La nouvelle


   Ce qui le frappa d'entrée, c'était que tous les passagers du Deimos étaient originaires de la Terre. On s'en apercevait tout de suite à l'expression un peu inquiète de ceux qui ne sont pas encore adaptés à la vie dans l'espace. Alors qu'un voyageur originaire de Mars ou de la Lune se déplaçait avec désinvolture, parfaitement à son aise dans une ambiance qui lui était naturelle depuis sa naissance, le Terrien donnait l'impression qu'il lui manquait toujours quelque chose. Et c'est vrai, se dit Qeta, aux Terriens, il manque l'air libre, la lumière du soleil, le vent.
   Il promena son regard à travers la salle à manger de l'astronef et examina les passagers qui prenaient place aux tables. Beaucoup d'entre eux voyageaient seuls, manifestement des hommes d'affaires ou des techniciens en déplacement, mais il y avait aussi trois ou quatre petites familles avec des enfants, et celles-ci étaient certainement originaires de Mars, comme le montrait leur tenue aux couleurs criardes, typiques des premiers colons martiens, habitude conservée pendant des décennies. Assortiments de couleurs comme le rouge, le vert et le jaune avec prédominance de violet et d'orangé. Parmi les femmes, celle qui tranchait était une très belle mulâtre aux longues jambes gainées d'un pantalon collant en peau cramoisie, au corsage d'or phosphorescent à rayures vertes obliques qui mettait en évidence une poitrine généreuse et aux ongles violets également phosphorescents. Les cheveux étaient teints en vert avec une mèche orange. Manifestement une autochtone de Mars.
   Pour quelque obscure raison, il éprouva un sentiment irraisonné d'irritation quand il ne parvint pas à décider d'où venaient les trois hommes assis à une table et vêtus sobrement. Des Terriens ? Peut-être, mais leur peau n'était pas assez colorée. Des Martiens ? Peu probable, ils n'avaient pas la peau assez claire. Des Lunaires ? Non, pensait-il instinctivement.
   Son irritation ne fit que croître quand une ombre s'arrêta devant lui, lui bouchant la vue. « Le professeur Qeta… le professeur Uriel Qeta ? », demandait une voix féminine, celle d'une personne cultivée, au ton assuré de quelqu'un qui connaît déjà la réponse.
   Uriel Qeta leva les yeux et vit avec surprise qu'il s'agissait de la Martienne aux cheveux vert émeraude qu'il avait remarquée quelque temps auparavant dans la salle. Malgré ses cent trente kilos, il se leva et essaya de faire jouer tout son charme de célibataire lunaire. « Lui même. En quoi puis-je vous être utile ? »
   « Puis-je m'asseoir à votre table ? ». Sans attendre la réponse, la femme prit place en face de lui et posa son sac à main à sa droite. « Je m'appelle Lirna Kii, professeur. Et je viens d'assister à la conférence sur la psychologie des extraterrestres de deuxième génération que vous avez donnée à l'Université de Luna-City. Vous avez été absolument fascinant. »
   « Je suis toujours fascinant, stimaï Kii, » répliqua Uriel Qeta, utilisant l'appellation préférée des jeunes Martiens. « Et la modestie n'est pas l'une de mes vertus. »
   La dame lui adressa un sourire aussi éclatant que la couleur de ses cheveux.
   « Ce n'est pas simplement un compliment de ma part, professeur. Je le pense sincèrement. »
   Qeta sourit : « J'ai grand plaisir à vous entendre. Une des raisons pour lesquelles je me soumets tous les ans à un nombre incroyable d'heures de navigation planétaire, c'est la satisfaction de mon propre ego. En d'autres termes, j'aime m'entendre dire que je suis quelqu'un de bien. »
   « Et cette raison vient avant ou après les brillants succès que la presse vous attribue ? »
   Un sourire ironique effleura les lèvres du célèbre planétologue. « Ah, la presse ! Quelque chose me dit que vous en faites partie. Lirna Kii, avez-vous dit ? Ce nom ne m'est pas inconnu. »
   La belle Martienne plissa les yeux. Ils étaient émeraude comme sa chevelure et légèrement en amande. Fascinants, se dit Uriel Qeta, tout à fait fascinants. Et très dangereux. Un homme pourrait aisément s'y perdre, en fait. Il soupira.
