La nouvelle




   Dungannon, comté de Tyrone, Irlande - 1987

   Un pub caché dans la campagne, solitaire. Il n'y a pas meilleur endroit pour lécher les plaies de l'esprit, ravaler les désillusions personnelles et planifier de nouveaux coups.
   Sous le nom de Morrigan – un nom qui, dorénavant, ne faisait plus trembler que les érudits. En effet, qui, en ce temps-là, se rappelait l'ancienne déesse de la mort ?
   Elle descendait souvent dans des lieux comme celui-là, faussement revêtue de chair humaine et de cheveux noir de corbeau.
   Elle commandait toujours et seulement la même chose. La Guinness, noire comme la mort. Comme Elle.
   Quatre-vingt dix-sept ans, plus ou moins. C'était le temps qu'il lui restait, dans le cadre de son présent mandat. Quand elle avait vu la Grande Lumière, un instant elle s'était crue morte. Elle, la Mort ! Et, en un sens, c'était bien le cas.
   L'Assemblée de Tout ce qui est Sacré s'était prononcée. Cent ans, lui avait-on dit, pas plus. Pendant encore cent ans, l'humanité connaîtrait les affres de la mort. Ensuite, ce serait fini. Ce qui se passerait alors, on ne l'avait pas dit.
   Pour Morrigan, rien de bon.
   À partir de ce moment-là, elle avait fait une courte pause, puis s'était remise au travail. Mais maintenant c'était différent. Elle n'obéirait plus simplement au Mécanisme, au bizarre ordonnancement des choses qu'elle-même ne comprenait pas. Désormais, de temps en temps, ce serait elle qui choisirait les victimes.
   Ses pensées furent interrompues par le grincement de la double porte en bois du pub. Entrèrent trois hommes vêtus de couleurs sombres, au regard décidé, qui s'installèrent à une table. Une table d'habitués, probablement.
   Morrigan les connaissait. Oh ! oui ! Elle les connaissait ! Elle s'était souvent trouvée en leur compagnie.
   Patrick Kelly, cheveux bouclés, barbe noire ; un volontaire parmi les plus aguerris de la brigade de l'IRA, comté Tyrone. Brève, intense carrière parmi les rebelles. Morrigan l'a vu tuer, de sang froid.
   Jim Lynagh, de Monaghan Town. Volontaire de l'IRA. Passe cinq ans à la prison de Maze. En sort avec une approche maoïste de la guerre civile irlandaise. Visage net, celui d'un brave garçon.
   Pàdraig McKearney. Né à Moy, d'une famille de guerriers. Essaie d'étudier, mais la guerre prend le dessus. Cinq ans de prison, lui aussi. Et maintenant de nouveau à pied d'œuvre.
   De sa place, Morrigan peut entendre leurs propos. En outre, la mort est célèbre pour la finesse de son ouïe.
   « J'ai un nouvel objectif, dit Patrick. Loughgall, un poste de la Royal Ulster Constabulary1.
   — Un nid de poulets, à Loughgall ? Ça n'est pas un hasard ? C'est un territoire unioniste2.
   — Tu pues la trouille, Jimmy, ironisa Patrick.
   — Non. Peur, non. Mais si…
   — Nous ne pouvons pas rester dans notre territoire ! Il faut frapper là où ils se sentent le plus en sécurité ! Le plan est bon. Ce sera comme à Ballygawly, huit de nos hommes contre un idiot de protestant à moitié ivre. Ce sera une réussite.
   Morrigan se souvenait de Ballygawly. Une attaque voulue, improvisée. On tirait de tous les côtés. La mort avait pris avec elle une poignée de policiers, n'en épargnant que trois. Patrick aurait également tué ces trois-là, mais Morrigan en avait décidé autrement. On ne peut pas satisfaire la soif de sang de tous les guerriers du monde !
   Patrick se retourna soudain et la regarda dans les yeux. Que pouvait-il percevoir ? Pouvait-il voir son vrai visage ?
   Impossible. Les mortels étaient aveugles à ce qu'ils ne voulaient pas voir. Et pourtant, s'il s'agissait de l'un de ceux, très rares, qui parvenaient à voir l'invisible ?
   Jim reprit la parole, attirant l'attention de Patrick qui détourna son regard de Morrigan. Non, Patrick n'avait pas le don.
   Morrigan finit sa pinte et se leva. Elle en avait assez entendu.
   Loughgall, un poste de la RUC*. Elle y serait elle aussi.
   Elle sortit du pub qui sentait le moisi. Dehors, l'air nocturne était frais, humide et rappelait d'autres temps, d'autres morts. Peut-être y avait-il eu la peste à Dungannon, des siècles auparavant ? Ou bien est-ce que ç'avait été un champ de bataille ? Morrigan ne se rappelait pas. Tout ce dont elle se souvenait, c'était que l'Irlande, une toute petite île, l'avait toujours tenue assez occupée et que, à travers les millénaires, elle s'y était attachée, à sa façon.
   Elle ouvrit son sac pour prendre un bout de papier sur lequel elle écrivit trois mots : « Loughgall. RUC. P. Kelly. »
   Elle souffla sur le papier qui s'envola. Il arriverait rapidement aux yeux de ceux à qui il était destiné. Morrigan avait beaucoup d'amis parmi les vivants. Elle allait vite retrouver le jeune Kelly.

