Gilbert Marquès est né à Toulouse. Il y a exercé les talents d’homme de théâtre, de musicien et d’auteur. Il a déjà édité plus de 300 textes en revues, partagés entre prose et poésie. Plus de 200 distinctions littéraires lui ont été décernées, notamment le 1er Prix de l’Académie du Disque de Poésie et le Prix Léo Ferré pour l’Homme aux Hommes, recueil poétique paru en 1999.

 


Dernière
parution :
Soliloque, récit poétique illustré, aux éditions du Masque d'Or, mai 2009.



Trombino

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   Avant, là-bas, dans un pays de cocagne dont le souvenir se perpétuait dans la légende, il existait des femmes fantastiques, des femmes-feu aux bras de braise entre lesquels nous, hommes de peu de foi, nous blottissions pour réchauffer nos âmes gelées.

  Ces femmes ne nous aimaient pas. Elles consumaient lentement nos corps jusqu'à ce que, fondus, ils fussent réduits en un petit tas de cendres grises que leurs mains de caresses éparpillaient dans les alizés, nous vouant ainsi à l’infini du temps.
  Elles ne nous aimaient pas plus que nous les aimions. Nous en avions peur en les admirant. Elles nous méprisaient tout en nous tolérant. À cette époque, elles avaient encore besoin de nous pour perpétuer leur race. Ainsi ne pouvions-nous nous passer les uns des autres même si nous, pauvres types dominés par nos sens, savions que cette union des contraires nous précipitait vers une mort inéluctable.
  Nous copulions une fois, une seule et unique fois puis nous rejoignions l’enfer de leur royaume, esclaves à jamais, définitivement asexués. Nous restait alors seulement le culte que nous leur vouions et un désir incommensurable mais inassouvissable taraudant l’esprit jusqu’à rendre fou. Elles nous utilisaient comme de vulgaires bûches tout justes bonnes à entretenir leur insatiable flamme et lorsque nous n’étions plus que rameaux noircis, elles brillaient de mille éclats éclairant l’avenir d’une lumière aveuglante où le jaune et le bleu fusionnaient pour s’achever en ondoiements rougeoyants.
  Elles exultaient, se tordaient de plaisir, crépitaient de concupiscence puis chuintaient en soupirs de satisfaction. Leurs besoins assouvis, elles nous reléguaient dans un coin sombre où nous étions parfois oubliés, rejetés, définitivement bannis de l’univers de ces vivantes qui pompaient notre énergie sans aucune considération. Notre rôle se bornait à incarner l’aliment essentiel à leurs fantasmes. Nous représentions seulement le carburant indispensable à leur fonctionnement. Nous n’avions pas d’autre importance à leurs yeux et, malgré toute leur indifférence, les vexations qu’elles nous infligeaient, les tortures qu’elles nous faisaient subir, la mort qu’elles nous donnaient parfois lorsqu’en colère, elles se débarrassaient de nous comme d’un insecte importun, nous ne pouvions pas nous empêcher de les adorer.
  Une seule idée, obsessionnelle, dirigeait nos mornes existences ; s’évader de notre monde froid pour nous transformer en pauvres papillons allant brûler leurs ailes fragiles à leur incandescence. Obnubilés, nous attendions anxieusement les traîtres mais doux appels auxquels nous ne résistions pas. Fascinés, nous pénétrions dans leur univers fantasmatique où elles mimaient l’amour mieux qu’aucune comédienne n’eût jamais pu le jouer. Sourds à la raison, nous croyions à leurs mensonges. Elles nous en imprégnaient en les murmurant d’une voix rogue jusqu’à ce que, exsangues, nous ayons distillé l’ultime goutte de cet élixir dont elles se nourrissaient. Glacés jusqu’aux os, nous succombions à leur chaleur bienfaisante et régénératrice. Ce bien-être factice durait peu. L’acte consommé, le piège de la plus extrême froidure se refermait. Nous retombions dans notre solitude, abandonnés et perdus.

  Les femmes ne nous aimaient donc pas, c’était une évidence. Nous étions des jouets dont elles s’amusaient sans état d’âme. Riches de tous les bienfaits, rassasiées, elles songeaient seulement à assouvir les plaisirs inavouables de leur corps érigé en dieu exigeant et insatiable. Elles profitaient de notre ignorance et de notre crédulité pour nous utiliser comme instruments de leurs fantasmes. Elles attisaient notre naïveté pour mieux nous asservir et remplir le monde de ces filles-incendies qui brisaient nos pensées les plus secrètes, réduisant en fumée nos résolutions que nous prenions pour la volonté farouche de ne plus leur céder.
  Comment résister à la beauté de ces visages aux traits parfaits, aux sourires énigmatiques, aux regards prometteurs d’insondables douceurs ? Comment ne pas oublier les plus fermes décisions face aux attitudes langoureuses et lascives invitant au partage de la volupté ? Comment ne pas se laisser envoûter par la musique lancinante de ces voix angéliques stigmatisant l’imagination au-delà de ce que le rêve pouvait imaginer ? Comment ne pas se sentir irrésistiblement aimanté par ces silhouettes sans défaut, aux lignes harmonieuses et aux galbes tentateurs ? Comment ? COMMENT ?

