Patrick Raveau
a signé une trentaine de nouvelles publiées dans des magazines spécialisés dans le Fantastique ou la Science-Fiction.

Son nom a figuré au sommaire du Volume 8 des Territoires de l’Inquiétude (Denoël), et certaines de ses nouvelles ont été reprises dans les quotidiens régionaux La Montagne et L’Union.

Premier Prix du concours organisé par Infini en 1994 pour la nouvelle Mémoire du Vent (traduite et publiée en Roumanie). Deux courts romans : Le Vrai Visage de Gregory, écrit en collaboration avec Jean-Pierre Planque aux Editions Phénix (Belgique, 1992), et L’Ultime Songe de la Cité, aux Editions Destination Crépuscule (1995). Enfin, le roman Terraborn, toujours en collaboration avec Jean-Pierre Planque, aux Editions du Haut Château (1998).

Professeur de philosophie, musicien et photographe de talent, Patrick Raveau a publié de nombreux poèmes, ainsi que des essais sur les poètes contemporains.

Il a reçu le Premier Prix de Bretagne (jadis, Prix Brocéliande) en 1995 pour le recueil Second Versant de la lumière. 

 


Quelques nouvelles...
- Mémoire de pierre (Destination Crépuscule 2, 1995)
- L'autre rivage (anthologie Les territoires de l'inquiétude 8, Denoël, 1995)
- L'Ultime songe de la Cité (Destination Crépuscule, 1995)
- Jeux de lumières (Destination Crépuscule 3, 1996)
- Erika (anthologie Les enfants vampires, Lueurs Mortes Éditions, 1995)
- La flûte assassinée (Bifrost n°2, 1996)
- Mémoire du vent (Almanah Anticipatia, Roumanie, 1998)
- Le Syndrome du caméléon (anthologie Invasions 99,Orion Éditions, 1999)



Ses plus récentes parutions :
Paroles, en ce pays muet.
Poèmes
Préface de Daniel Leduc.
Collection "Poètes des cinq continents", Éditions L'Harmattan.
84 p., 60FF.
  Lumières violentes
sur le site
www.manuscrit.com

A paraître :
Hydriss, son premier "long" roman SF est annoncé aux éditions Asgard, collection « Micronos ». Parution en Février 2013. Couverture de Michel Borderie.

Trombino
Par titre
Par auteur




   Je m'appelle Erika ou Aurélia, peut-être Isabelle. Qu'importe, je suis une petite fille, une toute petite fille qui vit seule dans une grande pièce privée de la clarté du jour, seule, abandonnée à la nuit.
  Sous la porte un filet de lumière réchauffe mon cœur meurtri par toutes ces nuits passées ici, recroquevillée sous des draps inconfortables et humides.
   Maman n'est pas revenue, ni Papa. Ils sont partis il y a si longtemps que je ne sais plus s'ils existent vraiment. Je ne me souviens plus de la couleur de leurs cheveux, de la couleur de leurs yeux, du son de leurs voix.
  De mes doigts squelettiques je palpe mes jambes amaigries. Sont-elles paralysées ? Comment pourrais-je le savoir ? Je ne bouge plus depuis si longtemps ! Seul le grincement intermittent de mes dents me rappelle que je suis vivante.

  Un coup à la porte. Deux coups. Je frissonne. Les coups redoublent de force. Je ne parviens toujours pas à bouger, seule dans ma longue nuit. Je remonte les draps jusque sous mes yeux. Les coups s'estompent. J'essaie de dormir. Un bruit d'insecte envahit mon esprit. J'en ai dévoré quatre hier au soir. Ils allaient et venaient sur moi, couraient sur mes tibias et mangeaient la croûte de mon ventre.
  Je les ai saisis entre deux ongles et j'ai bu à leur chair. J'ai bu et ricané comme une hyène. Je n'ai mangé que ça.
  J'attends maman ou papa.
  Qui viendra en premier me sortir de cet enfer ? Je sais que je parviendrais à me lever mais la porte est condamnée. Qui m'a enfermée ici, dans une pièce sans lumière ?
 