   « Prendrez-vous quelque chose en ma compagnie ? En échange, vous pourriez me révéler l'affaire aussi fascinante qui vous fait croiser ma route. »
   La dame se détendit. Elle posa ses longues mains sur la table. Elle avait des ongles soignés, violets et phosphorescents. Tout à fait à la mode.
   « Pourquoi pas ? En définitive, c'est pour cela que je vous ai abordé. »
   Les boissons arrivaient. Simplement de la kerqua aromatisée. Qeta adorait ce léger goût de sauge et Lirna Kii parut apprécier elle aussi.
   Dans la salle, personne ne leur prêtait attention. Tout le monde avait fini de manger et bavardait plus ou moins. Uriel Qeta décida qu'il était temps d'en venir aux choses sérieuses.
   « Qui êtes-vous vraiment, Lirna Kii ? » demanda-t-il, à voix basse. « Et que voulez-vous de moi ? En admettant que Lirna Kii soit votre véritable nom. »
   Elle sourit. « Oui, je suis vraiment Lirna Lii, et vous avez entendu mon nom associé à une enquête concernant le Dossier Mirkovitz, celui… »
   Le visage d'Uriel Qeta s'éclaira aussitôt. « Bien sûr. Maintenant, je me rappelle. Vous êtes cette journaliste d'investigation, oui, et vous vous occupez d'espions et d'espionnage planétaires. Vous adorez aller dénicher les affaires les plus obscures pour les porter sur la place publique. Les médias de Luna-City ont même mentionné vos activités. »
   Un rire argentin qui rappela à Uriel Qeta le tintement d'un carillon. « En parlant ainsi vous me dépeignez plus comme une affamée de scandales que comme l'investigatrice que je suis en réalité. »
   Les lumières de la salle avaient été légèrement baissées pour favoriser une plus grande intimité. Ou pour créer une atmosphère de conspirateurs.
   Qeta resta silencieux quelques secondes. Il y avait quelque chose qui lui rendait ce contact peu convaincant. Il ne pouvait expliquer pourquoi il avait cette sensation, mais il est certain d'une chose : Lirna Kii ne s'était pas simplement assise à sa table pour le seul plaisir d'échanger quelques banalités ou de lui adresser des compliments hors de propos.
   La dame porta à sa bouche le verre de kerqua et sirota lentement le brevage aromatique tout en continuant à le fixer intensément de ses yeux verts. Uriel Qeta ferma à demi les siens comme pour se protéger d'une trop forte réverbération. « Maintenant, cessons de jouer avec les mots », dit-il après un moment de silence. « Je vous pose à nouveau la question, stimai Kii. Qu'attendez-vous de moi ? Pourquoi avez-vous pris place à ma table ? »
   Lirna Kii posa lentement son verre. Son expression était devenue extrêmement sérieuse. « J'ai besoin de votre aide », répondit-elle.
