La nouvelle


   Simon Taylor regrettait déjà d'être entré dans le bureau lugubre de l'agence de voyages pour s'inscrire à cette excursion en Swirlande. Le service était excellent, les hôtels très propres, bien tenus et puis le personnel était poli. Et pourtant…
   Il vit l'énorme autocar aux vitres opaques devant l'arcade lumineuse qui marquait l'entrée de l'hôtel et éprouva soudain non pas du plaisir mais une impression désagréable. Les employés chargèrent les bagages sur un chariot qu'ils poussèrent jusqu'à la porte de l'établissement, déchargèrent, lurent les noms des propriétaires des valises et portèrent celles-ci dans les chambres. L'accueil était bien organisé ; il ne restait qu'à consulter le programme de la journée, ce qu'il fit. Il disposait d'une vingtaine de minutes jusqu'à l'heure du repas, assez pour jeter un coup d'œil aux alentours.
   Il se promena entre de curieuses statues dispersées dans un parc et passa près des poutrelles d'un pont qui surplombait un étroit ruisseau. Tout cela ne lui parut pas très intéressant et il poussa jusqu'à la route. Les sommets bleutés des montagnes se détachaient dans le lointain. Les pentes étaient marquées de plaques de neige que masquaient les branches de pins mais qui réapparaissaient ça et là comme les coulées d'une cascade. De toute évidence, la Swirlande était un beau pays, et si ça n'avait pas été ses compagnons de voyage, l'expérience lui aurait laissé des souvenirs inoubliables.
   Simon Taylor s'était retrouvé veuf à un âge assez avancé, et il avait eu l'idée de voyager pour rendre moins insupportable la douleur que lui causait la perte irréparable de son épouse. L'âge n'avait pas amoindri son énergie ; il faisait partie des seniors curieux, très actifs, aux yeux vifs. Mais ses compagnons gâchaient le plaisir de la nouveauté et son envie de découvrir. Des gens désagréables, à croire qu'on les avait réunis à dessein. On aurait dit une bande de délinquants, de sadiques, de malfrats. Les atteintes de l'âge ne pouvaient expliquer ce que leur passé semblait avoir de trouble.
   C'était flagrant dans le cas des Mason, assis à sa gauche dans l'autobus. Un couple ténébreux, au nez d'oiseau de proie, aux grands yeux saillants, au comportement sans pitié. Jamais ils ne donnaient le moindre pourboire au personnel ; sans cesse ils se plaignaient. Quand Simon s'écriait : « Quelle belle formation rocheuse ! », ils tournaient leur cou plissé et répondaient sèchement : « Aucun intérêt ». Il en allait de même pour Bernie Curtis qui avait pris place à côté de lui. Toujours mécontent, toujours à bêler comme une vieille chèvre. Au début, Simon avait essayé de lier des relations amicales, mais en vain. Bernie réagissait avec une complète indifférence à tout rapprochement et, à mesure que les jours passaient, son attitude se faisait hostile.
   Derrière lui, le couple d'anciens n'était pas plus agréable, et devant lui il y avait la porte de l'autocar.
   C'étaient les mêmes personnes qui composaient son entourage pendant les repas, et Simon Taylor se voyait contraint de les supporter en permanence. Le cinquième jour, il avait l'impression d'être une brebis au milieu d'une meute de loups, et il tenta de fuir leur compagnie.

