La nouvelle



   « Elle est devenue folle, dit Esteban. Ça vous paraît normal que quelqu'un veuille changer de corps comme on change de chemise ? »
   Le psychologue suça le tuyau de sa pipe, selon son habitude, mais ne répondit rien sur le champ. Esteban croisait les doigts, les tordait. Tout ce qui s'était passé depuis que Julia collectionnait les corps, il le vivait comme un cauchemar. Mais peut-être ce fait isolé ne constituait-il pas une psychopathie… Il avait peur de rentrer à la maison, de se trouver devant cette femme, sa femme, qui serait peut-être encore différente.
   « Ça ne me paraît pas normal – et Esteban perçut une nuance particulière dans la façon dont le psychologue avait craché ces mots – mais je ne dispose pas de cadre de référence préalable. Avions-nous… la possibilité de changer de corps… avant ? Jusqu'au moment où Korps a lancé son… produit sur le marché, on ne pouvait pas être anormal au sens que vous donnez à ce terme. Jamais on n'a jugé… aberrant le désir de recourir à la chirurgie esthétique pour modifier ses traits. Considérez le changement de corps comme… une forme extrême de chirurgie réparatrice.
   — Est-ce que vous vous moquez de moi ? Je dois vivre avec une femme qui, un jour, est blonde, mesure un mètre quatre-vingt, est sensuelle comme une chatte, et, le lendemain, s'est transformée en une naine rousse qui n'arrête pas de parler ? »
   Le psychologue, mal à l'aise, changea de position sur son fauteuil de cuir, cogna sa pipe contre le cendrier de verre et prit deux bonnes minutes pour la bourrer et l'allumer :
   « Je ne vois pas très… bien comment vous pouvez soutenir… économiquement cette avalanche de transformations », fit-il après avoir tiré un bon coup sur sa pipe et expulsé un nuage de fumée. Esteban était agacé par le style du praticien, la lenteur avec laquelle il cherchait les mots justes en prolongeant les silences au milieu de ses phrases.
   « Nous gagnons beaucoup d'argent avec le casino, répondit Esteban, de mauvaise humeur. Nous avons hérité d'une tante, avons trouvé la sacoche d'un narcotrafiquant, pleine de dollars. D'accord ? Nous avons découvert un galion échoué dans la lagune de Chascomus. Julia pourrait se transformer trente-six fois sans nous ruiner.
   — Revenons-en au commencement, reprit le psychologue. Vous avez dit qu'elle est devenue comme folle en le voyant.
   — Je parlais du premier corps.
   — Vous n'avez pas interprété négativement l'impulsion de votre femme qui voulait le corps… offert par Korps… N'est-ce pas ?
   — Il me semblait naturel qu'elle veuille changer son corps pour un autre, plus beau. Julia est jeune, mais, ces dernières années, elle avait beaucoup grossi. Ecoutez, Hulak, nous avons de l'argent, nous pouvons nous payer ce qui nous fait plaisir. En plus, je l'ai encouragée dans ce sens. »
   Esteban se tut. À ce moment précis, il enviait la manie du psychologue. Il aurait donné n'importe quoi pour avoir quelque chose sur quoi s'appuyer. Fumer, se mordre les ongles. Il n'avait rien. En un sens, Julia lui échappait aussi et, par conséquent, cette entrevue avec le psy n'avait plus de raison d'être. Il se distrayait en observant un faune de bronze qui poursuivait la nymphe invisible de la bibliothèque.
   « Ce que j'ai du mal à accepter, dit-il enfin, c'est ce désir compulsif qui l'oblige à se transformer sans cesse.
   — C'est à moi de fournir les précisions thérapeutiques. Évitons les spéculations.
   — Vous êtes sûr qu'il s'agit d'actes compulsifs ?
   — À partir du deuxième… changement de corps, dit le psychologue sans prêter attention aux propos d'Esteban, combien de temps… c'est-à-dire, combien de temps s'en est-elle servie ?
   — Dans les trois semaines.
   — Combien de temps avait… duré l'autre ? »
   Duré ? Esteban trouva le mot tout à fait choisi.
   « Cinq mois, je crois, il me semble. En fait, je ne me souviens pas.
   — Et ensuite ?
   — Deux mois, peut-être une dizaine de semaines.
   — Toute une progression, dit le psy.
   — N'essayez pas de me consoler avec des généralités, fit Esteban, irrité. On pourrait aussi bien dire qu'une transformation tous les trois jours dénote une tendance à l'équilibre.
   — C'est vous qui le dites, pas moi, répliqua le psy qui tira en vain sur sa pipe. Il observa celle-ci, découragé, mais n'essaya pas de la rallumer.
   — Vous ne me laissez pas une chance de croire à l'utilité de tout cela. Un ami me conseillerait avec plus de conviction et moins de pédanterie. »
   Le psychologue ne répondit pas. Il laissait passer le temps, le regard fixé sur la sphère Rosebud d'une pendule numérique. Sans doute attendait-il d'Esteban un mot qui lui permettrait d'annoncer la fin de l'entretien.
   Cette attitude, commune à tous les psychologues que connaissait Esteban, était aussi exaspérante que la publicité de Korps offrant à la télévision des corps jetables. C'est sans doute la raison pour laquelle il resta silencieux, méfiant, décidé à provoquer le thérapeute. C'était un truc permettant de ne pas penser un instant à Julia, sinon aux corps. Celui du psy était grand, costaud, idéal pour interpréter le rôle du chauffeur de poids lourd violeur dans un film US. Jusqu'au nom qui collait tout à fait.
   « On se voit vendredi ? dit enfin Hulak dans un filet de voix.
   — J'en doute, fit Esteban. Vous ne m'aidez pas du tout.
   — Je vous attends vendredi », insista quand même le psy. Il observait scrupuleusement les règles : rien de ce qui se disait en dehors de la séance n'était enregistré. Il tendit une grande main carrée et sourit. Il continua à sourire quand Esteban, sans la serrer, lui tourna le dos.