  Des coups viennent de monter du sol, ou d'en dessous. Les coups sont violents, plus violents que ceux de la porte. J'ai peur...
  Non, je n'ai tué ni mon père ni ma mère ! Pour qui me prenez-vous ? Je m'appelle Erika, oui c'est ça, Erika ou peut-être Isabelle...
  Viens mon mignon, viens courir sur mon sexe, amuse-toi avant que je t'attrape, petit cafard, petit monstre. Oui, viens sur mes seins, mes seins de vieille femme abandonnée. Voilà, c'est bien, tu es si gentil. Donne-toi à moi. Ta chair liquide coule sur mon palais, entre mes dents et ta carapace se plie et craque tandis que je sens une douce brûlure en moi, au creux de mon ventre. C'est bon, tellement bon...
  Mais j'ai si peur. On gratte sous le plancher. Je ne veux pas y aller. J'y allais pourtant quand je n'étais qu'une toute petite enfant.
  Toute petite... Il y faisait doux, et les araignées couraient sous mes jupons, sous mes robes. Non, Je ne crois pas que tous ces bruits soient ceux d'un être humain. Je n'ai enfermé personne sous terre.
  Et pourtant quelqu'un est vivant là-dessous. Ou mort...
  Je me souviens, oui, tout me revient d'un seul coup. Je dois partir d'ici, le plus vite possible. Loin d'ici. Mais je n'ai pas le droit. Elles me l'on interdit. Je suis seule, pour l'éternité.
 
   La lumière glisse sous la porte et éclabousse un instant ma demeure. Un miroir accroché au mur me renvoie l'image d'une très vieille femme. Je me coiffe, me recoiffe et tremble. J'ai peur et me recroqueville, comme la petite fille qui vit en moi. Suis-je la vieille femme hideuse, décharnée que je viens d'apercevoir dans le miroir me faisant face ?
  Qu'y a-t-il sous la trappe ? Je devrais descendre mais la peur me tient clouée au lit. La dernière fois que je me suis glissée dans l'escalier en rampant, je me suis foulé le pied. Je suis restée une semaine, peut-être plus, allongée sur le sol, car la trappe s'est refermée d'un coup. Je n'ai pas compris tout de suite qu'il ne s'agissait que du vent qui soufflait dans la chambre du haut, là où je me repose à présent, seule.
  Où ai-je donc la tête ? Que sont ces bruits qui me harcèlent jour et nuit ? On cogne à ma porte, on cogne en dessous de moi. Qui veut entrer ici ? On cogne dans ma tête, à l'intérieur de mon crâne.
  Qui veut voler mes souvenirs ? J'ai si mal. Je ne me souviens de rien. Qui veut entrer en moi ? Qui ? Vous devez penser que je suis complètement folle, que j'ai tué père et mère et que je ne suis qu'une vieille, très vieille femme abandonnée dans une bicoque en friche. Non, croyez-moi, j'ai quelquefois des accès de folie mais je ne suis pas folle. Tenez, écoutez ce qui va arriver s'ils entrent dans cette demeure. Je connais les moindres détails. Tout me revient en un éclair. Écoutez :
  L'ombre d'une femme s'insinue dans la pièce. Le petit lit est vide. Une trappe sur le sol mal refermée invite l'ombre à descendre dans le sous-sol. L'escalier glissant la fait dégringoler et elle se retrouve dans une flaque d'eau sale.
  Il y a de l'eau partout, de l'eau qui suinte sur les murs et qui s'infiltre dans le sol ! Un rire s'élève dans toute la maison. L'ombre ne parvient pas à se redresser et crie de toutes ses forces. Une main frappe, frappe sur sa tête et l'ombre retombe et s'évanouit dans la nuit.
  Vous croyez que c'est moi qui l'ai tuée ? Non... Il n'y a personne dans la cave. Personne ! Des esprits, tout au plus. Ici nous vivons en système clos. Ceux qui entrent ont droit de visite mais doivent se soumettre à la loi. Vous vous demandez certainement dans quel recoin je me cache. J'ai bien envie de vous répondre que je ne le sais pas moi-même, que je suis partout et nulle part. Regardez donc sous les draps. Il y dort une toute petite fille... toute petite !
  C'est peut-être moi, qui sait ?
 
