Serena Gentilhomme

 Serena Gentilhomme serait née à Florence un 13 février de notre siècle. On dit qu'elle vit à Besançon et travaille à la Faculté de Lettres où elle enseigne l'Histoire du cinéma italien (tendance fantastique et horreur). Elle aurait également été Maître de Conférence (Italien) au CRLE, participant à des colloques consacrés au Fantastique à l'Université de Grenoble III. Ce ne sont que de vagues pistes car Serena s'amuse de temps à autre à faire glisser cette peau tout sourire, sociable et cultivée, pour écrire et musarder hors des entiers communs. Elle s'est nourrie de Fantastique depuis son plus jeune âge et a grandi dedans avec délectation... Ne craignons pas de dire qu'elle est devenue, au fil des parutions (voir sa bibliographie), un des auteurs francophones majeurs du fantastique moderne. Ecriture ciselée et construction rigoureuse du récit, cruauté teintée d'humour noir, sexualité baroque. Son imagination particulièrement diabolique nous promet encore bien des émotions.


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  L'index tremblant sur le digicode, Virginie Martin ne sait plus que faire.
  Oubliés, les chiffres providentiels.
  Une seule pensée squatte sa tête : malgré toutes mes tentatives de le semer, il est là, derrière moi, mon salaud de harceleur.
  Silhouette menue, raide comme une potence sous son imperméable fripé. Avec son crâne chauve, hormis des touffes blanches derrière ses oreilles. Et son monstrueux sourire.
  Virginie ferme les yeux. Soulagement. Soupir. Elle digite en vitesse les chiffres ressurgis dans sa mémoire. Pourvu que l'Autre ne les ait pas interceptés.

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  Ruée dans l'ascenseur. Troisième étage : bouton enfoncé à fond.  Sifflement mécanique.
  Les portières se ferment sur Virginie Martin, employée à la bibliothèque municipale, quarante ans, quinze kilos de trop, cheveu court et terne, corps négligé enrobé de vêtements qui le sont encore plus, mollets poilus, mauvaise haleine, virginité irrémédiable, pour cause de haine anti-mecs, qui la lui ont toujours rendue, de bon cur.
  Et voilà qu'un type s'était mis à la filer. De la bibliothèque, jusqu'à chez elle. Se cachant, pour réapparaître aux endroits les plus inopinés. Jamais Virginie n'a vécu ça.
  Sauf dans ses pires cauchemars.

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  Débarquement immédiat au troisième étage.
  Virginie parcourt, en vitesse, les quelques mètres la séparant de sa porte. Coup d'il désabusé à son vis-à-vis, où brille une plaque métallisée.
  Claude Durant, infirmière.

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  Fraîchement débarquée de sa province après avoir obtenu son poste de bibliothécaire, Virginie a acheté son appartement T2 tout confort à cause de ses sinécures, soigneusement vérifiées bien avant la signature du compromis de vente : immeuble assez récent, quartier résidentiel, patronymes bien français, majorité de femmes célibataires et fières de l'être, comme Claude Durant, aux cheveux grisonnants de ménopausée sportive, qui la salue toujours par un murmure poli.
  Depuis six mois, sans plus. Alors que Virginie voudrait tellement faire plus ample connaissance. Mais elle est trop timide, pour faire le premier pas.
  Pourvu que Claude reste là pendant toute la Toussaint, se dit Virginie, se barricadant chez elle.
  Double tour à la porte blindée. Chaîne tirée. Lustres, appliques, abat-jour partout allumés. Placards grand ouverts, rapidement sondés. À l'intérieur, que de paisibles cintres.
  Virginie va se faire un thé.

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  Sur l'étagère de l'entrée, le téléphone retentit.