   Qeta leva le sourcil, surpris. « De mon aide ? Ici ? Maintenant ? »
   « Pas exactement ici. Mais dans trente heures standard. Quand nous ferons escale à l'astroport martien de Mariner Point. »
   « À l'astroport de Mariner Point ? Alors il me sera difficile de vous aider. Je ne m'arrête pas à Mars. Ou, plus exactement, je ne m'arrêterai que le temps de changer d'astronef. Ma destination est ailleurs. Et puis Mars est votre planète. Je ne vois pas bien en quoi je pourrais vous aider. Sur Mars, je suis un étranger. »
   « En effet, vous êtes en route pour Encelade, le satellite de Saturne. Vous embarquerez sur un vaisseau de la Troisième Escadre de Mars en compagnie d'un petit groupe de scientifiques et de chercheurs, dont beaucoup se trouvent précisément à bord de cet astronef… »
   Uriel Qeta tressaillit mais réussit à cacher sa stupéfaction. La dame le fixait d'un regard pénétrant, comme pour mesurer à quel point sa sortie l'avait choqué. « Vous ne devriez rien savoir de ce voyage », fit observer Qeta, d'un ton légèrement irrité. « Ils m'avaient assuré que les choses se passeraient dans le plus grand secret. »
   Lirna Kii sourit : « Mais ne venez-vous pas de dire que je suis la meilleure journaliste d'investigation ? »
   Le planétologue secoua la tête : « Non, je ne l'ai pas dit, même si je l'ai peut-être pensé. Bon, supposons. Mais attention, je ne le confirme pas, admettons seulement que – pure hypothèse – je m'embarque sur le vaisseau militaire dont vous avez parlé. Vous, qu'avez-vous à faire dans tout cela ? »
   « J'ai à faire que je veux être à bord moi aussi. »
   « C'est absolument hors de question, stimaï Kii ! » explosa Uriel Qeta. Maintenant, il était réellement irrité. Une demande absolument déplacée. Après tout, cette femme ne le connaissait que de nom. Comment pouvait-elle avoir pensé que…
   Lirna Kii paraissait très calme, comme si elle ne se rendait pas compte de l'énormité de ce qu'elle demandait. « Je parie que vous me jugez maintenant d'une incroyable impudence », dit-elle, calmement. « Et si cela peut vous consoler, je peux facilement le comprendre. Du reste, c'est comme ça que je me suis fait une place dans ce monde de loups. »
   « Vous êtes absolument incroyable », fit le planétologue en secouant la tête. « Personne d'autre n'aurait eu le toupet d'adresser une demande de ce genre à quelqu'un qu'il n'a jamais connu avant. Personne. »
   « Personne. Sauf moi. »
   « Sauf vous », reconnut Uriel Qeta. Il demeura pensif un instant puis ajouta :
   « Sans doute ferais-je mieux d'arrêter immédiatement cette conversation, mais, seulement parce que vous êtes Lirna Kii, je vous dirai que, même si je le voulais, je ne pourrais jamais satisfaire votre demande. Il y a… nous dirons de bonnes raisons pour que je vous réponde non. »
   « De bonnes raisons, comme par exemple le fait que sur Encelade on va tester une nouvelle arme secrète qui se prête particulièrement bien à être déployée dans la ceinture des astéroïdes où le Front pour l'indépendance des planètes se fait chaque jour plus menaçant ? Et que les personnalités sélectionnées pour assister aux démonstrations ont été choisies avec le plus grand soin ? »
   « Ces choses-là, vous ne devriez même pas les connaître, shimaï Kii », dit Uriel Qeta, d'un ton glacial. « Et, les connaissant, vous ne devriez pas m'adresser des requêtes absurdes dont vous savez fort bien que je ne peux ni ne veux les recevoir. »
   Lirna Kii poussa un soupir : « Il suffirait que vous vous portiez garant pour moi. Vous êtes assez influent pour cela. Ne soyez pas modeste. »
   Une ombre se profila sur eux, et Uriel Qeta leva aussitôt les yeux, craignant une nouvelle intrusion, mais c'était seulement un serveur qui passa sans leur prêter attention. Le planétologue reporta son attention sur la journaliste qui lui faisait face : « J'ai déjà répondu non. N'insistez pas, shimaï Kii. Et même je devrais faire rapport aux organisateurs, parce vous ne devriez pas être au courant de ce qui est une opération ultra secrète. »
   La Martienne baissa un instant la tête. Mais Uriel Qeta savait que ce n'était nullement un signe de contrition. Il lui semblait voir les rouages tourner furieusement derrière ce beau front, à la recherche d'une solution. Mais il n'y avait pas de solution pour Lirna Kii. De cela il était sûr.
   Sûr ?
