La nouvelle


   — Quel plaisir de vous revoir, chère Miss Oviessi ! s'écria Uriel Qeta tandis qu'il introduisait sa masse corporelle dans le siège voisin de celui de la jeune femme. Celle-ci était en train de lire un livre sur le e-reader portable alors que le Lunar Express filait sur la voie monorail longeant le vallon entre deux cratères peu distants l'un de l'autre.
   La voisine sursauta, mais un sourire s'ouvrit sur son visage quand elle vit qui était venu s'asseoir près d'elle.
   — Professeur Qeta, je n'aurais jamais pensé que nous allions nous retrouver. Hier soir, vous vous êtes sauvé, en plein milieu d'une intéressante discussion.
   Le visage du célèbre planétologue se rembrunit.
   — Vous avez raison, dit-il. Mais vous avez appris ce qui s'est passé à la Lunar Expo 2120. On m'a appelé, m'obligeant à interrompre une conversation très prometteuse.
   La femme posa l'e-reader sur ses genoux et secoua la tête. Une belle coulée de boucles blondes sur un corps svelte de top model gaîné d'une tunique moulante vert émeraude, de la couleur de ses yeux, détailla Uriel Qeta, grand admirateur de la beauté féminine.
   — Vous voulez parler du vol de l'astrolabe de Galilée que la Terre a prêté au Musée Lunaire dans le cadre de la première Lunar Expo, j'imagine, dit Lianna Oviessi. Un larcin d'une incroyable audace. Est-il vrai que l'on n'a pas ancore compris comment cela s'est produit ?
   — J'ai bien peur que ce soit le cas, répondit le planétologue avec un soupir.
   — Et ils vous ont appelé pour essayer de résoudre le mystère, fit la femme dans un rire argentin. Avez-vous une idée ? On peut dire que votre renommée d'enquêteur a désormais dépassé celle de planétologue.
   — Oh ! N'exagérons rien ! protesta Uriel Qeta. Je ne suis qu'un dilettante surévalué par mon excellent ami, le commissaire en chef des laboratoires de Luna City, Kim Sukyung.
   Le planétologue haussa les épaules.
   — Mais pour répondre à votre question, je vous dirai : non, pas d'idée. L'astrolabe était là, bien en vue, aussitôt après il avait disparu.
   Le train oscilla légèrement à l'entrée d'une courbe étroite le long du trajet qui devait mener au spatioport lunaire, à quelque distance de Luna City qui se situait dans les parages du cratère Armstrong.
   — C'est vraiment inconcevable, fit observer miss Oviessi. Parce qu'enfin hier soir notre groupe de visiteurs était entièrement composé d'astronomes, de professionnels sérieux, invités à une soirée qui nous était spécialement réservée. Je ne peux pas croire qu'il y ait eu parmi nous un voleur.
   Uriel Qeta soupira tout en regardant par la fenêtre le paysage lunaire noyé dans l'obscurité :
   — À moi aussi, cela paraît incroyable. Les astronomes ont peut-être la tête dans les nuages ou plutôt dans les étoiles, mais ils ne se mettent certainement pas à voler dans les musées. Le responsable du musée devait lui-même en être convaincu puisque les mesures normales de sécurité avaient été écartées et que les objets exposés étaient visibles sans être protégés par des alarmes ou des cloches de verre. Et puis…
   Il secoua la tête, comme quelqu'un qui ne comprend pas.
   Miss Oviessi lui jeta un regard en coin.
   — Et puis… demanda-t-elle. Vous alliez ajouter quelque chose ?
   — Mais non… rien, répondit le planétologue. Simplement, il y a quelque chose qui me turlupine, mais je ne sais pas exactement quoi. Vous n'avez pas une idée, par hasard ?
   — Oh non ! fit la femme en riant et en secouant la tête. C'est vous l'enquêteur. Je ne suis qu'une astronome avec une formation en mathématiques. Savez-vous qu'il y a quelques années, j'ai même donné un cours sur les machines à calculer dans l'Antiquité ?