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   Allô ? Excusez-moi de vous déranger, Mademoiselle Martin. Ici Claude Durant, avec un té, infirmière. Votre voisine d'en face, vous voyez ?
  Virginie s'étrangle avec son thé.
   Vous allez bien ?
   Je vous écoute...
   Navrée de vous appeler en ces circonstances, mais il y a urgence. J'ai tout vu, de ma fenêtre. On a dû vous harceler pendant toute la journée ?
   Oui, murmure Virginie, plaquant le combiné tout contre son oreille, pour mieux faire pénétrer cette voix agréablement autoritaire et grave.
   Vous l'avez échappé belle : comme vous ne le savez pas, je suis infirmière à l'hôpital psychiatrique, d'où vient de s'échapper Dominique Dupond, avec un dé, vous vous rendez compte ? Non ? Il est vrai que vous êtes nouvelle dans la région, mais le Ouistiti devrait vous dire quelque chose, non ? Tous les journaux en ont parlé, il y a dix ans !
   C'est que je suis bibliothécaire, alors, la lecture, pas le temps...
   On l'appelle le Ouistiti à cause de ses touffes blanches, qui ont résisté à plusieurs chimios, de ses dents surnuméraires ­ d'où sourire affreux ­, de son agilité incroyable. Dangerosité extrême : personnalité éclatée, simulatrice à l'extrême, homosexualité perverse. Pas de panique, la situation est sous contrôle : j'ai alerté la police, le quartier est patrouillé, mais barricadez-vous quand même ! Surtout, allez fermer le vasistas de votre WC que vous avez laissé imprudemment ouvert toute la journée, vite, même si mon ordre a l'air absurde : impossible n'est pas Ouistiti ! Si vous voyiez par où Dominique est arrivée à s'évader de chez nous... 
  Virginie s'exécute. Vasistas du WC verrouillé. Retour au téléphone. Main moite agrippant le combiné où résonne un monologue ininterrompu.
   ... Sa dernière victime occupait le même appartement que vous, il y a quinze ans. Votre agence s'est bien gardée de vous le dire, mais il a fallu remplacer toute la moquette, tout le papier peint. Si vous saviez, enfin...
  Déclic. Tonalité continue. Communication interrompue. Virginie raccroche, essuie sa paume sur sa jupe. Paralysée, elle regarde le téléphone.

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  Bien qu'attendue, la sonnerie du téléphone ébranle Virginie.
   Toujours moi. Coupure accidentelle. Je reprends : concernant Dominique Dupond, si vous saviez ce qui se cache sous son imperméable, ma chère : trente centimètres, au bas mot !
  La voix sécurisante se casse dans un rire haut perché. Obscènement féminin.
  Virginie raccroche avec violence.

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  Deux minutes plus tard, elle est en train de composer un numéro, celui de sa voisine, quelle a repéré dans l'annuaire depuis longtemps et qu'elle a mémorisé, sans jamais oser s'en servir.
  Bips s'égrenant dans le vide. Vidée de ses espoirs, Virginie pense. Une évidence finit pas s'imposer à elle. Les fenêtres de Claude Durant ne peuvent donner sur la rue. Donc, l'infirmière n'a pu rien voir. Alors, qui vient de téléphoner ?
  Le mieux, c'est d'appeler la police.

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  Toutes les lignes sont occupées : prière de rester en ligne.
  Vertiges. Virginie se résoud à s'allonger, le temps qu'on trouve son correspondant, pendant que l'amplificateur diffuse le Printemps de Vivaldi.

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  Couchée sur le dos, elle ferme les yeux. Sa détente serait totale, s'il n'y avait un petit objet dur qui la gêne, au creux des reins. Elle se relève.
  Sur l'édredon gît quelque chose de sombre. Un téléphone cellulaire.
  Vivaldi s'arrête. Une voix féminine jaillit de l'amplificateur :
   Ici la Commissaire Mouline. Allô ? Allô ?

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  Virginie ne répond pas. Glacée, elle observe le placard, dont la porte vient de s'ouvrir, sans bruit, sur une frêle silhouette drapée dans un imperméable, brandissant un couteau de cuisine.
  Trente centimètres, au bas mot.


( Besançon, juillet 2000 )


© Serena Gentilhomme. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure. Cette nouvelle est parue dans la revue Hauteurs (déc. 2000) sous le titre Femmes entre elles.

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