   La journaliste redressa brusquement la tête :
   « Je vous offre un échange d'informations », dit-elle sèchement. « Il y a un espion du Front pour l'indépendance des planètes à bord de ce vaisseau. »
   Uriel Qeta qui s'était déjà levé pour mettre fin à cette discussion fastidieuse, retomba sur son siège de tout le poids de ses cent trente kilos.
   « Comment avez-vous dit ? » parvint-il à articuler.
   « J'ai dit qu'à bord du Deimos, il y a un espion du Front. »
   Un espion ! Uriel Qeta frissonna. Si la démonstration de la nouvelle arme secrète avait lieu en présence d'un agent du Front, l'avantage assuré par la nouvelle arme serait à moitié perdu dès le départ. Mais surtout, il était inquiétant de savoir que le Front aurait réussi à infiltrer un espion dans ce qui devait être un groupe de personnalités de toute confiance ayant passé tous les tests de sécurité.
   « Shimaï Kii », dit fermement le planétologue. « Si vous savez quelque chose de précis sur une infiltration présumée, vous devez parler. Quand nous débarquerons à Mariner Point, vous me suivrez chez le commandant de l'astroport et… vous révèlerez tout ce que vous savez à qui de droit… »
   « Et vous, vous vous porterez garant pour moi de manière que je puisse faire partie du groupe ? »
   Uriel Qeta eut un geste d'exaspération : « Cela ne dépend pas de moi. »
   « Mais votre intervention en ma faveur aura un poids notable », fit observer la journaliste qui se leva comme pour prendre congé. « J'en suis certaine. »
   « Un moment ! » Uriel Qeta se leva avec une agilité insoupçonnable chez un homme de ce poids et la prit par le bras avant qu'elle s'en aille. « Attendez. Dites-moi qui est infiltré. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver. »
   Lirna Kii lui décocha un de ses fascinants sourires :
   « Vous voulez dire qu'il pourrait essayer de m'éliminer ? » Elle fit une grimace : « Dans ce cas, c'est à vous que reviendra toute la gloire. »
   Et sur ces mots mystérieux, elle dégagea son bras de l'emprise d'Uriel Qeta et s'éloigna avec un léger balancement des hanches. Le planétologue se demanda s'il devait courir après elle ou regagner sa cabine, puis décida que, même s'il la rattrapait, Lira Kii ne révélerait rien d'autre que ce qu'elle avait dit.
   La dame savait quel atout elle avait en main et savait manifestement se servir de ses cartes. Ce n'était pas pour rien qu'elle était la meilleure dans son domaine.

   Maintenant, Lirna Kii était morte. Elle gisait recroquevillée sur le sol de sa cabine, là où elle s'était écroulée quand on l'avait frappée au cœur avec ce qui semblait être un coupe-papier.
   Un banal coupe-papier. Avec toutes les armes sophistiquées qui existaient dans le système planétaire, l'assassin avait eu recours à l'une des armes les plus anciennes. Mais c'était logique. Il était difficile de passer les contrôles de sécurité à l'embarquement si vous portiez sur vous des armes à feu ou à air comprimé.
   Même dans la mort et dans sa position, Lirna Kii restait aussi merveilleusement belle. Uriel Qeta interrogea du regard le commandant du Deimos qui l'avait fait appeler par un steward.
   Surpris, il demanda : « Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce moi que vous avez fait appeler. Je suis seulement planétologue, pas policier. »
   « Mais votre réputation d'enquêteur est bien connue », lui répondit le commandant Jon Kerensky. « Mon excellent ami Walter Keyrs des services de sécurité d'Olympus City m'a raconté comment vous l'avez aidé dans deux ou trois affaires. »
   « Ah, Walter Keyrs…. » Uriel Qeta sourit légèrement. « Oui, en effet, je leur ai été de quelque secours, mais on ne peut pas pour autant me considérer comme un investigateur. Je pense qu'il vaut mieux ne rien toucher dans cette pièce et laisser la police de l'astroport de Mariner Point faire son travail. »
   Le commandant Kerenski fit un geste en direction du chef de la sécurité à bord qui, jusqu'alors, était resté en retrait. « En fait, il y a une autre raison pour laquelle je vous ai fait appeler. Monsieur Kadar a quelque chose pour vous. »
   Le chef de la sécurité lui remit une enveloppe fermée sur laquelle une élégante écriture avait porté la mention : Pour le professeur Uriel Qeta.