   Assise dans un fauteuil de la salle d'attente, il y avait une femme, une jeune blonde, d'environ vingt-cinq ans. Esteban l'observa un moment, avec curiosité. Elle se leva et alla à la rencontre du psychologue qui s'effaça pour la laisser passer. La femme tourna la tête, regarda Esteban et lui fit un clin d'œil. Puis elle entra dans le cabinet, et le thérapeute ferma la porte. Esteban eut l'impression que la femme avait remplacé le clin d'œil par un sourire ironique – ou cynique – dès qu'il ne pouvait plus la voir. Il eut aussi le sentiment - qui n'avait pas de justification logique - que cette femme était Julia rengainée dans un nouveau corps.
   Il chancela, incapable d'arrêter un plan d'action efficace. Il lui parut absurde d'attendre qu'elle sorte de la consultation, mais il n'aurait pas la possibilité de confirmer ou de dissiper ses soupçons s'il la laissait partir. Où l'aborder ? Ici même ou dans la rue ? Il se décida pour la première solution. Hulak, avec la prudence snobinarde qui caractérise ceux de sa profession n'oserait pas intervenir.
   Il eut beaucoup de mal à tuer le temps. Les revues étaient rares et dataient : Korps avait donné un coup de vieux au monde du jour au lendemain. Une jeune actrice porno, fille d'un pasteur anglican, s'était convertie au judaïsme pour épouser l'héritier de la famille Rothschild. Seize mineurs gallois avaient survécu deux semaines coincés dans une galerie en mangeant les restes de leurs trente-sept compagnons morts du fait de l'éboulement. Foutaises que tout cela ! L'entrée silencieuse de Korps dans la vie quotidienne de certains individus représentait l'événement du siècle, du millénaire. Nul ne se hasardait à prédire les bouleversements qui en résulteraient dans la société. Des malades condamnés par la médecine reviennent à la vie après avoir flirté avec la mort. Voilà un bon titre pour une revue !
   Quand il en eut assez de voir et revoir les photographies, il arracha les pages, en fit des avions de papier qu'il lança à travers la salle d'attente. Ce furent les quarante-cinq minutes les pires de sa vie. Mais pire encore fut la quarante-sixième minute. Et la quarante-septième. Que faisaient Hulak et sa patiente ? Pire encore, que faisait-il, lui, à espionner une inconnue à partir d'un vague soupçon ? C'était insensé. Bon, la femme était entrée dans le cabinet comme une patiente de plus, mais il pouvait s'agir d'une amie du psy, de sa maîtresse. Les éventualités se bousculaient absurdement dans sa tête. Il imagina le thérapeute et sa femme, nus, se caressant sur le divan et éprouva honte, écœurement devant sa propre faiblesse. Il avait agi de façon irrationnelle, ne pensant qu'à lui-même, sans se soucier des conséquences de son intrusion. Sortir – il ne lui restait rien d'autre à faire.
   Il ouvrit la porte, courut dans le couloir, se jeta dans l'ascenseur qui – la loi de Murphy étant prise en défaut – se trouvait à l'étage. Et il se laissa tomber dans le gouffre. Mais il ne pouvait se débarrasser de la sensation qu'il était manœuvré comme une marionnette par une force perverse, que, derrière son dos, Hulak et la femme crevaient de rire. À partir de ce moment, il eut la certitude que la femme était Julia et que lui n'accepterait jamais la nouvelle situation, ce déluge de corps que l'on pouvait jeter comme des gants de latex ou des préservatifs.