   Uriel Qeta fronça les sourcils.
   — Vraiment ! Alors vous avez certainement apprécié cet exemplaire de la machine que le Conservatoire national des Art et Métiers de Paris a eu la gentillesse de nous prêter.
   La femme esquissa un sourire de circonstance :
   — Oui, bien sûr, une des premières calculatrices, inventée par Blaise Pascal. Mais ça ne me paraît pas une pièce digne d'être exposée dans un musée lunaire. Je dirai qu'elle est d'une facture un peu rudimentaire. Alors que cette collection d'astrolabes arabes et de la Renaissance…
   Elle ne termina pas sa phrase, alors qu'Uriel Qeta se penchait vers elle pour mieux regarder par la fenêtre.
   — Comme il fait sombre ! remarqua-t-il. Heureusement que le train circule sur un monorail, parce qu'un chat lunaire normalement constitué risquerait de se perdre.
   La jeune femme laissa elle aussi son regard errer par la fenêtre.
   — Oui, le ciel noir. C'était précisément le sujet de notre conversation d'hier soir, quand nous avons été interrompus.
   À cet instant passa une hôtesse avec des boissons.
   — Ces messieurs-dames souhaitent-ils quelque-chose à boire ? Une coupe de mousseux italien ? Un cocktail Lunar Rock ?
   — Lunar Rock pour moi, dit aussitôt l'astronome.
   — Oh ! Certainement pas pour moi ! s'exclama Uriel Qeta. Pour autant que je puisse en juger par l'arôme de cette bombe à l'alcool, je préfère m'en tenir à une bonne coupe de spumante. Merci.
   Une fois servis, les deux voyageurs sirotèrent leurs boissons en silence tout en observant la masse sombre des rochers que l'on apercevait de l'autre côté de la fenêtre, sentinelles immobiles et muettes d'un monde ancien et encore mystérieux. Au loin, très loin en fait, on entrevoyait un point lumineux. C'était l'annonce d'un soleil qui se levait au-delà d'une chaîne de montagnes d'où il allait exploser dans toute sa force, portant la température de moins 160 à plus de 100 degrés. Miss Oviessi fut la première à rompre le silence.
   — La Lune exerce une fascination particulière, fit-elle à voix basse. Je comprends que vous ayez choisi d'en faire votre domicile.
   Uriel Qeta approuva d'un signe de tête :
   — En effet, je me plais ici. J'ai un petit appartement qui jouit d'une vue splendide quand il y a suffisamment de lumière du soleil ou de la Terre. Je peux faire avancer mes études, ayant à ma disposition tous les laboratoires lunaires et, en outre, le commissaire en chef Kim Sukyung ne manque pas de me faire signe quand il se présente un problème de police trop compliqué pour lui. Oui, je n'ai vraiment pas à me plaindre.
   — Comme dans ce cas-ci, dit malicieusement miss Oviessi. Et c'est pour cela qu'ils nous ont interrompus hier soir.
   Le planétologue approuva d'un signe de tête :
   — Oui, et en particulier à un moment très intéressant, je dois dire.
   La femme l'interrogea du regard.
   — Mais si, insista Uriel Qeta. Vous ne vous souvenez pas ? Nous parlions d'un problème tout à fait fascinant. Celui du ciel noir.
   Miss Oviessi se mit à rire :
   — Oh ! Bien sûr. Une question qui m'a toujours fascinée. Je ne sais pas si vous vous l'êtes jamais posée. Mais oui probablement, parce que vous êtes quelqu'un de très intelligent. La question est la suivante : comment se fait-il qu'avec un ciel plein, pour ne pas dire archi-plein d'étoiles et de galaxies éclatantes nous le voyons noir avec des points lumineux espacés au lieu d'une coupole brillante comme une voûte de cristal dans laquelle s'insèrent des milliards et des milliards de lampes ?
