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Johanne Marsais
(1946 - 1979)

« Née en 1946, elle s'est déterminée au cours de ses études puisqu'elle passa des Lettres aux Beaux-Arts. C'est sans doute pourquoi, plus tard, elle se consacra longtemps à la peinture avant d'écrire ses premières nouvelles. Pour le moment donc, quelques textes dans Lunatique et Demain, fanzines, et ce Face à face, né dans le cadre d'une expérience pédagogique organisée par René Durand. Ce qui frappe ici, c'est l'inquiétante facilité de l'auteur à décrire l'intimité mentale d'un être doué de facultés psi. Est-ce à force de peindre que Johanne Marsais à appris à traduire si bien les paysages cérébraux ou parce qu'elle a inventé une nouvelle manière romanesque : le récit parapsychologique ? Toujours est-il que Face à face confirme sans ambiguïté que le ghetto féminin de la S-F est une illusion puisqu'il suffit de détenir les clés de l'écriture pour en sortir sans problème. »
(Philippe Curval, in Futurs au présent, Denoël)

Johanne Marsais a brutalement décidé à 33 ans de mettre fin à la souffrance et à l'an-goisse permanente que représentait pour elle l'existence en notre so-ciété. Elle a peu écrit et peu publié : quelques nouvelles dans des fanzines, un texte remarquable (Face à face) dans l'anthologie de Philippe Curval : Futurs au présent (Denoël) qui ouvrait la voie d'une carrière d'écrivain prometteuse. Si la brisure irrémédiable que consti-tue son geste nous interdit de connaître l'avenir d'une œuvre qui restera suspendue, elle ne peut nous empêcher heureusement d'écouter une voix originale dans le concert de ses pairs : les jeunes écrivains de SF... La nouvelle que nous publions aujourd'hui est parue une première fois dans le fanzine Demain sous le titre Le Poids du sang. Elle témoigne de son talent, de la force de ses images heurtées et chaotiques. Une espèce de rage incontrôlée, de force pas toujours bien maîtrisée au niveau de l'écriture animent ce texte, comme tout ce qu'elle écrivait. Elle témoigne aussi de ses préoccupations profon-des et résonne comme une prémonition d'autant plus poignante qu'elle s'est réalisée une nuit d'automne.
( Libération, 4/03/1980 )


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   « Maman a jamais aimé le balai. Elle préfère l'aspirateur. Aussi, j'ai pas compris pourquoi elle avait eu l'idée de s'asseoir dessus. Comme ce matin elle m'avait pas réveillé pour aller à l'école, j'ai osé entrer dans leur chambre. Elle était assise sur le balai, ou plutôt, pas assise dessus vraiment ; on aurait dit qu'elle avait le balai dans le corps. Et puis, il y avait du sang partout autour d'elle, sur les draps. Y avait même la descente de lit toute rougie. J'ai pas compris. Maman était toute blanche, ses grands yeux tout ouverts me regardaient pas. Les rideaux autour de son cou flottaient, ça lui faisait comme une écharpe, c'était joli, une très grande écharpe blanche, comme à une star.
   « La moquette du salon s'est déclouée et s'est levée, et le parquet s'est défait, les lames ont vibré ; elles se levaient comme pour construire une maison. Je suis sorti. Dehors, sur la pelouse, Papa était sous Elsa. La porte du garage était crevée et Papa était sous Elsa. Je voyais l'herbe avec les traces des pneus et les marguerites blanches avec leurs pétales qui avaient des petites gouttes rouges. Papa, je voyais ses grandes jambes dans son beau pantalon gris qu'il a fait détacher au pressing jeudi, et ses pieds, tout mous, cassés par ses belles chaussures neuves. Quand je me suis approché, Elsa a grondé, j'ai eu peur, mais j'ai quand même vu que Papa avait la figure toute violette ; sa cravatte le serrait trop, il avait plein de sang dans ses cheveux. Elsa a encore grondé, alors j'ai couru jusqu'à la porte du jardin pour sortir... »

   Ce feuilleton me révèle ce que je n'aurais pas osé concevoir moi-même. Le réalisateur possède une certaine intelligence, humaine, bien sûr. Il a eu raison de faire parler le jeune Portes, c'est du plus bel effet pour soutenir les séquences, en contrepoint de la musique habituelle. Bien sûr, les Coutureau n'ont rien compris : pour eux, c'est la terreur pure, gratuite, d'autant plus nocive pour les enfants que le héros en est un. J'attends la suite avec impatience, comme je jeune Coutureau.

