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Jean-Pierre Planque
Fausse alerte fut publiée une première fois par Francis Valéry sous le titre Petite chronique du temps qui passe. C'était en mai 1978. Cette nouvelle fut reprise dans le n° 204 de la revue Missives en décembre 1996. J'ai toujours éprouvé pour ce texte une tendresse particulière...

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Par titre

Fausse alerte

Jean-Pierre Planque



  Dans l'angle de la fenêtre, la silhouette longue d'une femme blonde proche de la quarantaine, encore assez jolie. Elle veille aux derniers jours d'un homme fatigué.
  Lui semble faire le compte de souvenirs nébuleux entre deux verres d'un rouge épais comme du sang.


  « Eh, La Lucienne ! Bouche un peu la gueule du poste, tu veux ? Ils nous les cassent avec leurs salades ringardes. De mon temps... »
  Le vieux a parlé, torchant ses lèvres avinées d'un coup de manche de chemise. Servile, la femme éteint le poste de radio. Après, c'est le silence ; un opaque silence heurté de hurlements lointains. Des loups. Lucienne écoute, un sourire triste au bord des lèvres. Elle a observé leur meute inquiète se déplaçant dans les lueurs bleutées de l'aube. Ils sont là-bas, pas loin, sur le chemin qui longe la rivière. Peut-être au bord de la cascade où Pierre et Paula aiment à se baigner souvent nus. Que cherchent-ils dans les parages, ces seigneurs au poil roux ? Qu'espèrent-ils chasser ?
 Lucienne jette un coup d'œil en direction du vieux que l'alcool a proprement assommé. Il dort à pleine table, la tête au creux du coude, guère plus vivant qu'un moribond. Elle pourrait le soulever de sa chaise sans qu'il s'en aperçoive ; elle pourrait certainement le porter, le traîner par les épaules sur la boue du chemin jusqu'aux gueules affamées...
   La porte s'ouvre avec violence, claque contre le mur à faire vibrer les lourdes pierres de la cahute. Le vieux sursaute. Lucienne laisse tomber les loups. Ce sont les murs de cette foutue baraque qui font germer des idées tordues dans sa tête.
   Tête hirsute de Sébastien. Regard halluciné avec, derrière, la nuit sans étoiles.
   — Z'êtes pas un peu loufs de rester là-dedans, non ? Ça va pas tarder à péter, c'est moi qui vous le dis. La Lucienne, tu risques de t'envoyer en l'air une bonne fois pour de bon ! » L'homme émet un rire de crétin avant d'ajouter : « À ta place, je descendrais vite fait aux abris... Et toi, l'Ancien, tu roupilles ou quoi ? T'as pas entendu la radio ? »
   Le vieux s'anime d'un geste las :
   — Tu y crois encore, toi, à leurs salades ? Ils nous l'ont déjà fait une vingtaine de fois, le coup de l'alerte atomique avec fusées, satellites porteurs, et bactéries de la Mort Noire... (Il semble réfléchir). Tiens, ça me rappelle une bonne blague d'Orson Welles. C'était en 1938, de l'autre côté de l'océan... J'ai lu ça j'sais plus où...
   C'est toi qui racontes des blagues. Suffit seulement d'une fois... et hop ! Bonsoir, m'sieur-dame, plus personne sur des milliers de kilomètres. Après tout, ça vous regarde, hein ? Allez, salut !
   Viens donc boire un coup, Bastou, le dernier pour la route ! T'as tout de même pas la frousse, merde. Un grand gaillard comme toi... »
   L'homme a disparu dans la nuit. C'est à nouveau le froid et le silence. Une horloge asthmatique pèse le temps du grand sommeil, tandis que le vieux poursuit sur sa lancée :
   Je me demande si c'est pas un moyen qu'ils ont trouvé pour nous faire tous tenir peinards. Tu sais, comme pour les mômes... Nous maint' nir dans la peur, ou quek' chose comme ça. Oui, j'me l'demande depuis quek' temps... »
   Tout peut sauter d'un moment à l'autre, pense Lucienne. Elle se souvient des bandes de simulation fournies par la Défense Civique. Il lui suffit de fermer les yeux, de se laisser aller. Un éclair aveuglant suivi d'un souffle brûlant, et puis... les chairs déchiquetées, horriblement sanguinolentes , comme on dit dans les livres. La ruine, la fin de la civilisation humaine, le retour à la barbarie, le communisme... Non, se dit Lucienne, ça c'est autre chose. J'ai dû le voir sur une autre cassette. Bref, la mort, le grand vide quoi. Plus rien. Elle sourit. En fait, pour elle, ce serait comme maintenant, mais avec le Vieux en moins.
   Il la regarde, probablement inquiet, les yeux tristes et l'air désabusé. « Tu peux partir, tu sais, dit-il. C'est pas moi qui te retiendrai... »
   Ses yeux, encore ses yeux qui crient : Reste, la Lucienne, reste. On tente le diable ensemble !
 
