La nouvelle


 « Et ceux qui, comme moi, te savent incapable
 De tout ce qui n'est pas héroïsme et vertu,
 Qui savent que si l'on te disait : D'où viens-tu ?
 Tu répondrais : Je viens de la nuit où l'on souffre (…) »
Victor HUGO – Viro Major


   Mon nom est Jacques Beth.
   Qui suis-je ? Peu importe pour le moment. Ce qui compte le plus, c'est ce que j'ai appris. Ce que j'ai compris au fil des années de mon étrange existence. Sans omettre le mystère et les zones d'ombre entourant ce dont je fus témoin, de mes yeux vu. Tous ces événements face auxquels je suis intervenu.
   Ne cherchez pas pour l'instant une réponse à ma personne ou à mon identité, cela viendra en son temps. En son heure. Et si jamais tel n'était pas le cas, souvenez-vous alors simplement de moi : Jacques Beth. Ce nom pourra vous être utile dans l'avenir si vous me lisez à nouveau.
   Mais à présent parlons de ce qui nous intéresse. Laissez-vous guider par ce que j'ai à vous conter et là, vous aurez une bonne raison de vous torturer l'esprit.

   Tout a débuté pour moi en 1871, mais pour l'humanité, cela a dû commencer bien avant. Comme une tumeur insidieuse qui s'est développée quand le monde était jeune et qui a répandu ses excroissances cancéreuses chez tous les peuples, dans toutes les époques. À l'insu de toutes et de tous. Sauf de rares témoins, j'imagine. Car je fus de ceux-là durant la troisième semaine de mai, où les bâtisseurs de la Commune, fiers de leurs rêves d'égalité et de liberté, perdirent la Capitale et l'espoir d'une société utopique.
   Les historiens qualifièrent ces journées de
semaine sanglante. Ils ne crurent pas si bien dire. Cette semaine fut bien sanglante ! Bien plus encore qu'ils ne l'avaient transmis dans leurs pages au service de l'Histoire et du souvenir. Et personne ne se douta de l'ironie macabre d'une telle appellation…

1

   En ce mardi 23 mai 1871, dans une petite artère de la Capitale baptisée de l'humble nom de rue du Clown Blanc, se dressait une barricade défendue fièrement par les Communards. Ces « combattants aux bras nus » bataillant pour asseoir sur l'emprise des monarchies, des empires et des républiques aliénantes une société plus juste et plus libre. Durant toute l'après-midi, ils attendirent crânement des Versaillais bien décidés à libérer leur trône de cette engeance.
   En début de soirée, les défenseurs de la République et des anciennes valeurs faisaient face aux révolutionnaires. S'ensuivirent le sang, le bruit des armes, l'éclat des lames et les cris de douleur, de victoire et de résistance. Le combat fut violent. Acharné. Mais la barricade tint bon.
   Puis il y eut l'horreur. Une horreur sans nom. Une horreur jamais approchée par les révolutionnaires. À part peut-être dans leurs plus profonds cauchemars.
   À différents points de la ville naissaient de nombreux incendies. Les Versaillais avançaient rapidement. Supérieurs en nombre. Implacables. Alors, les Communards, contraints de quitter leur position, enflammaient leur barricade derrière eux. Cette nuit-là, aucun feu ne brûla dans la rue du Clown Blanc. Pourtant, le lendemain matin, les Versaillais passèrent sans plus aucune résistance la barricade qui s'était dressée pourtant si vaillamment face à leurs violents assauts.
   Ils ne cherchèrent pas à comprendre pourquoi ceux qui l'avaient défendue si ardemment la veille au soir et fait reporter l'assaut de la compagnie versaillaise au lendemain, n'honoraient plus leur lutte utopique. Ils ne regardèrent pas les corps déchiquetés, mutilés, démembrés et éviscérés dont l'assaut de la veille et les boulets du canon – artillerie arrivée en renfort à l'aube – ne pouvaient être à l'origine.
   J'en fus même à me demander si les hurlements de ces malheureux étaient parvenus jusqu'aux oreilles des assiégeants durant la nuit. La distance qui séparait les uns des autres ne représentait point un obstacle à la diffusion de tels sons. Quel maléfice avait permis une telle insensibilité ?
   Mû par le désir de reconquérir à tout prix la Capitale et les rênes du pouvoir, était-il possible d'ignorer de tels cris ? De s'attribuer ensuite aisément cette victoire qui se présageait pourtant ardue ? Malheureusement, je le pense ainsi ! Consciemment ou inconsciemment, ce fut le cas chez les Versaillais cette nuit-là, rue du Clown Blanc. Et croyez-moi, ces effarantes attitudes se reproduisirent lors de conflits en d'autres lieux, en d'autres temps bien avant celui-ci et bien après !
   Ma triste personne vit les corps. Devina l'horreur et la douleur qui les avait frappés. J'entendis les râles des mourants, et mon oreille recueillit les confessions d'un Fédéré aux deux bras arrachés et à la cage thoracique ouverte en deux comme une pêche. Étrangement, il vivait encore. La bouche pleine de sang et de mots terrifiants, il m'expliqua…
   Son ultime souffle rendu, j'aperçus une silhouette dans une ruelle voisine. Elle m'observait. À moins que son attention ne se portât sur les ruines humaines et matérielles de la barricade. Un crucifix scintillait sur sa poitrine.
   Là où plusieurs dizaines de regards et d'oreilles n'avaient voulu ni voir ni entendre l'horrible spectacle qui s'était joué dans cette rue, deux témoins avaient vu, entendu et accepté l'inconcevable. Le premier était ma propre personne. Le second ne me laissa pas le temps de l'aborder. Il avait déjà disparu quand je rejoignis l'endroit où il se postait…