   Une vieille Ford avec une remorque de forme ovale était garée au bout de la rue, près de l'autoroute. Une femme au teint basané se pencha à la fenêtre de la voiture. Elle portait une tresse noire si longue qu'elle touchait presque les pneus. Tiens, ici aussi il y a des gitans, se dit Simon, qui était surpris et qui le fut plus encore quand il entendit un accent londonien typique :
   — Oui, cher monsieur, à chacun l'excursion de son goût.
   — Vous lisez dans ma pensée !
   — Tout à fait. Seriez-vous assez aimable pour me montrer votre main ? Je suis chiromancienne. Allez-y ! Ça ne coûte pas une fortune.
   Une force invisible lui fit faire un pas en avant et tendre la main que la gitane prit doucement et qu'elle commença à examiner.
   — Comme c'est curieux ! s'exclama-t-elle. Manifestement, il y a une erreur. Mais ça peut s'arranger.
   — Je ne vous comprends pas.
   — Je veux parler de votre avenir. Il y a une erreur d'orientation. Vous êtes dans le mauvais sens, mais, de toute manière vous arriverez à destination. Vous avez devant vous une longue et belle route, monsieur Simon. Regardez cette ligne, on ne peut pas s'y tromper. La petite ligne qui la croise annonce une complication, mais, comme je vous l'ai dit, ça peut se résoudre.
   — Vous ne pourriez pas me dire quelque chose de plus concret.
   — C'est inutile, monsieur Simon. Vous saurez demain ce que je veux vous dire.
   — Je vous dois combien ? Encore que je ne sois pas très content du résultat.
   — Rien. Vous me paierez la prochaine fois.
   — La prochaine fois ?
   — Nous nous reverrons, monsieur Simon. Il serait impossible de manquer ce rendez-vous !
   Plutôt perplexe, il regagna l'hôtel. Quand il entra au restaurant, ses compagnons antipathiques l'attendaient, assis autour de la table.
   — Le repas est à midi pile, et vous avez quinze minutes de retard, lui dit sèchement Bernie Curtis.
   — Je regrette. Il ne fallait pas m'attendre, répondit Simon, mal à l'aise.
   — C'est une question d'éducation, rétorquèrent les Mason qui fixèrent sur lui leurs yeux pleins de rancœur.
   Simon baissa la tête sur son assiette de soupe et essaya de penser à autre chose. Il ne leur devait rien, après tout. Les autres continuaient à actionner leurs cuillers comme des automates et à lui jeter des regards de haine… La gitane avait quelque chose de fascinant, d'inquiétant, mais elle lui avait caressé la main avec beaucoup de douceur. Oui, il se rappelait comment elle lui avait caressé la main. De quelle erreur voulait-elle parler ? Et quel rendez-vous ?
   Simon avala à la hâte le second plat. Il n'attendit pas le dessert, bredouilla une excuse et se leva. Les visages qui l'entouraient étaient si déplaisants qu'il décida de s'isoler pendant une heure avant l'excursion au monastère de Saint-Lazare programmée pour l'après-midi.
   Il gagna la réception, prit sa clé et traversa le vestibule presque au pas de course en direction des escaliers. Simon ne voulait pas retrouver les autres dans l'ascenseur ; il préféra monter à pied au troisième étage. Il ferma la porte à clé et poussa un soupir de soulagement. Il passa le reste du temps à lire.

   Simon Taylor prit place dans l'autocar deux minutes avant le départ. Il regarda autour de lui : il n'y avait personne d'autre. Il se réjouit de sa solitude. Assurément, les autres avaient choisi de rester se reposer au lieu de visiter le monastère. L'autocar démarra.

   La visite l'avait à tel point impressionné qu'il préféra ne pas aller dîner. Il alluma la télévision, ouvrit une bouteille de bière et regarda les programmes bien qu'il ne comprît pas la langue du pays. Ensuite, il changea de chaîne, regarda un film anglais très bizarre et alla se coucher assez satisfait.
   Le matin, il paya la note du minibar, se rendit au restaurant et commanda son petit déjeuner sous les regards qui l'observaient tout alentour. Simon essaya de les ignorer, mais c'était impossible. Ces gens-là le rendaient nerveux, et il restait deux jours avant la fin du voyage. Il se demanda s'il vaudrait mieux renoncer au reste du séjour en Swirlande, prendre le premier avion pour rentrer et retrouver cette maison où personne ne l'attendait. Il y avait un autobus pour la capitale, et il envisagea sérieusement cette possibilité. Il lui faudrait prendre une décision avant l'heure du déjeuner.
   Simon Taylor gagna sa place et jeta un regard rapide sur les sales têtes de ses voisins qui, ostensiblement, prétendaient l'ignorer. L'autobus démarra, accéléra, puis s'engagea dans l'étroite route de montagne en lacets où il avançait lentement, tel un animal dompté, habitué et indifférent à l'ambiance extérieure.
   Au bout d'une heure il se mit à neiger. Le paysage devenait monotone. Simon fut gagné par l'ennui. Il tira de sa poche le passeport, obligatoire dans ce pays, et commença à le feuilleter. Il avait beaucoup voyagé ; il y avait beaucoup de visas frappés de tampons compliqués. Tout à coup, quand il regarda la dernière page, il ne parvint pas à croire ce qu'il avait sous les yeux. On lisait :