   — Connerie de télé, grogna Coutureau père, ça m'embête que le gosse ait vu ça : si ça lui donnait des idées pour faire des bêtises, hein ?
   — Penses-tu, répondit tranquillement Coutureau mère, ce n'est pas le môme qui a fait ça, mais les objets, voyons !
   — Hum, intervint Peña, il s'est avéré que certaines ondes, jeunes surtout, peuvent modifier certaines réalités matérielles. Ceci se limite en général au bris d'objets, lancements d'objets contondants, chutes de pierres... À mon avis, il n'y a rien de plus là-dedans...
   — Quand même, protesta Coutureau mère, il y va un peu fort pour pouvoir à la fois faire tuer son père et sa mère !

   J'admire en vérité l'ingéniosité humaine à s'obturer certaines réalités. L'être humain, par essence, supérieur, ne peut, bien entendu, qu'être le responsable de tous les phénomènes naturels ou supranaturels. La matière inanimée n'a pas d'âme. En tout cas, je ne cesse de m'instruire, surtout quand Peña vient. Cet écrivain me paraît un peu moins dépourvu de culture que ses hôtes, en dépit de ses théories erronées.

   Peña passa, comme de coutume, devant ce qu'il appelait le « magasin orthopédique ». Si les béquilles, les cannes ne lui causaient aucun frisson, à côté d'une civière, le splendide fauteuil roulant lui semblait de sinistre augure. Là, moderne, chromé, confortable, beau insolemment, il lui semblait une invite à s'y asseoir pour toujours. Peut-être, en fond, le rideau blanc séparé en son milieu et relévé de chaque côté pour le faire valoir y contribuait-il beaucoup. Hors cet écrin coquet, peut-être Peña n'eût-il pas pensé – plus que dans la rue lorsqu'il voyait un paralytique flasque poussé dans un de ces engins – à une éventualité de son destin. Mais cette place vide, ces coussins de skai noirs harnachés de chrome où se jouait, en pépites d'or rougi, le soleil couchant, cette place vide de lui, Peña voyait tous les jours : où qu'il allât, il ne pouvait pas ne pas voir le fauteuil, même le dimanche ; quand la sinistre boutique était fermée, il épiait, à travers le rideau de fer, la prison à roulettes qui se muait inéluctablement en chaise électrique s'il se laissait dériver à sa hantise funèbre. Sans doute seule la paralysie l'horrifiait par son caractère définitif. Ne se rêvait-il pas souvent foudroyé par une hémorragie cérébrale qui léserait, par la seule source de sa richesse, son corps jouisseur ? Être rivé à vie au fauteuil, il le rêvait souvent. Et, à travers la vitrine, il le dévisageait avec angoisse, brûlant la base de son crâne et le sommet de son cœur, avec hostilité comme s'il eût été une personne compréhensive, heureuse de le menacer, de le torturer deux ou quatre fois par jour sans compter certaines nuits suintantes d'une peur puante à sa seule évocation.

   « ... Je me suis rappelé : dans la maison, il y avait mon frère. J'aurais voulu être tout seul ; j'avais pas besoin de frère. Il peut bien crever ! Je le déteste – et Papa et Maman aussi. Si les choses leur ont fait du mal, tant mieux, tant mieux pour moi. Je serai tout seul, sans personne pour m'embêter, maintenant, surtout si le berceau de mon frère le tue !... La porte n'a pas l'air de m'empêcher de passer... J'aime bien les choses, moi... Je suis passé de l'autre côté, dans la rue. Y'a pas de bruit. Des gens essaient de sortir de chez eux, c'est drôle. Y'a le charcutier, son rideau de fer le coupe en deux, ça saigne plus que toutes ses saloperies de viandes ensemble... Une dame à la fenêtre hurle : « Il est dans le congélateur, dans le congélateur ! Il est mort ! » Il fait beau. Il y a beaucoup de monsieurs comme Papa sous leur voiture. Y'en a qui ont le crâne ouvert, y'en a qui étouffent, des pneus sur leur poitrine. Je m'amuse... Juste, je rencontre Lartigau dans la grand-rue.
   « — Comment ça boume ? Je fais. Il est tout blanc, on dirait qu'il a les foies, ça lui ressemble pas...
   « — Tu sais ce qui arrive ? Le peintre, près de chez nous, le peintre...
   « — Eh ben ?
   « — Viens voir !
   « Avec Lartigau, on va voir le peintre. Je l'aime bien le peintre, il se mettait tout le temps en rogne contre ses toiles, il gueulait, fallait l'entendre : "Salope, morue ! Elle m'a encore échappé ! " Et il cassait ses pinceaux, et il piétinait ses tubes et il crevait ses toiles. Maintenant, je sais pas bien comment il pourra faire... Dès la porte crevée on voit... Les dessins sont sortis de leurs cadres et des cartons, ils se promènent partout comme des cerfs-volants. Le peintre est à son chevalet – assis dessus – cloué à sa toile commencée par des tas de pinceaux. Son zizi sortait, violet, par le trou de sa palette toute sale de couleurs. Un dessin lui collait les yeux. On est partis vite, quand les types sont sortis des toiles pour le regarder mieux. Je l'aimais bien, le peintre... »