   7 mai 1987, Dungannon

   Patrick était inquiet quand il alla se coucher cette nuit-là. Il ne pouvait pas le savoir, tandis qu'il s'allongeait sur le lit par cette tiède nuit de mai, mais il n'était pas seul. Morrigan était avec lui, à côté de lui, et, invisible, elle attendait qu'il ferme les yeux. Alors il lui appartiendrait.

   « Silence dans la salle ! » hurla le juge qui abattit son lourd marteau en os. Tout le monde se tut. Patrick la regarda dans les yeux, cette femme juge : ces yeux noirs et aussi inexpressifs que ceux d'un corbeau ; ils lui rappelaient quelque chose ou quelqu'un.
   Il se trouvait dans un espace clos mais immense. Une centaine de mètres au-dessus de lui on distinguait une voûte de pierre, comme celle d'une immense caverne souterraine. Devant lui, un banc de pierre noire, au-dessous de lui, un siège de pierre noire. Derrière lui et la juge il y avait beaucoup d'autres personnes assises en rang sur des sièges comme le sien. Patrick identifia les lieux : un tribunal.
   Il en avait vu un, de l'intérieur, en 1983. Quinze minutes d'audience, rien de plus, grâce à ses amis, et il avait été libéré.
   Mais celui-là était un tribunal différent. Infernal, pouvait-on dire. Lui vinrent à l'esprit les vieilles histoires irlandaises sur les dieux qui habitaient sous terre, et, un instant, il pensa qu'il avait abouti dans un Sidh, un tumulus où vivent les anciens Tuatha Dé Danann.
   « Témoins, reconnaissez-vous cet homme ? demanda la juge.
   — C'est lui ! C'est lui ! » hurla la foule. Une douzaine d'hommes aux traits tordus par la rage. Patrick ne reconnut pas les visages, pas un seul. Mais il remarqua les uniformes : des policiers unionistes. Soudain, il comprit qu'il s'agissait de ceux qu'il avait tués au cours de ses dernières missions. Etaient-ils si nombreux ? Patrick sourit : ce devait être un rêve. Il se souvenait très bien des photos de ces hommes déposées sur leurs cercueils, reproduites dans les journaux.
   « Quelle est l'accusation ? demanda-t-il, d'un ton bravache.
   — Homicide ! hurla la foule. Prévisible.
   La juge actionna de nouveau son marteau.
   — Accusé, souhaitez-vous réfuter ces accusations ?
   — J'ai droit à un avocat. Je ne parlerai qu'en sa présence, répondit-il, impassible. Il connaissait ses droits.
   — Pas devant mon tribunal, riposta la juge. Ces longs cheveux noirs comme les ailes d'un corbeau lui rappelaient quelque chose. Ici, les règles, c'est moi qui les fais, et tu dois te défendre seul.
   Patrick déglutit. Dans quel étrange rêve s'était-il fourvoyé ? Mais il s'agissait d'un rêve, il en était sûr.
   — Je dois corriger l'accusation ; mon action n'est pas un homicide, mais une révolte contre un pouvoir injuste, pour le bien du peuple irlandais, lança Patrick. Il avait toujours désiré faire cette déclaration face à un tribunal.
   La juge sourit. C'était une jeune femme, mais Patrick ne parvenait pas à la trouver attirante, surtout sous cette toge noire.
   — Il doit y avoir une erreur, répliqua-t-elle. Tous les présents ici affirment appartenir au peuple irlandais, mais ils n'en ont tiré aucun avantage.
   — Faux. Ceux-là ne sont pas plus irlandais que les rats qui empestent les égouts, que les corbeaux mangeurs de cadavres, que les serpents que Saint Patrick a chassés de notre île !
   Les témoins, ou plutôt les victimes, se mirent à hurler de rage. Patrick aurait voulu se lever, se jeter sur ces maudits Unionistes, mais il n'y parvint pas. Il était cloué sur son siège. Tant pis, après tout ils étaient déjà morts.
   Enfin, le marteau de la juge cogna encore une fois.
   « Patrick Kelly, as-tu quelque chose d'autre à dire pour ta défense« ?
   Patrick fit non de la tête. Il n'avait rien d'autre à dire.
   « La condamnation, dit la juge en pointant le doigt, est la mort !
   — Seul les voleurs peuvent être jugés. Les héros meurent en martyrs, répondit Patrick, la tête haute. Il avait peur de la mort, même en rêve, mais il ne l'aurait jamais admis. Pas davantage au dernier instant.
   Combien d'hommes étaient morts pour la même cause ? Des centaines ? Des milliers ? Des millions ? Il ne serait que le énième martyr.
   Soudain, Patrick se réveille dans un bain de sueur. Il se change et se recouche : c'est une journée chargée qui l'attend.

