Le Vénitien
Renato Pestriniero a publié quelque deux cents récits, romans, essais et scénarios en Italie et à l'étranger. Il est notamment connu en France comme l'auteur de Venezia, la ville au bord du temps, recueil traduit par Jacques Barberi et paru dans la collection « Présence du fantastique », chez Denoël.

Essai différé s’inscrit dans la série de récits où Renato Pestriniero évoque ce thème majeur de la SF : la recherche par l’homme d’une autre forme d’intelligence avec laquelle il puisse établir le contact. Mais ici la conclusion est plus que jamais surprenante.

Cette nouvelle est inédite dans sa version française.

 

Essai différé
Renato Pestriniero


  Mark Simonio toucha l’épaule de son compagnon : « Qu’est-ce qu’il fait, à ton avis ? » demanda-t-il.
  L’autre se retourna pour regarder Mino McCoy qui installait les sondes. McCoy se trouvait à une trentaine de mètres des deux hommes. Sur Hadès, la lumière du soleil venait de trop loin pour donner du relief aux choses. La planète était un chaos de roches glacées, un paysage d’ombres monotone, mais les deux compagnons voyaient bien que McCoy faisait quelque chose de bizarre avec ses mains. Ils l’appelèrent. Pas de réponse. « Il a terminé ! s’exclama Simonio qui ajouta aussitôt : Mais il va… Oh, Nom de Dieu ! »
  Ils s’élancèrent vers lui.
  Les mains gantées de McCoy qui appuyaient sur le casque révélaient une effrayante détermination. Ses compagnons allaient le rejoindre quand il libéra le casque de ses attaches de sécurité et le jeta loin de lui. Tout ça en quelques secondes. Maintenant, Mark Simonio et Al Stephenson, hypnotisés, fixaient la tête de McCoy, sachant que la décompression allait la faire éclater.
  Mais leur compagnon, immobile, gardait les yeux braqués sur un point fixe.
  Ils restaient figés, incrédules. Un être humain sans protection ne peut demeurer intact dans le vide. Et pourtant les secondes s’écoulaient, et Mino McCoy, les yeux exorbités, le visage de marbre, était toujours vivant.
  Le premier à réagir fut Al Stephenson. Il ramassa le casque par terre et, d’un geste rapide, le fixa à nouveau sur l’anneau de la combinaison. « Mino, tu m’entends ? Mino ! » Al Stephenson lui secouait les bras abandonnés le long du corps. La combinaison de McCoy se soulevait et s’abaissait au niveau de la poitrine de façon incohérente. Al glissa un bras sous l’aisselle, Mark fit de même de l’autre côté. Ils le traînèrent en silence vers l’astronef. Mino suivait le mouvement, bougeant mécaniquement les jambes et gardant les yeux fixés devant lui.
  Treize heures plus tard, quand ils allumèrent les moteurs pour rejoindre leur base sur Pluton, ses yeux étaient encore ouverts et immobiles. Il mourut peu après le décollage sans avoir dit un mot. Simplement, le cœur s’arrêta.
  La raison du geste de McCoy fut connue dès le retour à bord : dans une poche de la combinaison, il y avait une lettre par laquelle il annonçait la décision de se suicider. Mais cela n’expliquait pas son état cataleptique. Il était peut-être dû au fait que, au delà de toute logique ou loi biophysique, la mort ne s’était pas produite comme il la recherchait. Ou bien il s’agissait d’autre chose, de quelque chose qui s’expliquait par cette planète solitaire.
  La décision d’en finir, tous s’y attendaient depuis que le médecin de la base avait confirmé le diagnostic. McCoy avait demandé à participer à la mission sur Hadès à titre de dernière volonté. Il avait annoncé par écrit qu’il s’en irait en regardant l’espace comme personne ne l’avait jamais fait auparavant, sans filtre et sans surfaces transparentes qui en déformeraient l’image, afin de voir les étoiles exactement comme elles sont. Quelques secondes. Mais durant cette fraction de temps, il se présenterait nu devant l’univers.