   Julia n'était pas à la maison. En soi, cette absence ne prouvait ou ne réfutait rien. Depuis qu'elle était possédée par la fièvre des métamorphoses, elle vivait dans un tourbillon perpétuel, entrant et sortant à toute heure.
   Esteban but une bière, mit une vidéo porno, appela la rôtisserie pour commander un poulet et une bouteille de vin, sortit la vidéo si brutalement qu'il accrocha la bande, appela la rôtisserie pour annuler la commande… Maintenant, il n'y avait plus de doute : il ne maîtrisait plus ses nerfs. Il prit un calmant et essaya de regarder le bulletin d'informations, mais au bout de dix minutes il marchait de long en large à travers la maison, tel un fauve en cage. Il sortit dans la rue et erra des heures durant. Mais à son retour, rien n'avait changé. Et pourquoi y aurait-il du nouveau ? Il écarta cette pensée et la remplaça par une autre, beaucoup plus lugubre. Et s'il y avait eu un accident ? Devait-il appeler la police ? Mais il comprit qu'il serait dans l'incapacité de décrire Julia. Quelle était la Julia qui avait disparu ? Celle d'hier ou une nouvelle, une femme qu'il n'avait le plaisir de connaître ? Il ne pouvait imaginer dans quel corps se cachait sa femme.
   Il veilla toute la nuit, et, quand le soleil s'insinua derrière les vitres, il eut une curieuse sensation : il lui sembla que le quotidien était, lui aussi, perverti par le démon des mutations incontrôlées.

   « Elle n'est pas venue dormir, dit Esteban, d'un ton sinistre.
   — Je suis désolée ! pleurnicha la mère de Julia à l'autre bout du fil.
   — Ne dramatisez pas, madame. Elle ira par ci par là, pour essayer son nouveau corps avec le premier type qu'elle croisera. »
   L'acidité de ses propos lui brûlait la langue, mais la douleur réalimentait sa fureur :
   « Sans doute a-t-elle rencontré un mec récemment transformé comme elle. Imaginez un peu : de nouveaux corps qui explorent de nouveaux corps. Vous n'allez pas me dire que ça n'est pas excitant.
   — Tu insinues…
   — Je n'insinue rien du tout. Vous croyez que je suis fier de voir que ma femme ne couche plus dans notre lit ?
   — Julia… Je ne te permets pas… ! »
   Esteban étouffa la voix de sa belle-mère en raccrochant. Il serra furieusement l'appareil comme pour l'étrangler, et il serrait encore quand il comprit que sa fureur était en grande partie due au manque de sommeil, à la faim, à l'état de saleté de son propre corps. Il sombrait dans un abîme et il lui fallait agir pour freiner sa chute.
   La vapeur de la douche et l'énergie avec laquelle il se frictionna le préparèrent pour le café et les toasts beurrés. Les rites quotidiens sont la trame invisible sur laquelle s'appuyer pour faire fuir les démons. Voilà ! Il fallait positiver. Quelques années plus tôt, accablé par une profonde dépression, il en était arrivé à caresser l'idée du suicide. Mais les choses commencèrent à se remettre en place au moment même où il touchait le fond. Il trouva un emploi mieux rétribué et moins aliénant. Un travail excellent qui lui permit de rencontrer Julia, la Julia d'origine, simple, amusante, le genre de femme dont il avait besoin pour trouver un certain équilibre. Ensuite… comme on change après avoir gagné une fortune ! En devenant riche, il avait oublié le passé, refoulé les souffrances subies, les efforts déployés. Et Julia… Julia était mieux au temps où elle n'avait pas d'argent à gaspiller en transformations.
   Tout en déjeunant, il parvint à se concentrer sur les questions pratiques, par exemple sur celles de la banque. Il était très facile de vérifier ce que Julia faisait de l'argent. Les dépassements qu'elle se permettait n'allaient pas le mener à la ruine. Ils avaient des placements et des biens qu'on ne pouvait pas liquider d'un jour sur l'autre. Mais les transformations coûtaient très cher. Julia avait choisi un chemin qui les éloignait l'un de l'autre.
   Esteban cédait à un nouvel accès de cafard. Maintenant il n'avait plus envie d'aller à la banque et il n'avait plus besoin d'y aller ; il était sûr qu'elle ne reviendrait pas. Protégée par un corps qu'il n'avait jamais vu, elle pouvait disparaître pour toujours, s'évanouir. Elle serait invisible à un mètre de distance… De sombres présages annihilaient sa volonté. Rien à faire, Julia ne reviendrait pas. Il prit plusieurs comprimés, dormit vingt-quatre heures, peut-être davantage. Quand il se réveilla, rien n'avait changé.

   « Oui, qui est à l'appareil ?
   — Esteban Ruggero, vous vous rappelez ?
   — Je me rappelle. Le mari de Julia, celle qui change de corps. »
   C'était une manière agressive de le reconnaître, presque obscène. Il avait honte de poursuivre le dialogue avec Hulak. Le thérapeute attaqua de nouveau :
   « Vous avez annulé le rendez-vous que nous avions pour aujourd'hui.
   — J'ai changé d'idée, dit Esteban d'un ton brusque.
   — Qu'est-ce qui vous fait penser que je vous ai gardé une place ? Je pourrais l'avoir utilisée pour un autre patient, moins volubile.
   — N'en profitez pas pour vous moquer. Vous le savez, j'appelle parce que j'ai besoin de vous voir.
   — Je ne suis pas une de ces… dames qui travaillent à n'importe quelle heure, Ruggero. Mon emploi du temps est très chargé. »
   Esteban reprit son souffle. Il n'était pas disposé à accepter une nouvelle rebuffade :
   « Vous me soignez, ou non ?
   D'accord, répondit le psy après une pause ; venez à onze heures quarante-cinq. Et… attendez ! Ne raccrochez pas ! J'ai quelque chose à vous dire…
   Vous le direz en face. »
   Esteban raccrocha. Le thérapeute l'écœurait, l'exaspérait. Il s'était toujours méfié de ces professionnels qui, pour se donner de l'importance, avaient recours à des formules toutes faites et à des mensonges. Emplois du temps chargés, horaires absurdes, grands airs, honoraires astronomiques. Hulak était une sorte d'archétype en la matière, mais ce n'était pas le moment de partir à la recherche d'un autre psychologue, et, d'ailleurs, il n'en connaissait pas qui soit, à coup sûr, meilleur.