   Il paraît que pour pouvoir entrer dans les abris, il faut payer. L'entretien des installations, évidemment, ça coûte... La SATA (Société d'Aménagement Tout Atomique) a même transformé un certain nombre d'abris en véritables hôtels de luxe, avec super coupoles panoramiques ouvrant sur le dehors. Après les fausses alertes, les gens gueulent pour se faire rembourser et menacent en général de tout démolir. Alors, on les calme en leur montrant les monstres.
 Les monstres, ce sont les rescapés d'un village lointain, suffisamment lointain pour ne pas inquiéter. Dans leurs épaisses prisons translucides, on les voit se traîner comme des animaux d'un autre monde. Corps grêles et malades couverts de plaies, d'ulcères virulents et gélatineux. Lucienne a vu leurs silhouettes informes et bossues dans un tridi publicitaire. Certaines créatures tentent de se suicider en agitant frénétiquement des membres qui ressemblent à des bouts de bois carbonisés. C'est horrible, car elles n'y parviennent pas. Elles ne peuvent que maudire la Terre entière, et attendre... Tout ça sur fond d'explosions, d'éclairs laser, et de cris hystériques...    Ça marche à tous les coups : les gogos s'en retournent chez eux, à la fois tristes et soulagés. Pas encore pour cette fois, se disent-ils, mais la prochaine sera la bonne.
 
   L'écran de la tridi éclate dans un coin. Pas question d'y zapper : le manuel est bloqué dans les grandes occasions. Le Vieux explose d'un rire énorme : il connait la chanson. Lucienne aussi. Une sorte de complicité, la seule qui leur reste, s'établit aussitôt entre eux.
   Visage calme, amical et paternel. Le Président, au coin du feu. Robe de chambre en pure soie moirée. Jambes croisées, œillet véritable à la boutonnière. Désinvolte et serein. Décors : salon Louis XV, bibliothèque gigantesque, chaîne multimédia top niveau, holoposter Hiroshima-Enfants de Dieu, intérieur sympa garanti sweet vibrations. Fond sonore discret : le bruit des vagues sur une plage de sable fin, lent va-et-vient apaisant, vacances-vacances-repos sécurisé. La Plage des Nains, on y revient ! Clin d'œil indulgent du Président :
   « Je tiens à vous rassurer, mes chers concitoyens. Grâce à notre Gouvernement, grâce à la compétence des plus éminents responsables de notre Défense, la menace qui pesait sur notre pays est désormais ecartée. Les engins de type B.192, de fabrication... Tip - tip - tip... ne contenaient aucune charge meurtrière. (Le fond sonore se fait plus guilleret) Le civisme au service de la Vie ! Rendons hommage à tous ceux, hommes et femmes, petits et grands, qui se sont massivement mobilisés dans cet exercice d'alerte nationale. Merci encore, et bravo ! Sous un ciel à nouveau serein, la conjoncture internationale... »
   Le vieux con, pense Lucienne, pourquoi a-t-il toujours raison ? En écoutant les loups hurler derrère la porte, elle prie pour que les seigneurs au poil roux soient autre chose que de vulgaires chiens irradiés. À cette heure, le Vieux n'est pas brillant. Il prend ses airs de prophète d'Apocalypse. Doit être complètement cassé. Va falloir encore le coucher.
   « Hé, La Lucienne, hurle-t-il, la prochaine, c'est la bonne. Je sens ça dans mes artères. Tiens, si tu veux, demain on va faire un tour du côté des Terres brunes. Tu te souviens quand ma main avait serré la tienne ? Quand on avait eu tout à coup très peur, et en même temps... Ah, pourquoi penser à ça... ? »


FIN


© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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24/05/2000