  Non, les femmes ne nous aimaient pas mais nous voulions, niant toutes nos certitudes, nous persuader ne pas les aimer davantage. Malgré nous, notre chair exsudait la passion tandis que des sentiments pervers taraudaient nos pensées. Nous nous transformions en esclaves de nous-mêmes avant même, consentants, de devenir les leurs. Elles faisaient de nous ce qu’elles voulaient sans que nous songions un seul instant à nous rebeller. Elles nous sacrifiaient sur l’autel de leur démence, trop imbues de leur magnificence pour nous prêter la moindre attention. Elles jouissaient de nos souffrances, leur chaleur toujours victorieuse de notre froideur. Pareilles aux vampires, elles pompaient notre souffle vital sans songer à nous permettre de partager une autre vie où nous aurions pu être semblables à elles. Elles s’y refusaient, préférant nous martyriser jusqu’à l’impuissance.
  Nos sens décuplés par notre hypersensibilité maladive nous précipitaient dans la spirale de la douleur absolue. Elles prenaient tout sans rien donner en retour, jamais. Ainsi privés de perception, nous ne pouvions plus maîtriser les rêves qu’elles nous inspiraient. Ils devenaient autant de cauchemars suicidaires.
  Nous étions condamnés à n’aimer qu’une fois, une seule et unique fois aussi devions-nous essayer d’en tirer la quintessence en y investissant toutes nos forces, en nous dépassant pour exploser au-delà de nos limites jusqu’à l’embrasement final du bûcher ultime dans lequel nous périssions.
  À notre connaissance, nul n’atteignit jamais cependant cette osmose où plaisirs et souffrances se fondaient. Subsistait seulement l’insatisfaction dans le noir le plus complet.

  Pourquoi pensions-nous que les femmes ne nous aimaient pas ? En vérité, nous n’en savions rien puisque aucun de ceux qui avaient quitté notre banquise pour se précipiter dans leur enfer n’était revenu pour relater son aventure.
  Nous l’imaginions à partir de l’histoire racontant que les hommes, jadis, avaient perdu le pouvoir au profit d’un matriarcat quasi dictatorial. Les femmes nous auraient évincés puis chassés. Cependant, malgré une haine latente et le désir de revanche qui nous étaient inculqués, tout dans notre existence tendait à nous maintenir en vie dans l’infime espoir de pouvoir un jour les rencontrer et, peut-être, de s’accoupler avec elles comme le décrivaient les livres interdits. Nous survivions, dans ce climat hostile, avec dans l’esprit cette idée obsédante d’être parmi les élus autorisés à tenter l’expérience. Peu d’entre nous se voyait choisi mais nous étions tous animés de la même passion secrète qui, tout en nous déchirant, nous insufflait la rage du vaincu. Nous avions conscience que transiter par le monde suave des femmes sonnait certainement notre hallali mais, sans elles, le sexe des hommes disparaîtrait. Nous en étions réduits à accepter d’avance et sans discuter toutes leurs décisions. Comment aurait-il pu en être autrement puisque nous serions éternellement leurs débiteurs ? Nous leur devions la vie…
  Plus tard, expliquaient nos maîtres, et alors que notre avenir dépendait toujours totalement d’elles, elles affermirent plus encore leur domination sans plus pourtant avoir besoin de nous pour se multiplier et assurer leur descendance. Les progrès des sciences, qu’elles détenaient, le leur permettaient. Elles pouvaient aussi choisir le sexe de leurs enfants. La logique aurait voulu qu’elles abandonnent les hommes à leur triste sort jusqu’à extinction de la race. Pourquoi alors continuèrent-elles à fabriquer des mâles ? L’hypothèse la plus communément admise supposait qu’elles auraient tenu à préserver leurs jouissances, leurs plaisirs et leurs dépravations pour le futur.
  Nous étions donc en sursis mais… jusqu’à quand ? Ne se lasseraient-elles jamais de ces jeux qu’elles partageaient avec nous pour ne plus concevoir que des filles ? Ne les éduqueraient-elle pas alors non plus à leur image traditionnelle mais dans le seul but d’asseoir un pouvoir purement spirituel d’où les hommes seraient totalement exclus ? Dans ce cas, nous deviendrions quasiment inutiles. Nous gèlerions dans notre univers d’icebergs jusqu’à disparition complète, sans le plus infime espoir de pouvoir nous réchauffer dans l’antre diabolique de ce triangle fatidique vers lequel convergeaient tous nos actes. Nous le convoitions comme une délivrance, Ulysse en quête de la Toison d’Or. La nôtre se teintait de brun, de blond, de roux parfois, se parfumait des fragrances subtiles des liqueurs intérieures au goût légèrement salé. Il se paraît d’ombres prometteuses pour mieux exacerber l’érection de nos sexes pleurs. Après des caresses électriques, lorsque nous pénétrions par cette bouche bouillante jusqu’au plus profond des ventres en fusion, nous nous pensions les maîtres de l’univers, fiers et puissants, invincibles. Les femmes ne nous détrompaient pas. Elles nous accueillaient en elles avec un sourire narquois rivé aux commissures de leurs lèvres dédaigneuses. Elles se moquaient, en silence, de nos prétentions en nous réduisant à l’état de larves émasculées par leur incommensurable arrogance.