   La porte du cabinet médical s'ouvrit. Il en sortit exactement la femme dont Esteban avait imaginé qu'elle pouvait être Julia. Mais, cette fois, il ne put lui prêter attention, par la faute de Hulak qui l'attendait en souriant, la main tendue, comme s'il ne s'était rien passé.
   « Entrez, Ruggero, dit l'homme chauve en louchant derrière des lunettes sans monture qui lui tombaient sur le nez. Le nouveau corps était plus petit, chétif, presque une caricature ou une esquisse.
   — Vous n'allez pas… » Esteban, ahuri, chancela. Est-ce qu'un psy avait le droit de fantasmer avec l'idée de ressembler physiquement à Freud ? Mais matérialiser ce fantasme, ça n'était pas croyable !
   — Bienvenue au club !
   — J'ai essayé de vous le dire quand nous avons parlé au téléphone, reprit Hulak, sans ironie cette fois.
   — Vous avez permuté avec un haltérophile ?
   — Je ne sais ce que c'est, répondit le psy, mais vous vous trompez. Il ne s'agit pas d'un corps d'occasion. Savez-vous combien de mois il faut à Korps pour satisfaire une commande spéciale ?
   — Ça ne m'intéresse pas », répliqua Esteban.
   Il n'avait pas envie de bavarder amicalement, il voulait la bagarre :
   « Julia n'est pas revenue. »
   Mais après avoir prononcé ces paroles, il comprit qu'il n'avait pas besoin d'en dire davantage. Il garda le silence durant quelques minutes, mal à l'aise, luttant contre l'envie de fuir le cabinet médical. Mais Hulak paraissait disposé à profiter d'une situation embarrassante en laissant l'atmosphère s'épaissir jusqu'à devenir insupportable.
   « Vous n'allez pas dire quelque chose ? »
   Le thérapeute prit une des pipes appuyées contre l'un des créneaux d'une tour en onyx et recommença le rituel de l'allumage. L'habitude était passée sans difficulté d'un corps à l'autre :
   « Est-ce que c'est moi qui recherche un soutien thérapeutique ?
   — Alors, aidez-moi. Pourquoi est-elle partie ? »
   Après un long silence, Hulak répondit par une question :
   « Croyez-vous qu'il soit facile pour une personne comme Julia de vivre avec vous ? »
   Esteban se leva du divan et affronta le psy :
   « Vous le pensez ? »
   Le psychologue s'enfonça dans le fauteuil, comprenant que son nouveau corps n'était pas fait pour la bagarre. Dire qu'il y avait quelques jours il ne trouvait pas normal de changer de corps !
   « J'ai dit qu'elle considérait le changement comme une forme de chirurgie réparatrice. Julia accepte les signes de son temps. Vous les refusez. Qu'est-ce qui vous permet d'imaginer qu'elle veuille rester auprès d'un… dinosaure ?
   — Dinosaure ? »
   Dans une situation assez dramatique, Esteban crut décerner un côté plutôt cocasse.
   « Dites-moi la vérité, Hulak. La femme qui est sortie quand je suis entré, c'était Julia.
   — Et si c'était elle ? »
   Le psy se déroba en allant sur le côté sous prétexte de baisser le store. Pour sa part, Esteban aurait préféré que le soleil continue à chauffer le cuir des fauteuils, le bois du bureau et les étagères de la bibliothèque, les reliures des traités de psychologie et de psychiatrie et même les idées de Freud, From, Lacan et Margaret Mead jusqu'à leur destruction complète. Le soleil était le seul élément non corrompu dans cet ensemble sordide et pourri.
   « Vous complotez contre moi, dit Esteban.
   — Paranoïa pure et simple !
   — Vous êtes nerveux, Hulak. Depuis quand vous permettez vous d'introduire cette terminologie de téléroman dans le cadre d'une thérapie ?
   — Ne soyez pas puéril, mon cher. Ce n'est pas une thérapie. »
   Le psy s'assit sur le divan, et Esteban n'eut pas d'autre choix que d'utiliser le fauteuil. Ça l'amusait, cette idée d'échanger les rôles, bien que ce ne soit pas de nature à améliorer la situation.
   « Vous voyez maintenant ? Considérons tout ça comme une conversation entre amis.
   — Nous ne sommes pas amis, docteur.
   — Dites plutôt professeur, je ne suis pas médecin. »
   Hulak cherchait des yeux sa pipe, mais elle était hors d'atteinte :
   « Ça nous rapproche, non ?
   — Je ne vous comprends pas. »
   Esteban était déconcerté. Peut-être le psy essayait-il de le coincer dans une position plus vulnérable, mais ça n'expliquait pas la familiarité dont il faisait soudain preuve à son égard.
   « Maintenant, nous appartenons à une nouvelle… classe sociale : celle des gens qui se sont transformés… ou qui peuvent le faire. »
   Hulak reprit son souffle :
   « Un ouvrier peut-il se transformer ? Non ! Même s'il souffre d'une maladie incurable. Julia et vous, grâce au hasard qui vous a rendus riches, vous avez la possibilité de changer de corps aussi souvent que vous le voulez. Par contre, moi, j'ai changé… Je l'ai fait une fois, ce qui m'a coûté toutes mes économies, et il est certain que je ne recommencerai pas.
   — Vous m'écœurez ! Croyez-vous que je n'ai pas honte de cette injustice, de cette frivolité irresponsable qui permet à Julia de faire souvent ce qui est interdit aux autres, quand bien même ils en auraient besoin ?
   — Assumez votre faute. J'assume la mienne. Je ne pense pas aux pauvres malheureux qui souffrent quand je porte du Cardin, quand je dîne dans les restaurants chics, quand je vais au théâtre Colon entendre Pavarotti. Et je vous suggère de faire de même avec votre conflit. Vous mettre sur les épaules tous les paumés du monde n'aboutira qu'à vous casser les reins.
   — Bravo ! s'écria Esteban qui s'était levé du fauteuil et applaudissait sous le nez de Hulak. Très touchant. Et maintenant parachevez votre numéro en chantant, comme dans l'opérette, “ Je veux m'en fourrer jusque là ! ” Allez-y ! Vous n'êtes pas de ceux qui craignent le ridicule.
   — Vous êtes insupportable, Ruggero. Je vous le dis en toute honnêteté. Peut-être que, moi aussi, j'aurais la nausée d'avoir gagné une fortune, mais je ne crois pas que je sèmerais la merde à droite et à gauche. »
   Esteban ne répondit pas. Il tendit la main vers les pipes, en prit une, la soupesa et, d'un geste surprenant, la lança au visage du psy qui ne réussit pas à l'éviter et reçut le choc sur la bouche. Hula se passa un doigt sur les lèvres et le retira taché de sang.
   « Les nouveaux corps saignent comme les autres, dit Esteban, hargneux, avant de sortir du cabinet médical.
   — Vous êtes… vous êtes fou ! balbutia Hulak.
   — Encore une belle phrase pour ceux qui prétendent vous changer la cervelle. »
   Esteban ouvrit violemment la porte :
   « De toute façon, si vous n'aimez pas le corps que vous avez choisi, vous pouvez remettre ça, n'oubliez pas que vous avez un an de garantie. Vous vous êtes déjà baigné ? Attention ! Vous pourriez fondre.
   — Vous me devez soixante-quinze pesos, pleurnicha le psy.
   — Vous avez raison mais je n'ai pas de liquide sur moi. Accepteriez-vous une oreille ou trois doigts ? »