   Le train commença alors à décélérer, et le haut-parleur de service annonça l'arrivée imminente au terminal du spatioport.
   — Oh ! Nous voici déjà arrivés. Cette ligne est vraiment rapide. On n'a pas le temps de terminer sa conversation, dit Uriel Qeta qui se leva de son siège. Chère miss Oviessi, vous m'excuserez, mais je dois voir un agent de la sécurité avant de quitter le train. Peut-être qu'avant le départ nous aurons la possibilité de terminer enfin notre passionante conversation.
   Une ombre de contrariété se dessina sur le beau visage eurasiate de Liana Oviessi qui la dissimula aussitôt sous un sourire :
   — Mais certainement. J'aurai au moins une heure d'attente dans le lounge avant d'embarquer à bord de la Flèche spatiale. Au revoir, professeur.

   Le salon était plein de voyageurs qui attendaient tous d'embarquer pour la Terre. Bien qu'il y eut une centaine de personnes, l'ambiance était calme. Peut-être parce que, cette fois-là, il n'y avait pas de famille avec des enfants, mais seulement des professionnels et le groupe d'astronomes qui avaient participé aux manifestations de l'Expo 2120. Miss Oviessi était assise à part, l'e-reader en main, mais elle ne lisait pas. Ses yeux scrutaient la foule, cherchant la silhouette massive d'Uriel Qeta, mais elle ne le voyait nulle part.
   Le haut-parleur du salon grésilla et une agréable voix féminine annonça en plusieurs langues qu'aux portes 2 et 3 l'embarquement commençait sur la Flèche spatiale.
   Miss Oviessi se leva, prit le bagage à main qu'elle gardait avec elle et se dirigea vers la porte 2, mais à peine avait-elle fait quelques mètres qu'un employé poussant un charriot chargé de bagages la heurta par mégarde et la fit tomber sur le sol.
   — Maladroit ! lança la femme à l'adresse du conducteur du charriot tandis qu'elle roulait sur le dallage. La petite valise lui échappa et finit au milieu d'autres petites valises que le choc avait fait dégringoler du charriot.
   Le visage marqué par l'inquiétude, l'employé courut vers elle :
   — Excusez-moi, madame ! J'espère que vous ne vous êtes pas fait mal, dit-il en l'aidant à se relever. Est-ce que je dois appeler un médecin ? J'ai l'impression que vous boitez un peu.
   La femme secoua la tête, d'un air irrité.
   — Non, ce n'est rien. Tout va bien. Ne me faites pas manquer la correspondance.
   L'employé se pencha, recupéra une valise et la lui donna.
   — Voici votre bagage, madame. Ne l'oubliez pas. Et je m'excuse ancore une fois.
   La femme secoua la tête d'un air hautain et saisit la valise, vérifia que celle-ci était étiquetée à son nom, mais tituba un instant, comme si elle n'avait pas ancore retrouvé son équilibre.
   À cet instant, une main puissante la saisit sous le coude.
   — Appuyez-vous sur moi, miss Oviessi, dit courtoisement Uriel Qeta qui s'était inopinément matérialisé à côté d'elle. Comme vous le voyez, je suis arrivé à temps.
   Elle lui sourit, et un éclair jaillit dans ses yeux d'émeraude :
   — Oh ! C'est vous, professeur Qeta ! Vous ne pouvez pas savoir combien je suis heureuse de vous revoir à cet instant.
   Un sourire sournois se dessina sur les lèvres du planétologue :
   — C'est vrai, on dit que l'une de mes principales qualités, c'est justement d'arriver toujours au bon moment. Allons ! Je vous accompagne.
   Ce disant, il lui prit la valise et se dirigea vers la porte 2.
   La femme le remercia d'un sourire :
   — Toujours galant, n'est-ce pas, professeur ? Vous savez, je ne suis pas invalide et je pourrais porter ma valise, mais vu que vous êtes assez aimable pour m'épargner cette charge, je vous laisserai jouer les chevaliers servants.