  Elles ne nous aimaient pas, affirmions-nous, mais condescendaient à se laisser aimer en nous permettant de croire, un bref instant seulement, que nous les dominions. Une fois expulsé le sirop de notre inconséquence dans le réceptacle sulfureux de leurs viscères, elles nous précipitaient d’une chiquenaude au bas de leur piédestal en refermant leurs cuisses sur l’inconnu du destin. Leur sexe clos, elles nous renvoyaient, méprisantes, à notre condition d’esclave de leur bon vouloir. Elles ne voyaient plus en nous les géniteurs que nous avions été jadis. Elles nous regardaient à peine, nous reléguant au rang d’animaux de compagnie.
  Comment répondre à leur indifférence capricieuse puisqu’elles avaient su annihiler en nous le plus infime instinct sauvage de défense ? Elles nous avaient d’abord apprivoisés en flattant notre ego puis elles nous avaient domestiqués sans ménagement pour nous perdre dans des labyrinthes dont elles seules détenaient les secrets. Nous aurions dû logiquement résister puis tenter de les reconquérir, par la force si nécessaire, mais elles finissaient toujours par nous vaincre. Leur subtilité anéantissait invariablement nos velléités brutales. Domptant les loups que nous étions censés être, elles dirigeaient à leur guise le troupeau de montons que nous étions devenus.
  L’admiration sans borne que nous leur portions avait irrémédiablement détruit la plus élémentaire lucidité. Nous n’étions plus depuis longtemps que l’ombre pâle des hommes qui peuplaient l’Histoire. Nous perdions peu à peu notre identité au point que nous nous féminisions en nous transformant en une espèce d’hybride hermaphrodite. Nos obsessions de la Femme nous déboussolaient. Nous errions entre l’être et le paraître sans plus aucun repère, sans plus trouver jamais le juste équilibre nous permettant de nous situer. Reclus dans notre fascination béate de la Femme, nous tendions à vouloir lui ressembler. Au fil du temps, nous singions ses attitudes. Nous bridions notre corps et usions d’artifices pour nous sentir Elle. Quelques-uns y parvenaient au point de s’y méprendre. La plupart d’entre nous en étions seulement d’horribles caricatures qu’elles ridiculisaient de leurs sarcasmes.
  Cependant, ce phénomène d’inversion gagna aussi les femmes. Le sexe réputé faible dans les temps anciens, à cause sans doute d’une domination trop facile de l’homme, entraîna bientôt les femelles vers les mêmes extrêmes que ceux dans lesquels nous avions sombré. Après s’être prétendues les égales des mâles, elles ne tardèrent pas à agir comme les pires d’entre eux, renversant les tabous de ce qui avait constitué les qualités pour lesquelles elles avaient été aimées. Désormais violentes, despotiques au point de se rendre inhumaines, une hargne permanente déformant leur visage où la beauté le cédait à la laideur, elles prenaient de force de sorte que ce fut, un jour, le mariage cataclysmique du feu et de la glace dans lequel femmes et hommes périrent.
  Des deux mondes à nouveau réunis par la colère et la soumission émergèrent des êtres étranges, mi-anges, mi-démons. Ils se racontaient, sans y croire, l’histoire de leurs ancêtres fous. Ils ne pouvaient pas comprendre parce qu’ils ne connaissaient plus l’amour sauf celui, virtuel, qu’ils s’offraient, solitaires, dans leur alcôve. Leurs entrailles brûlaient d’un désir inépuisable mais leur cœur mécanique n’avait pas été doté du pouvoir de rêver. Ils n’étaient ni femme ni homme, seulement des clones narcissiques qui s’étioleraient jusqu’à la fin des temps, immortels.

  La femme et l’homme de chair et de sang n’existaient plus depuis déjà longtemps. Quant aux femmes soleil, elles subsistaient seulement dans les mémoires informatiques, comme des astres disparus.


FIN


© Gilbert Marquès. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Nouvelles

27/05/07