2

   Le soir de cette journée où les Versaillais, au petit matin, avaient franchi sans encombres la barricade du Clown Blanc, j'étais à la fenêtre de mon très modeste logis. La nuit s'illuminait de nouveaux feux. Ils se propageaient de barricades en barricades au fur et à mesure de l'avancée des Versaillais.
   Mon regard se posa sur un placard de la Commune. De par l'obscurité régnante dans le quartier qu'aucun incendie ni barricade ne venaient troubler, je ne pouvais en distinguer l'inscription. Toutefois je savais ce que proclamait l'affiche pour l'avoir lue quelques heures plus tôt dans l'après-midi. C'était l'un des ultimes appels des Communards : « Faites place aux combattants aux bras nus ! Plus de galons ! Tout le monde aux barricades !! »
   Je me remémorai l'intitulé de cette proclamation quand mon regard fut attiré par un mouvement dans l'obscurité d'une ruelle en face de mon logis. Le passage du Mat, tel était le nom de cette ruelle. J'eus à peine le temps de m'y intéresser que mon attention fut détournée par des cris provenant du bout de la rue. Un groupe de Communards arrivait. Il approcha et je pus mieux le distinguer grâce à la lanterne tenue par l'officier à sa tête qui écartait les ténèbres de ma rue dépourvue si pauvrement d'éclairage. Il était accompagné d'un porte-drapeau – drapeau rouge de la révolution – au bras gauche en écharpe, d'un tambour ainsi que de deux soldats de la Commune, chemise ouverte, manches retroussées et armes de fortune à la main.
   L'officier haranguait mon quartier, qui s'était replié sur lui-même et dont les habitants s'étaient déjà rangés du côté des plus forts. Ce que je comprenais. Il n'y avait plus rien à gagner ni à espérer en voulant aller se ranger du côté de l'utopie clamée par les Communards.
   « Peuple de la Commune… » criait l'officier au bras bandé, « la situation est la même que lors du 18 mars ! Nous nous devons de défendre la Commune jusqu'à la mort ! »
   Ce à quoi ses fidèles soldats, accompagnés d'un roulement de tambour, clamaient : « Vive la Commune ! » puis : « la Commune ou la mort !! »
   Alors tout se passa très vite. Au moment où ils passèrent devant la ruelle qui avait brièvement attiré mon attention, une forme, d'aspect humanoïde, semblable à un homme de très grande taille, se jeta sur la petite troupe. La lanterne tomba et l'échauffourée qui s'ensuivit se passa dans l'obscurité ! Leur silhouette se démenèrent vainement pour se défendre puis tout aussi vainement pour s'échapper. Avec force cris d'épouvante et de souffrance. Car l'adversaire s'avéra redoutable, sans pitié. Provoquant la panique chez les révolutionnaires pourtant en surnombre. La panique puis la peur et finalement une terreur sans nom. Sans visage.
   Même si je ne voyais pas grand-chose, je les entendais crier, et ces cris me glacèrent le sang. J'arrivais à voir les corps tomber et d'autres formes voler dans les airs avant de s'écraser avec un bruit qui me parvenait, écœurant.
   Très vite, il ne se dressait plus au milieu du charnier que la grande silhouette humanoïde, bien en vie et à peine blessée. Elle quitta le lieu du massacre aussi soudainement qu'elle était apparue, empruntant le passage du Mat par lequel elle avait surgi.
   Je ne sais pas ce qui me poussa à agir de la sorte, mais je quittai ma chambre de bonne, dévalai les marches quatre à quatre et pris en chasse, inconscient que j'étais, l'assaillant sans pitié.
   Je passai rapidement les corps des malheureux utopistes – m'apercevant au passage qu'ils avaient été démembrés – et m'engageai dans la ruelle, une furieuse envie de rendre au creux du ventre.
   Je ne rattrapai pas le tueur, mais me retrouvai face à un homme d'église apparu de sous une porte cochère. Il me saisit le bras brusquement et me dit :
   — Laisse-la partir… Elle sert ton Dieu !
   L'intensité dans le regard du prêtre et la force émanant de sa voix arrêtèrent net ma course folle.
   Avant de partir, il ajouta :
   — Cette créature ne fait que son devoir envers ceux que le Seigneur a choisi pour quitter cette terre et rejoindre son royaume !
   Tout élan et toute ardeur avaient disparu de mon corps et de mon esprit. Je restai planté là à observer au loin les feux brûler et à méditer. Quelque chose dans les propos de cet étrange homme de foi avait dû m'échapper.