  Les choses ne s’étaient pas déroulées comme prévu. Le temps avait été généreux, ou cruel, et lui avait accordé beaucoup plus de quelques secondes. Assez, peut-être, pour lui permettre de voir ce qui ne devait pas être vu. Les yeux de McCoy avaient continué à fixer ce qui était apparu au moment où il avait enlevé son casque. Alors, son regard exprimait quoi ? La peur ou la surprise, ou une prise de conscience étonnée ? Autant d’hypothèses.
  Le passage sur Hadès avait permis de vérifier l’absence d’atmosphère et la présence d’éléments connus. En d’autres termes, il s’agissait d’un amas perdu de roches glacées dont le seul mérite était d’avoir repoussé les confins du système solaire. En effet, Hadès était la fantomatique dixième planète. Les mystérieuses perturbations qui se manifestaient dans la mécanique céleste avaient enfin trouvé une explication lorsque la planète avait révélé son orbite à une distance moyenne de soixante-dix-neuf U.A. du Soleil, avec une période de sept cent deux ans. En somme, un grumeau de roche tournant sur une orbite solitaire, un corps mort.
  On l’avait appelé Hadès, du nom du dieu grec de l’outre-tombe, parce qu’il était longtemps resté invisible aux yeux de l’homme, mais également parce qu’il faisait penser à la mort, à un point de non-retour, à une limite entre des choses connues et des choses qui n’appartenaient pas à notre champ de perception. Un nom un peu macabre sans doute, mais qui reflétait la peur ancestrale de l’homme devant le cosmos, malgré les milliers d’années passées à observer le ciel et malgré la technologie effrénée sur laquelle il s’appuyait.
  Entre temps, sur la base de Pluton, on étudiait les informations fournies par les instruments installés à la surface de la planète. Comme toujours, les réponses ne faisaient qu’induire de nouvelles questions. Mais, surtout, on se demandait comment avait pu survivre un homme exposé au vide de l’espace.
  Rechercher une explication à ce fait extraordinaire fut le principal objectif de la mission suivante sur Hadès. Spiro Batista avait pris la place de McCoy, et Uliano Martinovich commandait l’équipage.
  Il ne fut pas difficile de retrouver le lieu.
  – Bon ! dit Martinovich quand il furent exactement à l’endroit où s’était trouvé Mino. Mark, maintenant, c’est à toi.
  Simonio tourna les yeux vers le point où s’était figé le regard de McCoy. Puis il leva les bras et appuya ses mains gantées sur les côtés du casque, comme pour l’enlever. Les autres restèrent immobiles, dans l’attente de quelque chose qu’ils ne parvenaient pas à imaginer. Simonio abaissa le bras droit et désigna un point devant lui : « Là, fit-il d’une voix à peine perceptible. Ce rocher rectangulaire. »
  La zone, illuminée par la lumière crépusculaire, était un amoncellement de pinacles et de débris glacés.
  – Je crois l’avoir repéré, dit Batista, c’est celui qui s’appuie sur le bloc noir.
  – J’y vais, décida Martinovich. Mark, tu confirmes simplement si c’est bien celui-là, tu ne dis rien d’autre, je ne veux pas être influencé. Il s’approcha de l’enchevêtrement rocheux indiqué par Simonio.
  – Il y a quelque chose. »
  La voix de Martinovich trahissait une certaine tension. Alors les autres aperçurent, eux aussi, les signes.
  – Oui, confirma Uliano Martinovich, il y a des incisions, et la pierre est suspendue. Elle semble prendre appui, mais, en fait, il n’y a pas de contact. Oui, elle est bien en suspension.
  Tous étaient réunis près de la dalle de pierre. Et tous faisaient le lien entre le comportement de McCoy et ce qui, en dépit de toute logique, s’offrait à leur vue.
  – Spiro, dit Martinovich, qui gardait les yeux fixés sur la pierre, tu enregistres tout ?
  – Ne t’inquiète pas !
  – Continue. Maintenant, j’essaie de la bouger. Que dit le compteur Geiger ?
  – Intensité normale. »
  Uliano Martinovich appuya précautionneusement les mains sur les bords latéraux de la dalle. Puis il tenta de la soulever de sa base invisible, mais en vain. Il recommença, accroché à la pierre, les mains serrant cette fois le bord inférieur, le corps tendu, courbé par l’effort. Il secoua la tête :
