grand ouverte ; un cri étouffé restait tapi au fond de sa gorge, comme s'il attendait le bon moment, l'occasion d'éclater, de déployer ses ailes semblables à celles des chauve-souris et de voler, libre dans l'air hanté de la nuit.

   Tandis que tout cela se produisait, elle observait - telle un enfant fasciné par le cinéma auquel il assiste pour la première fois - sans y prendre intérêt, sans éprouver d'émotions, mais contrainte (par quelque être supérieur, peut-être) à observer... Oui, elle se savait responsable de toutes les atrocités qui se déroulaient devant ses yeux noyés de larmes… mais comment diable aurait-elle pu prévoir que les choses tourneraient si mal... si affreusement mal !

   « Tu vas contempler ton Dieu » dit le fœtus dans un cri qui fracassa le lourd mais fragile silence suspendu au-dessus de la pièce.
   Puis, l'horrible bouche béante -qui avait été une simple cheminée, source de chaleur et de confort, mais qui devenait repaire de démons, berceau d'une engeance maudite - cracha un monstrueux amas de feu pur, jaune orangé qui gagna le centre de la salle de séjour où il resta, suspendu par des attaches invisibles, consommant une inépuisable réserve de combustible (plus la flamme était vive, plus la chambre était sombre).

   Le souffle la rejeta vers lit. Sa tête heurta le bois du châlit, déclenchant dans son cerveau des ondes de douleur.
   Pendant ce temps, les trois horribles visages, par un mouvement glissé, avançaient, reculaient, avançaient, reculaient de plus en plus vite. Ils partaient de l'énorme bouche et allaient jusqu'à quelques centimètres de la malheureuse créature humaine paniquée, qui hurlait, sur le seuil entre folie et… oubli.
   Alors tout fut envahi par un bruit assourdissant, craquement amplifié de mille morceaux de papier froissés dans une petite pièce où s'était déclenché un ouragan furieux.
   Les Portes (de l'Enfer, Hadès, ou tout autre nom de cette dimension inconnue) s'ouvrirent, et la fièvre, le souffle brûlant des abîmes éternels se répandirent sur le monde des vivants.
   Des milliers d'âmes mortes défilèrent sur le sol noir, geignant, gémissant, comme en proie à des tortures infinies.
   Avec un horrible sourire, il avançait vers elle d'un pas chancelant, lui, le fœtus, souverain des âmes mortes, mort-né.
   Une dernière fois, elle tenta de se ressaisir, d'échapper à l'abîme béant qui bouillait sous ses pieds.
   Elle se glissa sous le lit, se mit à fouiller furieusement, soulevant la poussière de ses mains tremblantes,
   (où est-il ? où diable se trouve-t-il ?)
   sanglotant, cherchant, fouillant, pleurant)
   (Où est-il ? Où…)
   Les mains du mort-né saisirent ses jambes tremblantes et commencèrent à la tirer de dessous le lit.
   (Oh non, ça n'est pas possible, vraiment pas possible…)
   Mais le livre était là, avec sa reliure de cuir, ses filets dorés, lui qui était aussi vieux que le savoir des hommes.
   Tout à coup, le lit devint poussière, se désagrégea et tomba sur elle en flocons d'un brun jaunâtre/
   Elle parvint à se retourner, ce qui lui permit de libérer un pied de l'emprise du fœtus.
   Des voix l'appelaient à l'intérieur d'elle-même    (jette-le, jette-le)
   eh oui, de temps à autre un conseil pouvait lui être utile
   (jette-le, jette-le maintenant…)
   Elle observa son bras (comme s'il appartenait à quelqu'un d'autre) partir lentement en arrière puis se tendre vers l'avant. Toute sa force concentrée dans ce seul bras, dans cet effort unique, colossal.
   Le livre lourd vola, tel un goéland de cuir et d'or, ailes déployées, en parfait équilibre et se posa au milieu de la masse ardente suspendue dans un vide total.
   (Dans le mille, dans le mille) crièrent les voix.

   Pendant un moment, rien ne se produisit, rien ne bougea, pas même le feu suspendu dans le vide, à croire que quelqu'un avait appuyé sur la touche " pause " d'un magnétoscope.
   (dans le mille, tu as réussi)
   Alors la masse ardente se contracta comme quelqu'un qui reçoit un coup violent dans l'estomac, puis la masse énorme couleur sang vacilla, à la façon d'une flamme de bougie que caresse la fraîche brise du soir. Enfin, elle explosa, projeta ses débris sur le mur opposé, faisant jaillir un brillant feu d'artifice sur la femme qui hurlait, sur l'horrible fœtus qui ricanait.
   Les trois visages, visages en feu, se replièrent sur eux-mêmes et, après avoir formé des écheveaux de lumière blanche, aveuglante, roulèrent sur le sol, heurtèrent la base du mur et disparurent, ne laissant que des taches brunes sur les lattes sombres du parquet.

   La parade des âmes mortes s'acheva brutalement quand les silhouettes fantomatiques levèrent leurs mains transparentes vers le plafond et fondirent en silence, ainsi que des personnages de cire dans un four chauffé à blanc.
   Tout à coup, des mains, beaucoup de mains, peut-être des milliers, peut-être des millions de mains se tendirent, crevèrent les murs, le plafond, le plancher. Aussi nombreuses, aussi serrées que les brins d'herbe dans un pré, que les cheveux sur la tête. Elles surgirent du plancher, la heurtèrent durement, la séparèrent violemment du fœtus.
   Hurlant toujours, elle nagea dans cet océan de mains, voulant s'éloigner de l'enfant bleu, s'éloigner de toute cette folie. Mais il n'y avait nulle part où se réfugier, nulle part où aller.
   Le fœtus esquissa un mouvement, comme pour la rejoindre, mais les mains le saisirent et, sur le champ, le mirent littéralement en pièces qui se dispersèrent dans cette forêt de mains.
   « Tu nous as invoqués, nous voici… » fit une voix assourdissante.
   Puis la voix cessa, couverte par l'énorme " BANG " des portes qui se refermaient.

   Les portes étaient closes, les mains avaient disparu, le fœtus avait été déchiqueté, les âmes mortes s'étaient dissoutes, tout était parti, tout était fini…
   De cette maudite rencontre il ne restait que les taches sur le parquet, les traces noires sur le mur et - comme elle le découvrit plus tard, après avoir noyé ses peurs dans les larmes - ses cheveux blanchis, son genou blessé (déchiré par un éclat alors qu'elle luttait contre le fœtus) et son dos endolori.

   Elle rassembla ses affaires - décision prise, départ obligé. Elle n'avait pas de projet, rien que des espérances et les rêves d'une vie nouvelle, différente.
   Ses pieds la conduisirent jusqu'à la porte. Elle sécha ses yeux, saisit la poignée, la tourna et la voilà, éblouie par le soleil, respirant la pureté, la fraîcheur du printemps…. Un être nouveau… une renaissance.

   La chambre ravagée derrière elle n'avait plus de sens, ce n'était plus que le lieu de cauchemars à venir…
   Elle jeta un dernier regard, puis ferma soigneusement la porte derrière elle.


FIN


© Dimitris G. Vekios. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit par Pierre Jean Brouillaud à partir du texte en langue anglaise.

 
 

Nouvelles

10/06/08