3

   Je l'ai à nouveau croisé en 1888, à Londres, lors d'une nuit d'un nouveau cycle lunaire. J'étais sur les traces de celui que toute l'Angleterre surnommait Jack l'Éventreur.
   Ce prêtre se faisait appeler l'Abbé Folley. L'Histoire s'en souvient : il fut, durant la Commune, le « passeur » entre une révolutionnaire et anarchiste du nom de Louise Michel et son ami de même idéologie, Théophile Ferré. Ils croupissaient en prison, et ce prêtre entretenait la correspondance entre les deux individus dont la philosophie se résumait à « Ni Dieu ni Maître ». Ce qui vous donne un aperçu de l'étrangeté de ses desseins et de la démesure de sa personne. Mais ce n'est pas tout…
   Vous vous imaginez peut-être voir en cet abbé l'auteur abject des crimes dont je fus le triste témoin privilégié lors du soulèvement de la Commune. Et le responsable également de la mort des prostituées londoniennes. Se transformant la nuit venue en une horrible créature sortie du plus profond de nos angoisses et de nos cauchemars…
   Vous avez tort. Et je peux vous l'affirmer, car, malgré le conseil du prêtre, j'ai retrouvé la créature cauchemardesque de la Commune. Et j'ai mis également fin aux agissements de celle appelée faussement Jack l'Éventreur !
   Je ne vous en dirai pas plus à leur sujet, même s'il serait bon pour vous que vous soyez au courant de leur identité. Non que je ne le veuille pas, mais il me semble essentiel de revenir sur les propos de cet Abbé Folley. Je les ai, effectivement, mal appréhendés dans la ruelle du Mat lors de ma première rencontre avec cet individu.
   Pas de « Seigneur » dans sa bouche. Je devais comprendre plutôt un terme, relevant certes du religieux et principalement du divin, mais dont les desseins sont bien plus sombres pour nos existences que son saint homonyme : « Saigneur » !


4

   J'étais prêt à retrouver la créature londonienne dans les coulisses du pouvoir anglais quand le prêtre réitéra les mêmes propos avec tout autant de détermination. Un avertissement. Comme à Paris. Comme s'il avait su depuis le début que je m'engagerais sur le chemin de la Chasse.
   Je l'ai encore croisé par la suite. Éphémère dans sa présence et toujours auréolé d'un nuage de mystère et d'incompréhension. Je n'ai guère eu le temps de converser avec lui, car le moment ne s'y prêtait jamais.
   Ce dont je suis convaincu à présent, c'est que son Saigneur n'est pas notre Seigneur. Que ce dernier adulé par tant de peuples n'est sûrement plus, et ce Saigneur apparaît comme le nouveau patron du Paradis.
   Quant à cet Abbé Folley, il en est la voix. Le héraut, peut-être…
   Il y a une autre chose que j'ai apprise et comprise tout au long de mes années de traque : l'Histoire doit être lue entre les lignes. Et entre ces lignes, se trouve, à n'en pas douter, la trace de ce Saigneur. Derrière les guerres et les actes de barbarie, derrière les conspirations et les assassinats. Et à l'ombre de ses agissements sanglants, il y a ce prédicateur. L'Abbé Folley !
   Quant à moi, Jacques Beth, j'avance également entre les lignes de l'Histoire et dans l'ombre qui y règne, traversant les années sans prendre une ride, comme j'imagine que cela a dû être le cas pour l'Abbé Folley bien avant mon expulsion du ventre de ma génitrice.
   Au fur et à mesure des années, qui m'éloignent de la Commune, j'en suis venu à me dire que je devais être la Némésis de cet homme arborant le costume de Dieu.
   J'en suis venu aussi à me convaincre, aussi étrange que cela puisse vous paraître, que si ce Saigneur est le nouveau monarque du Paradis et l'Abbé Folley sa voix, alors moi, sa Némésis, ne serais-je pas le bras armé d'un Diable, d'un Méphisto ou d'un quelconque maître actuel des Enfers ?


FIN ?


© Michaël Moslonka. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Première publication dans le numéro 8 du fanzine Le Calepin Jaune.

 
 

Nouvelles

26/02/10