  « Rien à faire. Il y a un champ qui la bloque. Alors, on se sert des hologrammes. »
  Une fois revenu à bord, l’équipage transmit immédiatement les hologrammes à la Terre pour examen par les ordinateurs. Après plus de cinquante heures d’analyses, ceux-ci déclarèrent forfait.
  Quelques hologrammes avaient été exposés à l’intérieur de l’astronef pour polariser l’attention.
  – Ça ne colle pas ! s’exclama alors Spiro Batista. C’est déphasé.
  Martinovich regarda son compagnon :
  – Tu es sans doute arrivé à la même conclusion que moi. Qu’est-ce que tu en penses ?
  – L’intelligence qui se trouve derrière cet artefact n’a pas laissé de trace. Cette planète, nous l’avons sondée en long et en large, mais nous n’avons rien trouvé. Je ne peux pas croire que des êtres intelligents ne se manifestent que par des dalles de pierre décorées, même en admettant qu’il y en ait d’autres…
  – Alors ?
  – Un instant, interrompit Mark Simonio. Je sais qu’il est difficile de ne pas tomber dans l’anthropomorphisme, mais toute tentative de solution part nécessairement de conceptions humaines. Pour nous, c’est seulement une dalle de pierre avec des signes, mais ça pourrait être quelque chose de tout à fait différent. Je pense que nous n’arriverons pas à une conclusion si nous ne trouvons pas d’abord l’équivalent humain de ces signes, en admettant qu’il existe. »
  Uliano Martinovich ne formula pas d’avis. Ses yeux étaient fixés sur les hologrammes. Au moment de la relève, quand Al Stephenson fut présent lui aussi, il annonça :
  – On sort, tous les quatre.
  – Qu’est-ce que tu veux faire ? demanda Al, exprimant les interrogations de l’équipage.
  – Je veux enregistrer un fait concret et pas une simulation.
  Les trois hommes se regardèrent :
  – Hé, un instant ! » C’était encore Al qui prenait la parole. « Si j’ai bien compris, tu voudrais aller là-bas et faire comme…
  – Exactement, confirma Martinovich qui s’apprêtait à revêtir sa combinaison. Allons-y ! Ne perdons pas de temps.
  – Uli, tu ne peux pas faire un truc comme ça !
  – Qui l’interdit ?
  – Nous, intervint Simonio. Tu risques ta vie et le résultat de l’expédition.
  – Voilà, dit Martinovich en brandissant le livre de bord. C’est la déclaration signée par laquelle j’assume toutes les responsabilités. Il montra les hologrammes : Nous sommes ici principalement pour découvrir ce qui est arrivé à Mino McCoy et pour comprendre ce qu’est cette dalle de pierre et ce que veulent dire ces signes. Ma décision est donc tout à fait conforme au programme. Peut-être que ça ne sert à rien, mais ça pourrait donner un indice. Peut-être Mino a-t-il eu l’intuition de quelque chose sans pouvoir…
  – Il est mort, dit posément Mark Simonio. Et tu mourras toi aussi.
  – Erreur, Mark, je ne veux pas mourir. Mino a enlevé son casque parce qu’il voulait mourir, et au lieu de cela, il est resté à respirer le vide. Ce qu’il a fait, je peux le faire moi aussi, mais je ne me laisserai pas partir. Il décrocha le casque de son support. De toute manière, ajouta-t-il, si quelque chose ne va pas, tu prendras le commandement. C’est un ordre.
  Quelques minutes plus tard, le groupe était de nouveau devant la pierre.
  – Uli, tenta Mark à nouveau.
  – Arrête ! Vérifie plutôt les enregistrements. La holocaméra est en place ?
  – Tout est prêt, confirma Spiro Batista. On peut commencer. »
  Uliano Martinovich porta les mains à son casque, le regard fixé sur la dalle en suspension. « Ça va, dit-il. Maintenant, je l’enlève. » Il détacha le casque, le souleva au-dessus de sa tête et le maintint ainsi. La holocaméra de Spiro cadra le visage de Martinovich tandis que Mark enregistrait tout ce qui se passait à l’intérieur de son corps et dans l’espace alentour. Il s’écoula cinq secondes. Les yeux de Martinovich commencèrent à se dilater, à s’écarquiller, parurent sortir des orbites.