   « Pour moi ? » s'écria le planétologue. Il prit l'enveloppe et la soupesa un instant, perplexe. « De qui vient-elle ? Ne me dites pas… »
   Le commandant fit oui de la tête. « Exactement. De Lirna Kii. Elle l'a déposée hier soir au bureau de poste, avec pour consigne de vous la remettre à l'arrivée à Mariner Point si vous ne l'aviez pas retirée avant. Quand le steward a découvert le cadavre et a couru me prévenir, je me trouvais par hasard au bureau de poste et le responsable m'a signalé la présence de la lettre. L'initiative de Lirna Kii à ce moment m'a semblé étrange, comme si… »
   « Comme si elle avait voulu laisser un message au cas où il lui serait arrivé quelque chose et où elle ne serait pas arrivée vivante à Mariner Point », conclut Uriel Qeta.
   « Il me semble qu'il y a lieu de vérifier le contenu de cette enveloppe », fit remarquer le commandant, qui s'impatientait, car il voyait que le planétologue hésitait. « Elle pourrait contenir quelque indice important. »
   Uriel Qeta sursauta :
   « Oui, bien sûr. » Un instant, il s'était abstrait du monde, se remémorant la vivacité de Lirna Kii, sa passion pour les intrigues policières. Mais cette fois le jeu avait été trop dangereux et quelqu'un qui ne voulait pas être identifié avait décidé de la faire taire pour toujours.
   D'un geste nerveux, il déchira l'enveloppe et en sortit une feuille sur laquelle était écrit :
   « Si ce message parvient entre vos mains, cela voudra dire que l'espion du Front à bord du Deimos m'aura éliminée. Il vous incombera de l'arrêter, mais je ne veux pas que d'autres puissent lire le nom que je vais vous révéler. Vous comprendrez pourquoi quand vous en serez arrivé au nom. C'est pourquoi je vous laisserai une indication que, j'en suis sûre, vous seul saurez interpréter, grâce à votre capacité d'induction. Aussi bien, je suis certaine que vous en ferez bon usage. Je vous laisse le soin de signaler l'identité de l'espion à qui vous paraîtra le plus indiqué. Bonne chance, mon fascinant ami. Dommage que nous n'ayons pas pu conclure ensemble cette affaire. »
   Et, au-dessous, 4 lignes. Quatre noms :
   Rydberg
   Boltzman
   Van der Waals
   Maxwell.
   Uriel Qeta montra la feuille au commandant qui fronça les sourcils, perplexe : « Ce sont des noms de scientifiques, si je me souviens bien. Mais qu'est-ce que cette histoire d'espion ? Quelle était votre relation avec Lirna Kii ? Il est évident, d'après le message que vous avez parlé ensemble. »
   « En fait, les choses se sont passées ainsi. Hier elle a pris place à ma table dans le salon principal et elle m'a fait part de quelque chose de très confidentiel. »
   « C'est-à-dire ? Veuillez vous expliquer », dit le commandant d'un ton sec. Il était évident qu'il n'aurait pas accepté un non comme réponse.