   Une fois dans la rue, Esteban avait pris sa décision. Un voyage de douze étages à la verticale lui suffisait pour évaluer les solutions possibles et choisir la plus viable. N'étant pas joueur de nature, il n'avait jamais pris le temps de réfléchir aux conséquences de sa réussite financière. La simple idée de pouvoir vivre le reste de ses jours sans avoir à travailler l'effrayait. Il avait sous-estimé les effets d'un tel changement sur sa personnalité et celle de Julia. Maintenant, il savait : l'argent, beaucoup d'argent, ça pouvait avoir une incidence catastrophique pour quelqu'un de simple.
   Il franchit l'avenue pratiquement sans regarder et monta les étages à toute allure. Il ne savait absolument pas comment il allait présenter les choses aux autorités de l'hôpital, mais il avait la certitude que, dans les services, il y aurait un pauvre type en état de recevoir un corps de Korps.
   La proposition d'Esteban n'était pas de celles que l'on pouvait transmettre par un auxiliaire ou une infirmière. Il fallait donc aller jusqu'à un chef de service ayant pouvoir de décision. Ce qui l'arrangeait, c'est qu'à un moment donné, il avait travaillé comme visiteur médical ; il connaissait plusieurs responsables qui occupaient des fonctions importantes.

   « C'est la première fois que le cas se présente », dit Cornicki, chef du service d'oncologie, en grattant son crâne chauve. Esteban et lui se rencontraient dans un bar, devant l'hôpital. « En général, et je parle de l'expérience accumulée ces derniers mois, depuis l'apparition de Korps, les changements sont effectués par des personnes fortunées et pour elles-mêmes, bien que je ne voie pas ici de lien légal. Je ne sais pas, tout ça est si nouveau, si bizarre…
   — J'ai assez d'argent pour plusieurs transferts, souligna Esteban d'un ton ferme, tout en vidant d'un trait sa tasse de café. J'ai quitté le laboratoire quand j'ai gagné une somme importante.
   — C'est ce que j'ai entendu dire, fit Cornicki, qui dissimulait mal sa jalousie.
   — Je ne recherche pas la publicité, poursuivit Esteban. Je voudrais faire quelque chose pour soulager les souffrances des gens, un acte anonyme de charité. On pourrait même créer une fondation pour gérer d'autres donations analogues, ajouta-t-il, pris d'un soudain enthousiaste.
   — La charité peut n'être que pure vanité, dit le médecin.
   — Appelez ça comme vous voudrez. Je peux le faire, j'ai envie de le faire.
   — Faites-le. Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas : à un moment ou à un autre, vous pourrez avoir besoin de cet argent pour changer. Je ne parle pas d'un transfert frivole, mais de la maladie et de la mort. Êtes-vous sûr que vous aurez alors assez d'argent ?
   — Qu'est-ce qui vous fait supposer que je souhaite survivre ainsi ? »
   Le médecin haussa les épaules et finit son café :
   « On prétend qu'une femme s'est transformée plusieurs fois ; moi, ce qui me paraît moins critiquable…
   — Je connais le cas, coupa brutalement Esteban, ce qui déconcerta le médecin. C'est sans doute pour contrer cet excès de frivolité que je souhaite faire don de corps à des malades en phase terminale. »
   Cornicki se massa les joues et le front, soupira, fit signe au garçon d'apporter encore du café. Selon lui, Korps, était en train de liquider et allait probablement causer d'énormes dommages dans la société, avant que l'on édicte des lois applicables en la matière.
   « C'est bon, dit enfin Cornicki, je vais vous mettre en contact avec un malade en phase terminale. Mais n'attendez pas davantage de ma part. Je ne veux rien avoir à faire avec cette… transaction. »
   Esteban sourit :
   « Vous présentez les choses comme si, avec le changement de corps, j'exigeai aussi l'âme. Vous êtes beaucoup plus conservateur que je ne pensais.
   — Ça ne n'était pas venu à l'esprit, mais maintenant que vous le mentionnez… Vous imaginez ce que ressentirent les officiers de la cavalerie polonaise face aux divisions de Panzer ? Comme je sais reconnaître un ennemi, je pense que, moi, je me briserais la tête contre Korps.
   — On dirait du mélo, ironisa Esteban. Et, après une pause, il ajouta : Cependant, je vous comprends. Moi aussi, j'ai la même impression, des fois. Le cas de la femme dont j'ai parlé tout à l'heure… C'est Julia, mon épouse, vous comprenez ? »
   Cornicki leva les yeux au plafond et soupira :
   — Mon Dieu ! Oui, oui, je comprends. »