   On frappe au plafond. Quelqu'un veut descendre de là-haut. La petite fille aimerait tant découvrir pourquoi elle ne peut s'échapper de ce lieu sinistre. Je suis dans la cave et je l'attends. Je suis une très vieille femme. Venez à moi les petits enfants ! Là, sous la trappe. Dans le deuxième sous-sol. Vite.
  Elle descend. Elle est en robe blanche et tient dans ses petites mains un objet contondant. Elle m'a repérée. Elle frappe contre ma tête si fort, si fort !

   Je ne suis pas celle ni celui que vous croyez. En fait il n'y a jamais eu personne ici. Personne. Je ne peux sortir de mon lit mais je suis invisible au regard des humains. L'étang noir, à proximité de la maison est un piège. Tous ceux qui y séjournent trop longtemps finissent par se faire piéger, et atterrissent ici, au cœur de cette demeure. C'est là qu'on les frappe. Que quelque chose que je ne connais pas, tue, tue sans pitié pour ensuite prendre l'énergie vitale des pauvres erres. Je ne suis qu'une petite fille qui n'a jamais tué personne. Jamais !

  Extrait du journal local du 2 janvier 1997 :
  « Depuis l'étrange disparition d'Erika Stein, les autorités ont décidé de draguer les eaux de l'étang. Nous n'avons pour l'instant aucune confirmation des témoignages recueillis auprès des paysans qui vivent à proximité de l'étang noir, et qui affirment avoir aperçu plusieurs individus disparaître au fond des eaux. Les hommes-grenouilles n'ont actuellement rien trouvé. On pense que la petite fille a dû errer un bon moment le long de la berge avant de repartir dans une direction inconnue. »

    Pourront-ils me délivrer un jour ? Je ne le crois pas, je n'existe plus ou si peu. L'enfance n'est jamais une période très drôle. On risque à tout moment de se perdre dans les grandes herbes qui longent les étangs.
  On frappe à la porte d'entrée. Ils ne me verront pas. On frappe en dessous de moi. Si je descends, je risque de me retrouver face à cette femme que l'on a assassinée. Si je monte, face à l'autre, la plus vieille. Je préfère rester ici tranquillement, sans bouger. Sous les draps.
  Une violente lumière éclaire soudainement les objets qui m'entourent. Je veux crier, en vain. Une main racle le sol, racle le lit. Une autre effleure mon front. Des visages se penchent sur moi. Un gendarme, au loin, examine la pièce au sein de laquelle je meurs, jour et nuit. Pourquoi ne me sortent-ils pas d'ici ? Pourquoi ?
  Je me mets alors à hurler. Ils n'entendent pas. Ils referment la trappe du haut. Les voix des deux autres femmes entrent en moi.
  Nous ne sommes qu'une seule et même personne. Je m'appelle Erika, Isabelle, Aurélia... La mort rassemble nos trois visages. Je dois m'enfuir, retrouver ma véritable identité. Il le faut, je suis une grande fille aujourd'hui. Une très grande fille. Il suffit de soulever les draps pour partir. Loin d'ici.
 
  Lundi 7 janvier. 15h00
  « Une tombe vient d'être découverte non loin de l'étang, parmi les pins. La tombe est vide mais le plus étrange, c'est qu'elle est divisée en trois parties reliées entre elles par de minuscules ouvertures. À notre échelle, elle aurait la forme d'une maison à trois étages !
  Nous avons interrogé les habitants du village. Il y a un siècle, alors qu'elles faisaient un tour en barque sur l'étang, trois femmes se seraient affolées - aux dires d'un témoin situé sur la rive - puis débattues, débattues si violemment qu'elles auraient finalement perdu l'équilibre et disparu dans les eaux sombres. C'est une vieille histoire dont personne ne veut plus entendre parler ici. On n'a jamais retrouvé leur corps !
  L'existence du cercueil aux trois étages demeure un mystère sans précédent. Les femmes noyées auraient-elles un rapport avec notre petite Erika ? » 