  – Uliii ! » hurla Mark qui fit mine de lui prendre le casque des mains pour le remettre en place, mais, d’un geste brusque, Martinovich le laissa tomber. Ce geste coupait court à toute initiative, car il montrait de manière irréfutable que, au bout de moins de dix secondes, Martinovich était toujours en vie.
  – Il respire, fit Spiro Batista à voix basse ? Mais il respire quoi ? »
  Martinovich, immobile, continuait à fixer la dalle. Puis ses lèvres bougèrent. Manifestement, aucun son ne parvenait à travers les écouteurs. Il indiqua le casque de la main. Mark se précipita pour le ramasser et le replaça sur le col de la combinaison. Le visage du commandant était blafard, son regard n’exprimait ni peur ni douleur, rien qu’une immense surprise. Il commença à parler, mais le circuit avait évidemment été coupé quand le casque était tombé.
  – Revenons à l’engin. », décida Simonio. La scène se répétait.
  Mais pour Uliano Martinovich, il en alla autrement. Il lui suffit de quelques minutes pour reprendre conscience de sa propre position spatio-temporelle. Les enregistreurs et les holocaméras étaient toujours allumés. « J’ai compris, dit-il d’une voix déformée par l’émotion. Tout est devenu très clair dès que j’ai enlevé le casque…. Ce que nous avons trouvé !
  – Du calme, Uli, dit Al pour l’aider. Qu’est-ce que nous avons trouvé ? »
  Les yeux du commandant luisaient comme s’il avait une forte fièvre. Il s’approcha des hologrammes et montra un signe. « Hadès représente une zone limitrophe où tout devient confus. Vous comprenez maintenant ? C’est un écriteau, un avis de sortie de territoire, et sur cette sorte de terra nullius les règles sur lesquelles nous avons fondé nos connaissances ne sont plus valables…. Mais il suffit de sortir de cette coquille, d’établir un contact direct… peut-être Mino ne croyait-il pas être si près de la vérité au moment même où il a renoncé à vivre. C’est cette révélation qui l’a rendu muet. Nous nous trouvons dans un lieu donnant une fausse impression de réalité où les instruments obtiennent des réponses valables pour la seule logique humaine.
  – Uli, demanda posément Mark, qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur la dalle ?
  – Ce ne sont pas des signes traduisibles, ce sont des abstractions… une sorte de représentation de notre système solaire avec des particularités concernant la troisième planète. »
  On écouta plusieurs fois l’enregistrement de ces paroles. Martinovich secoua la tête : « Je n’ai pas pu aller plus loin dans l’interprétation, je peux simplement répéter ce que j’ai dit. Peut-être que si quelqu’un d’autre parmi nous essayait encore…
  – Je ne suis pas d’accord, intervient Simonio. Nous avons déjà pris trop de risques. Je suis d’avis de laisser d’abord les ordinateurs de la Terre travailler sur cette interprétation. »

  Ce qui fut fait. Sur Terre démarra le projet « Pierre de Rosette ». Par deux fois, il était survenu un événement si extraordinaire qu’il remettait en question des concepts tels que le sens de l’univers et de la vie, ce qui pouvait permettre de valider l’interprétation d’Uliano Martinovich.
  La réponse arriva. Les signes sur la dalle représentaient la conclusion d’une « commission d’examen », et c’était une évaluation négative.
  Le développement d’un « PROJET DE CRÉATION D’UN SYSTÈME PLANÉTAIRE DOTÉ D’UNE VIE INTELLIGENTE » n’avait pas été jugé satisfaisant dans la mesure où les manifestations de l’intelligence, telle que l’entendait la « commission d’examen » paraissaient insuffisantes.
  Le Projet avait donc été différé, et les choses avaient suivi leur cours.



FIN


© Renato Pestriniero. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Prova respinta. Traduit de l’italien par Pierre Jean Brouillaud.

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