   Le malade se nommait José Tabares. Avant que le cancer ne le dévore, il conduisait un camion entre Buenos Aires et la ville d'Esquel. Il aimait son travail, même si l'argent qu'il gagnait ne suffisait pas pour couvrir les besoins de sa famille. Il n'avait guère plus de cinquante ans, avait été robuste, et maintenant la maladie le consumait. Il écouta les propos d'Esteban avec intérêt, mais sans enthousiasme, comme si l'offre de survie ne le concernait pas.
   « Pour quoi faire ? demanda-t-il quand il comprit qu'Esteban avait terminé. Il n'était pas bavard, et son expression sévère décourageait toute familiarité.
   — Pourquoi vous ? Esteban bougea la main sans le vouloir, puis ne sut plus où la mettre. Vous ou un autre. C'est par hasard, comme pour l'argent que j'ai gagné et qui, maintenant, me brûle les doigts. Le docteur Cornicki m'a dit que vous connaissiez votre situation…
   — Je sais que je suis foutu. Mais vous aurez bien un parent, un ami à qui… offrir ce corps.
   — Ce n'est pas mon corps. Peut-être n'avez-vous pas bien saisi…
   — J'ai parfaitement compris : moi aussi, je lis les journaux et regarde la télé. J'ai toujours su que Korps ne s'intéresse pas aux types comme moi. Je suis un simple travailleur pour qui l'heure a sonné, un peu plus tôt que prévu, sans doute. Je me suis résigné. J'ai demandé aux médecins de me dire la vérité, et ils ont été corrects. La douleur, au cas où vous ne le sauriez pas, est un tambour qui résonne très loin.
   — Je comprends que vous vous êtes fait à l'idée de mourir. Mais ça ne vous oblige pas à refuser mon offre. Je vous assure que je ne demande rien en échange.
   — Ce n'est pas à ça que je pensais, dit José qui s'allongea sur son lit, simplement ça paraît bizarre que vous m'ayez choisi.
   — C'est par hasard, je vous l'ai déjà dit. »
   Esteban essaya de sourire. Il était à cours d'arguments.
   « C'est comme si le cancer se trouvait au-delà du corps, dit José, pensif. Disons dans l'âme, si vous voulez. Je sens qu'il me suivrait dans le nouveau corps et que je mourrais tout de suite, de toute façon. Pourquoi se donner tout ce mal ? »
   Esteban approuva d'un signe de tête. Sans doute l'affaire était-elle nulle et non avenue dès le début, et il en serait de même s'il essayait avec d'autres malades dans la même situation.
   « Puis-je faire quelque chose pour vous, demanda-t-il finalement.
   — Pour moi ? Rien, merci. Ne vous inquiétez pas. »
   José reposa la tête sur l'oreiller comme sous l'effet d'un poids insupportable. Ses lèvres s'étirèrent jusqu'à former une grimace, et il mit la main devant sa bouche :
   « On ne peut pas le donner à un enfant ? dit-il après un long silence.
   — Korps ne fait pas de corps d'enfant, pour le moment. Je suppose que ça ne serait pas rentable. Il fait des affaires, c'est tout. Personne ne prend en compte les sentiments de ceux qui souffrent.
   — Je ne pourrais pas m'habituer, reprit José, renouant le fil de la conversation. Je me sentirais perpétuellement débiteur. Je penserais que j'irais contre la volonté de Dieu. Et lui remettrait les choses à leur place. Le nouveau corps mourra en fin de compte, comme le premier, non ?
   — Je ne veux pas discuter vos convictions, dit Esteban, mais, avec ces principes, à quoi bon prendre des médicaments ou regarder des deux côtés avant de traverser la rue ?
   — Vous avez beaucoup d'argent, rappela amèrement José. Vous ne pouvez pas comprendre ce que ressentent les malades pauvres, les marginaux…
   — Je n'ai pas été plein de fric toute ma vie, répondit Esteban. » José commençait à l'irriter. Jamais il n'aurait imaginé qu'un moribond pouvait être aussi orgueilleux et obstiné. Ou bien était-ce lui qui faisait erreur en exigeant que l'on accepte un acte démesuré, antinaturel ?    « Allez-vous-en, s'il vous plaît ! sanglota José.
   — Qu'est-ce qui t'arrive ? dit une voix brisée de l'autre côté du paravent qui séparait les lits.