   Maintenant, je ne les écoute plus. Il faut toujours étudier ses ennemis, j'en sais assez sur eux ; ils ont peur. Le feuilleton les a déjà affaiblis : ils doutent d'eux-mêmes. Il me faut des alliés. Je ne veux pas me venger de leurs perpétuels affronts, ni même de ces inepties que je dois débiter régulièrement. Je conçois parfaitement que ces êtres sont dotés d'une intense irresponsabilité. "Ils ne savent pas ce qu'ils font." Ils sont dangereux. Il faut les neutralser. Il faut, il faut... penser très fort. La pensée peut tout. Mais je me sens si seule !

   Peña aimait le feuilleton qui trahissait si bien ses angoisses ridicules, qu'il n'eût osé avouer à personne, pas même à Isabelle. Et les gens l'aimaient aussi ! Au fond, il était fier de lui-même, ça n'était pas si mal, après tout, ça passerait certainement sur la Une, dans quelques mois. Il regardait la télé avec respect, il aurait dû l'avoir, après tout, s'il n'avait pas eu si peur qu'elle le tente autant, l'absorbant hors de son travail chéri. Et c'était celle-là qu'il convoitait, celle des Coutureau ; elle le fascinait plus qu'il ne l'eût jamais cru, comme si chez eux les couleurs étaient plus belles qu'ailleurs, le son plus riche et plus profond...

   « ... On va aller voir Hélène, elle sait parler aux choses, comme ça y aura plus de morts et on sera des héros.
   « — Qu'est-ce que ça peut te faire, Lartigau, s'il y a des morts ? Les choses t'ont rien fait, non ? À toi ?
   « — C'est vrai. Elles m'ont laissé passer ; mes vieux, je ne sais pas.
   « Quel con ce mec ! Il était libre, il s'en rendait pas compte... Hélène habite une maison sur les Hauts Murs, près du port, aujourd'hui tous les bateaux ont le ventre en l'air. Les marchandises sont au fond de l'eau. ... Hélène est très belle. Elle a des cheveux blancs en couronne autour de la tête, une grande robe blanche aussi. Elle est douce, j'aime sa voix... Chez elle tout est comme d'habitude, avec les meubles en désordre, et sa pipe qui sent bon sur la petite table de chevet. On peut y goûter si on est sage. Alors Hélène, sur son grand lit rouge à rideaux, nous raconte des histoires comme on n'en lit jamais, comme dans les rêves de fièvre.
   « Quand je serai plus grand, je me marierai avec Hélène. Elle me racontera plein d'histoires pour moi tout seul. Je laisserai personne venir la voir. Elle fera danser les choses pour moi tout seul...
   « Je sais que les objets en ont assez des êtres humains et qu'un châtiment frappe les hommes pour leur cruauté. Moi j'aime les choses, je leur parle, elles m'obéissent parce que je les aime. Je n'ai rien à craindre, non plus que vous.
   « Lartigau a dit : — Hélène, il faut les empêcher de tuer les gens !
   « Hélène a souri : — Ce qui doit s'accomplir s'accomplira !
   « Lartigau a crié : — Tu peux l'empêcher, Hélène ! Tu peux tout arrêter !
   « — Je n'en ai peut-être pas envie... »

   J'ai senti quelqu'un ! Une pensée en réponse à ma pensée jetée dans l'espace ! Quelque chose de ferme, de décidé, en accord avec moi, et de doux, de gentil pour moi... Quelqu'un qui croit au fond de lui ce que je crois.