*

   Ils ne comprennent rien. Je me suis enfuie de la demeure, ma seule demeure. J'ai laissé les deux autres. L'une d'elles dormait au premier étage et l'autre sur le lit. Je suis remontée par la petite trappe. Je suis la plus vieille des trois. Je me nomme Isabelle ou peut-être Aurélia... Je ne sais plus. Je viens de très loin. Quelle importance puisque personne ne prononce jamais mon nom ! Je suis aussi invisible qu'un fantôme. Si je retrouve la petite Erika, je lui prendrai son âme. Elle n'a pas le droit de sortir d'ici ! Je la retrouverai. Elle doit courir non loin de là, sur la lande. Elle ne pourra pas m'échapper bien longtemps !

 Mardi 8 janvier. 7h35
 « Nous venons de retrouver le corps d'Erika. Il reposait dans la partie centrale du cercueil. Qui l'a placé là ? C'est un mystère de plus. Sa mort serait due à de multiples fractures du crâne. Son corps a sans nul doute été traîné sur plusieurs centaines de mètres et déposé ensuite dans la tombe qui était vide hier encore. Erika Stein n'avait plus aucune famille et vivait seule depuis le décès de ses parents.
  Les dernières photos d'Erika en notre possession montrent un visage jeune et souriant tandis que les traits de la défunte apparaissent marqués, vieillis. De profondes rides entourent les yeux. Malgré tout, la texture de la chair est en parfait état ! Il nous est donc extrêmement difficile d'attribuer un âge précis à la petite Erika qui repose aujourd'hui dans la partie centrale du cercueil.
  Selon le médecin légiste, la date du décès est incontestablement antérieure à celle que nous avions supposée. N'oublions pas que la petite fille n'a disparu que depuis une dizaine de jours, ce qui accentue le mystère qui plane autour de sa mort... » 

*

   Je suis seule, petite fille abandonnée de tous. Je m'appelle Erika et j'ai très peur. On frappe au mur. J'ai cru apercevoir une trappe sur le sol. Je me recroqueville et rampe, les draps sur ma poitrine.
  Quelqu'un frappe en dessous, au-dessus de moi. Je suis trois et une à la fois. Au plafond, une trappe vient de s'ouvrir, un visage me regarde.
  Au niveau du sol, à la hauteur de la seconde trappe, un autre visage de femme me regarde avec cruauté. L'une de nous trois veut récupérer son âme. Mais c'est impossible.
  Interdit !
  Nous ne sommes qu'une seule et même personne ! Le nombre d'étages de cette demeure est infini. Toutes les fois que je monte au premier, je me retrouve dans la pièce du dessous et ainsi de suite.
   Je vous l'ai dit, nous vivons en circuit fermé. Pas moyen de sortir d'ici. Excepté lorsque nos âmes fusionnent, lorsque nous nous rencontrons et qu'une même lumière brille en nos yeux. Alors nous pouvons nous fondre dans le monde du réel, mais pour très peu de temps. Très peu.
   Erika Stein n'est qu'une image, je le sais puisque nous sommes mortes en elle et vivons encore en son esprit, éternellement. Un jour, elle ira par les prés, par les champs, comme toute petite fille de son âge, puis disparaîtra à nouveau. Mais, vous qui m'écoutez, regardez bien ses traits. Elle n'est ni jeune, ni vieille. Surtout, ne venez pas la troubler dans son sommeil. Elle doit dormir auprès de nous. De nous trois.
   Je m'appelle... Je remonte les couvertures sur mes jambes très maigres. J'ai si froid !
 
  Mardi 8 janvier. 11h 30.
  « Nous venons d'ouvrir le tombeau où reposait Erika, il y a quelques heures encore. LE CERCUEIL EST VIDE... !
  L'affaire suit son cours... »


FIN


© Patrick Raveau. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Première parution dans l'anthologie Cauchemars 95 : Les enfants vampires (Lueurs Mortes Editions, 1995).

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11/06/01 actualisé le 24/11/12