La nouvelle


    Il fut réveillé par un bruit un peu avant le lever du jour. Dans le silence de la nuit, il perçut comme une chose qui se traînait sur le sol et une respiration haletante. Le frottement s'arrêta un instant près de la porte de la chambre, puis reprit sa progression. La poignée de la porte tourna avec un grincement métallique. Sous le léger crissement des gonds, une bouffée d'air fétide pénétra dans la pièce.
   Il dut se résoudre à sortir une de ses mains de la moiteur des couvertures pour actionner l'interrupteur.
   Une jeune femme se tenait dans l'encadrement de la porte. Elle portait des vêtements en lambeaux, sales et ensanglantés. Son corps était lacéré de multiples blessures. La moitié du visage était défigurée, écrasée. De sa blouse déchirée sortait un sein pâle, miraculeusement intact.
   Il la reconnut avec effroi et crut qu'il rêvait.
   Elle leva péniblement un bras et lui montra sa main déformée qui ressemblait à une griffe où manquaient trois doigts. L'horrible apparition essaya de parler, mais n'émit au début que des gargouillis.
   — Pourquoi... articula-t-elle difficilement, et de sa bouche sortit un caillot de sang noir.
   Il comprit. Il ne lui en fallait pas davantage ; il savait pourquoi cette femme était là, mais il ne lui répondit pas.
   — Tue... moi... ajouta-t-elle, prononçant avec peine chaque syllabe et émettant à chaque fois des ronflements et des sons rauques d'agonie.
   — Je ne peux pas... répondit-il d'un ton froid.
   — S'il te plaît... insista-t-elle, portant la main mutilée à sa poitrine, dans un geste de supplication.... Tue...moi...
   — Je ne peux pas, répéta-t-il, impassible.
   — S'il te plaît... insista-t-elle. Ça... fait... très mal.
   Une larme mêlée de sang coula sur la joue intacte où elle laissa une trace semblable à un coup de couteau.
   — Je ne peux rien changer, dit-il, resté imperturbable devant la déchirante supplique de l'agonisante. Celle-ci avança une jambe qui, fracturée en plusieurs endroits, ressemblait à une branche tordue.
   — La douleur... persista la jeune femme. Une douleur atroce...
   L'écrivain comprenait ce que lui demandait son personnage. Le laisser à l'agonie à la fin de son roman avait été très cruel. Mais, ce n'était qu'un personnage de fiction, pensa-t-il un instant. Ou peut-être pas ? Elle paraissait réelle, il pouvait sentir l'odeur du sang putréfié venant de ses blessures, ainsi que le délicat parfum français que lui-même avait pris tant de plaisir à décrire.
   Et, malgré les atroces lésions, le corps restait svelte et désirable, comme il l'avait imaginé, comme celui sur lequel il avait solitairement fantasmé. Avec elle, il avait créé sa femme idéale, celle dont il avait toujours rêvé. Mais dans le monde réel, hautaines et méprisantes, elles l'avaient rejeté, parce qu'il était imparfait et ne plaisait à aucune d'elles. C'est peut-être pour ça qu'il avait tuée à la fin du roman. Non, il ne l'avait pas tuée. À ce moment-là, la soif de vengeance l'avait incité à la laisser dans un état grave causé par l'accident de voiture afin qu'elle meure après une longue agonie.
   — Tu ne vis pas vraiment, tu es le fruit de mon imagination, tu n'existes pas, dit-il enfin.
   — Tu... m'as... créée, dit-elle. Tu... m'as donné... vie... tu peux... me tuer.
   — Non. L'histoire est publiée. Je ne peux rien y changer.
   — Si... tu peux... je veux... mourir, supplia la femme et elle sursauta, prise de douleurs épouvantables... Si... tu ne me tues pas... je ne mourrai jamais...
   L'écrivain eut pitié d'elle. Elle était imaginaire et donc innocente, elle ne devait pas payer pour le mal que lui avaient causé les femmes réelles. Il quitta son lit et passa sa robe de chambre. Il alla jusqu'à son bureau, s'assit devant l'ordinateur, l'alluma. Tandis que se chargeait le système d'exploitation, il vit que la jeune femme l'avait suivi en boitant et qu'elle s'appuyait maintenant au chambranle de la porte. Incapable de prononcer un seul mot, elle émit un sifflement rauque, le râle d'une agonie sans fin.
   Sur le traitement de texte, l'auteur répéta le dernier paragraphe de son dernier roman :
   « Dans l'amas de ferrailles tordues – tout ce qui restait de sa superbe voiture de sport – gisait Soledad, grièvement blessée, à l'agonie. »
   Il regarda la jeune femme qui tenait à peine debout et poursuivit :
   « Par chance pour elle, quelques instants plus tard, son corps brisé cessa de respirer. »
   Un bruit sourd le fit sursauter. Soledad, enfin morte, s'était écroulée sur le tapis. La vue brouillée par les larmes, l'auteur ajouta une ligne :
   « Et son âme torturée reposa en paix pour l'éternité. »
   Puis il titra «Epitaphe», ajouta son nom et sauvegarda. C'est alors seulement que le cadavre de Soledad s'effaça.


FIN



© José Vicente Ortuño. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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