@SCEAU DU VISA : MINISTERE DES FORCES OBSCURES
VISA®
LIMBO-SERVICE CONSULAIRE®
VALIDITE : 30 jours®
CHEF DU BUREAU CONSULAIRE : A.J. LUCIFER 31929®
LIEU DE DELIVRANCE : La Terre, 30 août 2009

   Au-dessous il y avait une signature, un cachet et cinq timbres fiscaux d'une livre, dont chacun portait une image du diable. S'agissait-il d'une plaisanterie ? Il ne s'était pas préoccupé de vérifier le passeport quand il l'avait récupéré à l'agence de voyages. Ils lui avaient dit que tout était en ordre, lui avaient remis ses billets d'avion, et il était parti.
   « Est-ce que je pourrais voir votre passeport ? »
   Une lueur verdâtre passa dans les yeux de Bernie Curtis, mais celui-ci sortit le document et le donna d'un geste dédaigneux. Simon parcourut fiévreusement les pages et eut un choc quand il découvrit le même texte dans la pièce d'identité.
   — Vous avez vu ce document ? demanda-t-il d'une voix altérée.
   — Et alors ? fit son compagnon de voyage. Il lui prit le passeport des mains et le remit dans une de ses poches.
   — Peut-être que c'est une blague, murmura Simon.
   — Une blague ? Bernie le fixait. Nous allons tous quelque part.
   Simon voulut ajouter quelque chose, mais il fut horrifié par ce qu'il voyait devant l'autocar. Un énorme camion se dirigeait droit sur eux. Et dans un instant…
   Simon ouvrit la portière et sauta. L'autocar se précipita dans l'abîme avec tous ses passagers. Comme par magie, deux ailes transparentes apparurent sur les épaules de Simon et le ramenèrent vers l'hôtel.

   Le trajet lui procura une impression agréable qu'il n'avait jamais éprouvée jusque là. Il n'avait pas froid malgré la neige et bien qu'il fût en veste. Sous ses pieds il pouvait voir le fil très mince de la route, les voitures et les camions pareils à de petites fourmis. Simon volait et se sentait heureux.
   Quinze minutes plus tard, il devinait, dans le lointain, l'hôtel qui s'approcha peu à peu. Il ne savait pas très bien pourquoi, mais le fait est qu'il commençait à se souvenir. La tache qu'il voyait sous ses pieds se matérialisa. C'était la vieille Ford et sa remorque. La gitane agitait la main aimablement, lentement, jusqu'au moment où ses talons touchèrent la terre ferme.
   — Je vous l'avais dit que nous nous reverrions, sourit la gitane. Il faut corriger l'erreur.
   — Je ne comprends pas de quelle erreur vous parlez.
   — Il s'agit de votre avenir, bien entendu. Vous n'aviez pas le bon visa. S'il vous plaît, pourriez-vous me donner votre passeport ? Stupéfait, Simon s'approcha et obéit. La gitane se retourna, prit quelque chose et commença à examiner chaque page. Elle s'arrêta à la dernière page et appliqua un cachet avec force. Derrière son épaule apparurent deux serpes à la lame étincelante.
   — Terminé, dit-elle. Désormais, tout est en ordre. Suivez votre chemin, il n'y a pas de problème, mais maintenant il faut rétribuer mes services, ceux d'aujourd'hui et de l'autre jour, fit-elle, le pouce pointé vers le ciel.
   — C'est combien ? demanda-t-il.
   — Tout ce que tu possèdes. Tu n'en auras plus jamais besoin, chèques, argent liquide, cartes de crédit. Tu me laisses tout.
   Simon sortit son portefeuille et le lui remit. Ce geste lui parut des plus naturels ; il sentit que c'était normal.
`    Il s'envola vers le ciel. Tout à coup, il se souvint du passeport et le tira de sa poche. Avec curiosité il lut la dernière page.

@SCEAU DU VISA : MINISTÈRE DES FORCES CÉLESTES®
VALABLE POUR L'ENTRÉE AU PARADIS®
VALIDITÉ : illimitée®
CHEF DU BUREAU CONSULAIRE : D.H. Deathson®
LIEU DE DÉLIVRANCE : La Terre, 24 septembre 2009

   On voyait la signature et les cachets correspondants. Les timbres fiscaux avaient disparu.


FIN


© Khristo Poshtakov. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de la version en langue anglaise par Pierre Jean Brouillaud.
 
 

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01/07/08