   8 mai 1987, Loughgall

   Loughgall est une petite ville de province. Il y a des maisons grises abandonnées, un asphalte gris défoncé, un ciel gris plombé, et, plus loin, en dehors de la ville, de verts pâturages pour de maigres brebis.
   Par les rues de Loughgall se promène Morrigan.
   Nous sommes dans l'Ulster, près du Lough Neagh. Les légendes racontent que le lac fut créé par le dieu Dagda. Que sur cette terre est né le héros Cuchulinn, mort dans une embuscade contre cent guerriers. Qu'il est mort debout, les yeux ouverts. Les légendes ne disent pas toute la vérité : j'y étais. Je me souviens.
   Morrigan soupire. Est-ce de la nostalgie, ce qu'elle éprouve ? Dans moins d'un siècle son travail sur la Terre se terminera, et maintenant, elle peut seulement faire une pause et se souvenir. Regarder en arrière, vers le temps où elle était encore vénérée et où les mortels se soumettaient, sans tenter de lui opposer les moyens ridicules de leur science.
   Elle sent les regards de quelques hommes fixés sur elle. Attirance et peur, tels sont les sentiments qu'elle suscite, elle le sait, bien que personne ne sache qui elle est en réalité.
   Morrigan ricane et trouve un banc, devant le poste de la RUC. Elle s'assied en attendant. L'enfer ne va pas tarder.

   18h00
   Un fourgon bleu foncé passe devant le bâtiment gris de la RUC. Tenues de travail, visages dissimulés, regards tendus. Pour les passants ce n'est qu'un fourgon comme les autres, mais Morrigan sait qu'il s'agit d'une patrouille de reconnaissance. Il y en a toujours une, avant le coup. Morrigan reste assise, en attendant. Rien ne presse, pour elle. Elle fait semblant de fumer. Le fourgon reviendra.
   Et elle n'est pas seule à savoir.
   À l'intérieur du poste de la RUC il y a des hommes. Elle le sait. Tendus, anxieux, ils savent que, tôt ou tard, ils entendront une explosion, et puis plus rien. C'est peut-être ce qui fascine Molligan, le fait que là, en Irlande du nord, la mort fasse moins peur. Bien sûr, elle aime qu'on la craigne, mais la terreur elle même, après des millénaires, c'est ennuyeux. En échange, les Irlandais sont encore capables de l'étonner.

   19h00
   Une excavatrice traverse les rues étroites de Loughgall. Une visite qui n'est pas surprenante, dans ces coins-là. Quelqu'un remarque les barils sur la pelle mécanique de l'engin. On dirait des barils de pétrole, curieusement. Bien sûr, personne ne soupçonne qu'il y dedans du plastic. Personne n'a le temps de dire ou de faire quoi que ce soit.
   Au volant de l'excavatrice il y a un homme, Declan Arthurs. Morrigan parvient à le voir, elle voit sa peur, mais aussi la détermination et la rage qui le portent à vaincre sa terreur. Declan quitte la chaussée pour donner directement contre le poste de police.
   Revient le fourgon bleu de tout à l'heure. Cette fois, il va à toute allure et freine brusquement devant le bâtiment gris. Le hayon s'ouvre.
   Morrigan redevient invisible, vole jusqu'aux épaules de sa victime présélectionnée Patrick Kelly.
   Patrick ne s'est pas rasé, ce matin. Il n'a pas non plus pris de douche, pour une bonne raison, ce qui l'attend, ce n'est pas un défilé de mode. Il tient un fusil acheté de contrebande. Tenues bleues de travail, passe-montagnes noirs, armes à la main. Huit hommes se ruent hors du fourgon.
   L'un d'eux, Tony Gormley, lance sa bombe sur l'échelle de l'excavatrice qui est encore adossée au mur du bâtiment gris de la RUC. Le lancement est parfaitement réussi. On entend tout d'abord une rumeur, puis le rugissement des flammes.
   L'explosion détruit le flanc du bâtiment. Morrigan soupire.
   Trois hommes, là-dedans, ont été mortellement blessés, maintenant c'est à elle de se saisir de leurs âmes, mais elle ne le fait pas tout de suite. Elle attend. Qu'ils agonisent donc quelques instants – l'action va commencer.
   Les hommes de l'IRA ouvrent le feu, à travers les flammes. Les projectiles volent au hasard, avec un seul objectif : tuer, tuer, tuer.
   C'est alors seulement que se déclenche la véritable embuscade.