   — Il ne lui arrive rien, dit Esteban. Ça va bien. »
   Les rues s'entremêlaient, offrant un choix de fuites possibles. Aux yeux d'Esteban, tout l'univers était une tache ondulante. Il avait marché mille kilomètres dans toutes les directions, sans but. Les gens qu'il croisait sur son chemin étaient tout juste des figures de cire, les mannequins d'un étalage. Il vit une jeune de seize ou dix-sept ans, vêtue d'une robe noire de jour de fête, assise sous le porche d'une maison, qui buvait une bière dans une bouteille jetable. Elle ressemblait un peu à Julia, la première Julia, celle qui, ensuite, s'était enfuie, changeant sans arrêt de corps. Il vit aussi une vieille qui habitait une baraque sous le pont de Salguero ; elle semblait rongée par les années. Et s'il lui offrait le corps que José Tabares avait refusé ? L'imprévu des comportements le déconcertait. Comment s'assurer que toutes ces créatures appartenaient à la même espèce ? La frivolité de Julia, la solitude de la jeune inconnue, la déchéance de la vieille, la résistance au changement du camionneur malade…
   Il laissa derrière lui l'avenue Alcotra, en route vers le fleuve, commença à rassembler ses idées, et les images lui permirent à nouveau d'interpréter ses relations avec ceux qu'il aimait ou avec ceux qui lui étaient seulement liés. Sa vie tout entière lui tomba d'un coup sur les épaules, et il fut en mesure de comprendre, comme s'il l'avait toujours su, que chaque événement obéissait à un plan cohérent et logique.
   Il sut que Julia était perdue, inaccessible, partie pour une autre planète, dans un système solaire situé à quatre années-lumière de la Terre. Il ne savait pas davantage avec précision qui était Julia, si elle avait, à un moment ou à un autre, existé dans la même dimension que lui. Hulak, en échange, avait pu lui servir d'intercesseur dans le monde de ceux qui acceptaient d'être puissants. Comme si l'on assistait depuis une tour et en spectateur, à une orgie d'injustices et de foutaises de toutes les couleurs et comprenait alors que le monde est fait à la mesure de ceux qui ont beaucoup de fric. Mais cela aurait été un spectacle répugnant. Au-dessous il y aurait eu tous les médecins et tous les incurables comme Tabares, les gamins condamnés à l'avance par Korps et les études de marketing. Les victimes, comme celle de la peste de 1348, seraient des millions, et lui, Esteban Ruggero, survivrait injustement.
   Le fleuve le tira de l'état douloureux dans lequel il était tombé. À une autre époque, il avait rêvé qu'il aurait beaucoup d'argent et beaucoup de temps de libre. Il passerait ses jours à peindre. Les impressionnistes l'enchantaient, avec leur manière de transposer la réalité par la lumière et la couleur. Et lui, où en était-il maintenant ? Les ondes troubles et brunâtres qui allaient mourir sur des plages artificielles s'affirmaient en ennemis de la lumière, s'imposaient par leur morbidité. L'eau, dans son obstination, symbolisait le camionneur qui refusait de recevoir un corps sain ; l'air, gris, c'était Julia, femme invisible ; le sable, c'était le psychologue qui préférait vivre ses fantasmes à partir d'un corps flétri, fragile. Quel sens avaient toutes ces équivalences ? Aucun. Rien n'avait de sens. Suivant le fil de ses cogitations, Esteban en arriva, bien entendu, à l'idée du suicide. C'était étonnant de voir qu'un homme, plongé dans la plus profonde dépression, acceptait comme un don ce qu'il avait toujours repoussé avec effroi. Je l'aurai mon rien, bien blanc, bien mou, pensa-t-il, et ils entoureront mon corps vide d'un rituel tout aussi vide. Julia souffrira-t-elle ? José s'en apercevra-t-il ?
   Il tourna le dos au fleuve et traversa l'avenue en direction du terre-plein. Il écarta les jambes, les appuya sur les rails, et attendit, souriant, l'arrivée du convoi à destination de Retiro, le terminus. Il se laissa découper en une multitude de pièces détachées.