   Uriel Qeta lui relata succinctement l'entretien qu'il avait eu avec la journaliste martienne. Maintenant, il comprenait le sens de la phrase que Lirna Kii avait lancée au moment de s'éloigner : Dans ce cas, c'est à vous que reviendra toute la gloire. La journaliste lui avait laissé les éléments nécessaires pour identifier l'espion et, par conséquent, son assassin. Le commandant écouta, impassible, jusqu'au bout, sans l'interrompre. C'est seulement quand le planétologue en eut terminé qu'il lui demanda : « On pourrait voir sur la liste des passagers s'il y a quelqu'un portant un de ces noms. Il est certain que dans mon équipage personne ne s'appelle ainsi. »
   Le planétologue secoua la tête : « Non, je ne crois pas que la réponse soit aussi simple. Lirna Kii voulait laisser un message que je serais le seul à comprendre, elle n'aurait jamais écrit simplement le nom visé parmi les autres. »
   « Cependant, je ne comprends toujours pas pourquoi Lirna Kii a rendu les choses si compliquées. Ce serait beaucoup plus simple si elle s'est contentée de révéler le nom », fit le commandant, quelque peu contrarié. « Vous ne trouvez pas ? »
   Uriel Qeta haussa les épaules : « Elle avait manifestement une raison. Peut-être craignait-elle que le contenu de cette enveloppe ne s'ébruite. Peut-être. »
   Le commandant, qui n'était pas convaincu, secoua la tête, puis il fit signe au responsable de la sécurité, qui procéda à un rapide examen des lieux. Il le fit en personne méthodique, compétente, mais ne trouva rien d'intéressant. Lirna Kii n'aimait pas s'encombrer de bagages et avait seulement un sac de voyage de bonne taille. Quand il eut terminé, Kadar se tourna vers le commandant et Uriel Qeta, puis dit, en tendant les bras : « Ici, il n'y a rien qui puisse nous aider. »
   « Bien, Kadar, alors nous pouvons sortir », fit le commandant. « Vous ferez mettre les scellés sur cette pièce et porter le cadavre dans un compartiment réfrigéré. Il incombera à la police de Mariner Point de débrouiller ce mystère. » Puis, se tournant vers le planétologue, il ajouta, avec un sourire forcé :
   « À moins que le professeur Qeta ne trouve la solution au rébus que Lirna Kii nous a laissé. »
   Il le regarda comme s'il attendait une réponse immédiate. Mais Uriel Qeta n'était pas en mesure de la lui donner. Les quatre noms, pour le moment, ne lui rappelaient que certains scientifiques célèbres.
   « Il faut que je réfléchisse », dit-il.

   Plus que quatre heures avant l'arrivée à Mariner Point. Uriel Qeta s'arrêta un moment devant la porte du carré des officiers. Le commandant Kerensky l'avait fait appeler, et le planétologue savait ce qu'il allait lui demander. Mais la réponse n'allait pas du tout lui plaire.
   Il frappa. Un steward lui ouvrit et sortit aussitôt. À l'intérieur se trouvaient le commandant Kerensky, son second, Weber, le chef de la sécurité Kadar, le responsable des approvisionnements, Lopez. Le commandant avait les traits tendus et le regard sévère. Il était manifestement de fort mauvaise humeur et ne se perdit pas en circonlocutions.
   « Professeur Qeta, j'attendais votre rapport avant le débarquement sur le mystérieux message que vous a laissé Lirna Kii. Je suis certain que maintenant, vous l'avez déchiffré. Il nous faut résoudre ce mystère avant d'être à Mariner Point. Ceci est mon vaisseau et je tiens à résoudre moi-même les problèmes qui se posent à bord. »
   Uriel Qeta s'assit à la table, bien qu'il n'y ait pas été invité. Zut ! se disait-il, le commandant a tendance à me traiter comme si j'étais un de ses subordonnés, alors que je me suis occupé de l'affaire par pure amabilité. Personne n'allait lui imposer quoi que ce soit.
   « C'est vrai », admit-il. « Mais avant de parler je voulais être absolument sûr. De toute façon, je serais venu vous voir dans une demi-heure au maximum. »
   Le commandant jeta un coup d'œil à la pendule murale qui indiquait l'heure standard. « Je vous donne au maximum un quart d'heure », dit-il sèchement. « Puis je devrai m'occuper des procédures d'arrivée et de débarquement. Alors soyez bref. »
   Les autres officiers de bord parurent quelque peu gênés par le ton autoritaire du commandant, mais aucun ne dit mot. Le commandant Kerensky avait à juste titre la réputation d'être un homme peu commode et ils étaient habitués à sa brusquerie.