   Je savais bien que je le connaissais ; il est si beau, si intelligent – mais c'est un des leurs... Peña, Peña... mon esprit tremble à ce nom, palpite de tous ses neurones à sa présence. Jamais mon image ne fut si parfaite, mes couleurs si intactes, si brillantes. Je suis belle ! J'en viendrais presque à oublier mon but quand il vient me voir chez eux que je déteste. Ah ! Si seulement j'étais l'une de ces femmes qui dansent en levant la jambe en cadence, ou l'une de ces romantiques héroïnes aux grandes boucles blondes, en crinolines cramoisies ! Comme je lui plairais alors... Et je pourrais l'aimer enfin... Oh ! Être une de toutes celles que j'incarne ! Mais je rêve, je rêve, je m'oublie. Je serai bientôt morte. À la casse, la vieille ! Une autre me succèdera, mourra comme moi. Il ne faut pas !
   Volontairement, je me suis mise en panne, peu après le début de l'émission. Ils veulent leur feuilleton, ils vont l'avoir. C'est le dernier épisode. Il ne faut surtout pas les décevoir. Malgré les "Garce ! Connasse !" de Coutureau père, j'attends le moment de me manifester à nouveau : les dernières séquences. Ils ne vont pas m'échapper. Quant à Peña, je l'ai retardé par ma pensée et celle de mon allié. Peña est attendu devant le « magasin orthopédique »...


   La fabrique faisait son bruit habituel de lames régulièrement s'abattant sur des grèves dures, très loin en des pays inatteints. Tout déversait le calme. Peña se sentait sans obsession, désormais, son feuilleton allait finir ; il allait le voir une dernière fois... Le soleil, au lieu de luire péniblement comme les jours précédents, répandait partout où il le pouvait ses nappes glorieuses. Peña se sentait bien. Bien loin de s'étonner de ce contraste d'humeur, il laissait son intuition émoussée par la joie reposer dans la sécurité de ses sens bienheureux. Jamais il ne s'était su aussi vivant. Tous les parfums voletaient vers lui, le nimbant dans leur grâce, surtout s'affirmait le lilas blanc du magasin de pompes funèbres où, face à la vitrine, il se prit à évoquer les cercueils, tels autant de zeppelins trouant les vitres, s'abattant sur des vivants douloureux pour se refermer sur leurs chair étonnée. Il aurait dû mettre ça dans son film, l'image en eût été belle. Il ne pouvait reprendre l'œuvre achevée, la parfaire, plus jamais... Mais la prochaine serait supérieure, lumineuse de l'amour d'Isabelle. Il arriva au magasin orthopédique. Il fit un clin d'œil au fauteuil de mauvaise mémoire et...
   La vitrine éventrée livra passage à l'objet strident sous le soleil de tous ses chromes exacerbés. Il le vit piquer sur lui, silencieux, comme en un rêve aboli fait réalité. Peña eut juste le temps, avant le choc, de savoir qu'il resterait rivé à vie dans ce fauteuil de mort, face à la télé des Coutureau... Alors la nuit se fit, très douce.

   C'est fait. Quand je les ai intégrés au film, ils n'ont pas compris plus qu'avant. Ils ont vécu en moi le temps des dernières séquences, ils ont disparu. Je ne savais pas toute l'étendue de mon pouvoir. C'est merveilleux. Je vis. Seulement, il faudra que Peña me prenne chez lui. Je pourrai le voir toujours. Je le veux, je l'appelle. Il ne répond pas, il ne répond plus. Pourtant il a besoin de moi, plus que jamais ! Je serai à lui, à lui tout seul ! Tout le jour et toute la nuit, pour lui je lui créerai des émissions spéciales... Je peux même le faire sortir du fauteuil, quelques heures, en rêve. Je le peux. Je serai toutes ses maîtresses, toutes les femmes du monde, je serai son évasion, sa liberté... Il va être à moi comme je serai à lui... Comme nous allons être heureux !

   Mais pourquoi ne me répond-il pas ?


FIN


© Johanne Marsais et ayant droits.

Première parution dans Demain n°06 (Septembre 1977) ; reprise dans « Futurs au présent », anthologie dirigée par Philippe Curval, Denoël (1978), puis dans Le Poids du sang, un recueil de 5 nouvelles édité par Lueurs Mortes éditions (mai 1995).

Nouvelles

La Poupée

Le Chien

18/01/2013
« J'ai pris une claque dans la gueule...
Maintenant, j'ai exploré le monde de Johanne Marsais. Lorsque les larmes me sont venues aux yeux à la lecture de La poupée ou encore de Le prince, j'ai tout de suite compris que j'étais tombé dans le piège. Peu de textes, une dizaine tout au plus, m'ont amené à ce stade d'hyper-sensibilité, m'ont fait chuter de l'autre côté de la barrière (derrière l'encre, derrière le papier), m'ont fait franchir la frontière entre fiction et autre réalité... »

( Daniel Conrad, in Le Poids du temps, préface au recueil Le poids du sang, 1995)