   La mort présente une caractéristique sur laquelle nous pouvons tous être d'accord : c'est un tic auquel il manque un tac. Toutefois, Esteban qui avait connu son dernier tic à l'aide d'une locomotrice Diesel, reçut un tac inouï sur un lit, au milieu de lumières changeantes et de visages souriants.
   « Nous avons eu de la chance », disait Hulak qui avait fini par trouver une place à sa pipe qu'il avait fourrée dans une cartouchière de cuir fixée à un ceinturon, comme s'il s'agissait d'un colt 45. Esteban se surprit à remarquer un détail aussi marginal en un instant aussi critique, avant même de se demander comment il était vivant, dans quel corps on l'avait mis et à quelle fin ? Mais la voix de Hulak s'imposa et l'empêcha de penser plus avant :
   « Ils ont des techniques géniales chez Korps ! Ils ont récupéré son système nerveux. Vous vous rendez compte ?
   — Ils l'ont récupéré ? Oui, c'est génial ! »
   Esteban fixait son regard sur la femme vêtue de rouge qui arborait un sourire équivoque :
   « Vous êtes ?
   — Je suis Julia, Esteban, en effet. »
   Ce n'était pas la patiente qu'il avait vue dans le cabinet de Hulak, mais ça ne voulait rien dire.
   « Julia ! s'exclama Esteban, feignant d'être ému. On se retrouve, non ?
   — Tu n'y penses pas ! s'exclama Julia. Tu parles sérieusement, ou c'est encore une de tes plaisanteries ? »
   Indirectement, Esteban avait deviné qu'ils en arriveraient là. Julia à côté de lui, inaccessible. Hulak et elle étaient les parfaits gardiens. Ils surveillaient toutes les sorties, ils l'empêchaient de mourir, rassemblaient les morceaux, un par un, chaque fois qu'il essayait de disparaître. Il allait être prisonnier de l'enveloppe de chair qu'ils lui avaient fournie.
   « Vous savez, Esteban, dit le psy, il m'est venu l'idée d'un jeu pervers, idéal pour les membres de notre club. Julia serait Mary Wolls… Tonecraft, vous Percy Shelley, et moi le docteur Polidori1.
   — Vous faites erreur, dit Esteban, qui observait sa main droite bizarre, inappropriée. Oubliez leur créature. Je ne me sens pas comme une créature.
   — Tu n'es pas un monstre, fit Julia. À peine un homme qui se refuse à mûrir.
   — La créature n'était pas un monstre, dit Esteban. Pas plus que le chirurgien. »
   Il commença à s'habiller, explorant en même temps la nouvelle géographie de son corps fabriqué par Korps.
   « La créature n'a pas eu l'occasion d'apprendre à mourir, ce qui l'aurait peut-être libérée, bien que j'imagine que son créateur se serait entêté, l'aurait reconstruite encore et encore. C'était un personnage orgueilleux de sa création, mais en fin de compte ce n'est qu'un personnage de fiction. »
   Il finit de s'habiller et se disposa à sortir :
   « Appelez-moi réactionnaire, troglodyte ou inventez un nouveau terme. Mais soyez certains que je vais vous donner beaucoup de travail. À Korps, à vous, à tous ceux qui se mettront sur mon chemin. »
   Ces derniers mots, il les prononça en élevant le ton jusqu'au cri :
   « Et je sais que vous n'accepterez pas facilement la défaite. »
   Arrivé à la porte, il se retourna, les embrassa tous du regard en souriant nerveusement :
   « Oui, vous commencez à mettre au point une technique pour recoller les morceaux. On pourra me voler la tête au moyen d'un bazooka au milieu de l'Atlantique, à mille kilomètres de la première plage. Je ne vais pas laisser d'adresse. »

FIN




1. C'est une référence à « Frankenstein ». On peut rappeler que, contrairement à une tradition erronée, Frankenstein est le nom du chirurgien créateur du "monstre" et non le nom de sa créature. Mary Wollstonecraft est Mary Shelley, l'auteur du fameux roman, femme de l'écrivain Percy Bysshe Shelley, et Polidori un autre personnage. Pour les "Nuls", Percy Bysshe Shelley (1792-1822), est un des poètes les plus célèbres de la littérature anglaise.


© Sergio Gaut vel Hartman. Titre original : FIGURAS DE CERA. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud.
 
 

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06/02/13