   Uriel Qeta n'allait pas se laisser impressionner. Le vieux peut toujours jouer les durs, se disait-il, c'est moi qui ai les cartes en main.
   « En fait, je pense être parvenu à la solution », dit-il, avec un aimable sourire. De l'enveloppe qu'il avait apportée, il tira le message de Lirna Kii et le posa sur la table, de manière que tout le monde puisse le voir.
   « La réponse que nous cherchons se trouve toute dans ces quatre noms, tels que les a écrits la journaliste, et, puisqu'il s'agit de noms de scientifiques, il est évident que la démarche conduisant à la solution doit être de caractère scientifique. »
   Le commandant dit seulement : « Allez-y ! », mais le ton laissait entendre qu'il fallait ajouter : « dépêchez-vous et venez-en au fait. » Sa main tapotait impatiemment un carton qu'il avait devant lui et qui s'intitulait Liste des passagers.
   Uriel Qeta n'accéléra pas le mouvement pour autant. C'était SON moment, et il entendait en profiter. Il jouissait déjà de la figure que ferait tout à l'heure le commandant.
   Il montra du doigt les quatre noms sur le papier de Lirna Kii. « Comme nous l'avons déjà dit, il s'agit de quatre noms de scientifiques célèbres. Mais comment peuvent-ils permettre d'identifier une personne présente ici, à bord ? »
   « J'ai déjà vérifié, et aucun de ces noms ne correspond à ceux des passagers », coupa le commandant Kerensky. « Alors ? »
   « Alors, il ne reste plus qu'à trouver un dénominateur commun minimum entre ces noms », reprit sereinement le planétologue. « Le premier nom est Rydberg, un physicien célèbre surtout pour ses travaux sur les gaz, à tel point qu'il a donné à la science la "constante de Rydberg", fondamentale en spectroscopie, qui se décline en nombreuses formules mathématiques. » Le doigt se posa sur le nom suivant. « Bolzman. Encore un physicien célèbre, lui aussi pour ses travaux sur les gaz et auteur de la constante de Bolzman, appliquée aux gaz parfaits, liée elle aussi à la constante de Rydberg. »
   La planétologue fit une pause, mais personne ne pipa mot, sauf le second, Weber, qui demanda : « Et Van der Waals… »
   « Encore un physicien célèbre qui s'est beaucoup occupé de gaz. Il est l'auteur d'une formule concernant l'état des gaz réels qui, encore une fois, contient la constante de Rydberg. » Uriel Qeta leva les yeux et les promena sur les visages de toutes les personnes présentes. Le commandant avait du mal à contenir son impatience, mais ne disait mot.
   « Venons-en au quatrième nom », poursuivit Uriel Qeta. « Maxwell. Un physicien écossais qui s'est donc lui aussi occupé de gaz, de la cinétique des gaz, pour être précis, mais surtout d'électromagnétisme. Il est l'auteur de la théorie qui unifie les ondes lumineuses et les ondes électromagnétiques. En son honneur, l'unité de mesure de l'induction magnétique a été appelée maxwell. Et c'est le nom qui ne colle pas parmi les quatre que Lirna Kii a laissés par écrit. Évidemment, l'élément clé pour résoudre le rébus de l'identité. » D'un geste brusque, le commandant Kerensky ouvrit machinalement le carton contenant la liste des passagers, mais le referma aussitôt. « Il n'y a pas de Maxwell à bord, comme je l'avais déjà constaté », s'écria-t-il, exaspéré. « Où voulez-vous en venir, professeur Qeta ? »
   Un large sourire ironique se peignit sur le visage du planétologue. « À la solution, commandant. À l'espion du Front qui se trouve à bord de ce vaisseau. Seulement, Lirna Kii n'a pas voulu me rendre les choses faciles. Ou bien elle voulait les rendre difficiles pour d'autres. Je ne sais pas. Ce qui est certain, c'est que c'était une femme très douée. »
   « Peut-être Maxwell n'est-il pas le nom exact », intervint le responsable des approvisionnements, Lopez. « Peut-être la clé se trouve-t-elle dans un autre nom ? »
   « Oh, non ! » Uriel Qeta secoua la tête. « Lirna Kii a été très précise. Dans le message, elle m'a laissé pour ainsi dire un moyen de contrôler. »
   Il prit en main le feuillet écrit par la journaliste et lut : « Pour cela je vous laisserai une indication dont je suis certaine que vous saurez l'interpréter, grâce à votre capacité d'induction. »
   À nouveau, il leva les yeux sur l'assistance. « L'induction, messieurs, non la déduction. Pourquoi aurait-elle utilisé ce dernier terme qui ne convenait pas ? Si elle a écrit induction, c'est parce qu'elle voulait que je pense à Maxwell et à l'induction magnétique. »
   « Quel esprit contourné », commenta le chef de la sécurité, Kadar.