   Le SAS, Special Air Service, est l'un des corps les plus prestigieux de l'armée britannique. Il a combattu en Afrique et au Moyen Orient. Il n'y a rien de mieux contre les rebelles irlandais, pense le gouvernement anglais.
   Morrigan a des connaissances à un niveau élevé, très élevé, même dans le SAS. C'est sur le bureau de l'un de ses " amis " qu'est arrivé son billet : « Loughgall. RUC. P.Kelly. »
   Faire faire son travail par les autres, ce n'est pas bien, pense Morrigan. Elle aurait pu s'emparer de l'âme de Patrick la nuit. Une crise cardiaque, une maladie rare. Une chute dans l'escalier. Mais rien de cela n'aurait été une mort digne de lui. Un vrai fiann, un guerrier, meurt sur le champ de bataille. Et elle n'est pas cruelle. En fait, les hommes de l'IRA auront la mort qu'ils ont toujours désirée.
   Au signal, une trentaine d'hommes du SAS ouvrent le feu. Ils ont des armes lourdes, une puissance de feu impressionnante. Un à un, les hommes de l'IRA tombent, leurs gilets pare-balles inutiles dans cette avalanche de projectiles. Quelques-uns tentent de s'abriter derrière le fourgon, mais les balles traversent la tôle comme si c'était du beurre fondu.
   Morrigan se promène parmi les victimes. Elle met leurs âmes une à une dans son sac, comme une petite fille qui cueille les marguerites dans un pré fleuri.
   Enfin, elle arrive à Kelly. Il est à terre, moribond, mais il ne pourra mourir avant qu'elle ait pris son âme. Morrigan se penche sur lui et ne se laisse voir que de lui seul.
   « Eriù ! », murmure-t-il, une goutte de sang entre les lèvres. Eriù ! Ce fou doit la confondre avec la déesse de l'Irlande, l'antique Eriù ou Eire. Elle secoue la tête.
   « Morrigan » corrige-t-elle.
   Peut-être la reconnaîtra-t-il maintenant, puisqu'il l'a déjà vue en rêve. Et il comprendra que la sentence a été exécutée.
   Elle reste là, en attendant de recueillir son âme, quand une autre voiture s'engage dans la même rue. Dedans, deux hommes rentrent chez eux. Ce sont les frères Hughes, Oliver et Anthony.
   Ils viennent de terminer leur journée de travail, c'est pourquoi ils sont vêtus de bleu. Comme les hommes de l'IRA.
   Ils ne sont pas armés, et leur visage est découvert, mais les hommes de la SAS ont dans la bouche le goût du sang et ils en redemandent. Dès qu'ils aperçoivent les tenues bleues, ils ouvrent le feu.
   Morrigan sait et comprend, mais trop tard. Les frères Hughes voient le piège et tentent de faire demi-tour, mais, rapides comme l'éclair, les projectiles du SAS les rattrapent, détruisent leur voiture, sans épargner leur chair. Le véhicule percute un poteau, s'immobilise. Dedans, les frères Hughes sont blessés mortellement.
   Un instant, Morrigan hésite. Elle pourrait laisser vivre Oliver et Anthony. Bien sûr, ça poserait problème. On parlerait de miracle. Du monde entier on enquêterait sur le mystère des deux frères qui auraient survécu au tir du SAS.
   L'Assemblée de Tout ce qui est Sacré n'apprécierait pas du tout.
   Un instant, elle réfléchit.
   Ces deux hommes n'avaient rien à voir avec l'IRA, avec l'embuscade, avec quoi que ce soit. Pour une fois, elle pourrait se montrer magnanime.
   Puis, légère comme l'air, elle s'approche de la voiture et recueille leurs deux âmes modestes. Elle les envoie, avec toutes les autres, dans l'au-delà où quelqu'un d'autre s'en occupera.
   Il n'y a pas d'innocents. Pas en Irlande du nord.

FIN


1- Police d'Irlande du nord.
2 - Protestant.


© Daniele Gabrielli. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : ERIÙ. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

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05/03/12