   « Mais précis », corrigea Qeta.
   Le commandant Kerensky jeta un œil sur la pendule de bord : « Le temps dont vous disposez se termine, professeur Qeta. Les petits jeux, ça suffit. Le moment est venu de donner ce nom, si vous l'avez vraiment identifié. »
   « Oh ! Là dessus, il n'y a aucun doute. Parce que, vous voyez, l'unité d'induction magnétique maxwell appartient à un système ancien, le cgs, qui n'est plus utilisé depuis bien longtemps. Aujourd'hui on utilise le Système international et cette unité… »
   Il tourna la tête en direction du second : « s'appelle weber, exactement comme vous, monsieur Weber. »
   Le second bondit sur ses pieds, furieux. « Comment vous permettez-vous… » balbutia-t-il, mais Kadar, le chef de la sécurité, fut rapide. Il passa derrière lui et, posa la main sur son épaule, le força à s'asseoir.
   Les yeux du commandant Kerensky lançaient des éclairs : « Monsieur Weber est un de mes officiers, non un passager », fit-il observer, sèchement.
   « Et en fait, Lirna Kii n'a jamais dit que l'espion devait se trouver parmi les passagers. C'est ce que nous avons pensé, nous. Moi aussi, au début j'ai considéré comme allant de soi que l'espion était parmi les passagers, même parmi ceux qui se seraient ensuite rembarqués pour Encelade. Mais Lirna Kii a dit textuellement : Si ce message parvient entre vos mains, cela voudra dire que l'espion du Front à bord du Deimos m'aura éliminée. À bord, commandant, et à bord d'un astronef, outre les passagers, il y a l'équipage. Cela explique aussi pourquoi elle n'a pas voulu indiquer clairement le nom dans le message. Elle ne savait pas qui allait le dire et a pensé qu'il y avait peut-être des raisons de ne pas le révéler immédiatement. En fait, elle m'a laissé la liberté de choisir. »
   « Cette accusation, vous devrez l'étayer de preuves plus solides, professeur Qeta », protesta Weber, pâle de rage.
   Uriel Qeta le regarda, d'un air angélique. « Cette tâche n'est pas de mon ressort, monsieur Weber. Mais je vous assure que quand on sait où chercher, on trouve toujours quelque chose. Moi, ce qui m'intéressait, c'était simplement de décrypter le message de Lirna Kii et de livrer son assassin à la justice. »
   Le commandant Kerensky se leva. Son expression était celle d'une rage difficilement contenue. Il devait considérer comme une offense personnelle le fait que son second était un espion du Front pour l'indépendance des planètes et avait trahi sa confiance. Mais quand il se tourna vers le chef de la sécurité, son ton était froid et impersonnel : « Arrêtez monsieur Weber et enfermez-le dans la cellule de bord. Nous le remettrons aux autorités de Mariner Point, et il leur incombera alors de s'occuper de l'affaire. » Puis se tournant vers le planétologue avec un sourire amer, « Et merci à vous, professeur Qeta pour votre aide, bien que je ne puisse pas dire que la solution m'ait vraiment fait plaisir. »
   Mais cela, Uriel Qeta l'avait prévu.


FIN


© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original Scalo a Mariner Point. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.

 
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La Vengeance...

25/03/14