   Le couple avait pratiquement atteint la porte numéro 2 quand, avant de s'y engager, Uriel Qeta exerça une légère pression sur le bras de la femme et la dévia vers une porte latérale :
   — Par ici, je vous prie.
   La femme se raidit quelque peu, et ses yeux prirent une nuance vert sombre :
   — Que faites-vous, professeur ? Je dois passer par la porte numéro 2.
   Le planétologue lui sourit doucement tandis que deux agents de la sécurité apparaissaient en silence derrière eux.
   — Je ne crois pas que ce soit le cas, miss Oviessi, répondit-il avec une courtoisie exagérée. Nous avons une conversation à terminer, vous ne vous souvenez pas ?

   La petite pièce ne contenait qu'une table, deux chaises, un fichier.
   Uriel Qeta passa la valise à l'un des gardes qui la posa sur la table.
   — Allons-nous l'ouvrir, miss Oviessi ? Naturellement, vous n'avez rien contre, n'est-ce pas ?
   Les yeux émeraude de la femme étincelèrent :
   — Je ne suis pas d'accord, au contraire. Vous n'avez pas le droit de l'ouvrir ni celui de me faire manquer la Flèche spatiale.
   Uriel Qeta soupira :
   — En effet, je n'ai aucun droit, reconnut-il, mais ces agents de la sécurité et du service des douanes, oui. Comme vous pouvez le voir, c'est l'un de ces agents qui, en ce moment, s'occupe de votre valise.
   — Je continue, professeur ? demanda l'agent qui avait déposé le bagage sur la table.
   Le planétologue leva la main :
   — Encore un moment, s'il vous plaît.
   Miss Oviessi restait là, à attendre ce qu'allait faire le professeur.
   Uriel Qeta s'assit sur l'une des deux chaises et invita la femme à l'imiter, mais miss Oviessi secoua la tête et resta debout, bras croisés sur la poitrine, dans une attitude de défi.
   Uriel Qeta soupira :
   — Si vous voulez rendre les choses plus difficiles, c'est votre affaire, dit-il avant de poursuivre :
   — Voyez-vous, l'astrolabe a étè volé précisément le soir où nous parlions du ciel. Du ciel qui reste noir en dépit de toutes les étoiles qui le peuplent. Je ne sais pas encore comment le vol est intervenu matérielement, et cela ne m'intéresse que moyennement, mais j'ai la certitude que c'est de vous qu'il s'agit, chère miss Oviessi.
   — Ne dites pas de sottises, répliqua sèchement la femme dont les yeux jetèrent un éclair de défi.
   — Des sottises ? Vraiment je ne crois pas, répondit calmement le planètologue. Il est évident que vous avez disposé d'un complice à l'intérieur du musée, puis d'un second ici, au spatioport, qui devait vous remettre l'astrolabe grâce à un échange opportun de valises effectué en mimant une rencontre entre un charriot et vous. Très astucieux, en vérité. Parce que vous avez sans aucun doute imaginé que les bagages des astronomes seraient controlés avant la sortie du périmètre douanier, ce qui imposait donc d'avoir à l'intérieur un complice qui pouvait vous remettre la valise exactement à la place de celle que vous portiez et qui avait déjà passé le contrôle douanier. Un préposé au transport des bagages était donc la personne tout indiquée pour ce petit jeu.
   — Prouvez-le ! dit froidement la femme.
   Uriel Qeta poussa un nouveau soupir :
   — La démonstration se fera à l'instant même où nous ouvrirons la valise qui est sur la table. Mais la question que vous-vous posez en ce moment même, est celle-ci : comment ce pachyderme d'enquêteur a-t-il fait pour comprendre que j'étais l'organisatrice du vol au musée ?
   La femme ne répondit pas, mais à l'expression de ses yeux le planétologue sut qu'il avait touché juste.
   — Voyons, dit-il sur un ton aimable, les personnes présentes à cette soirée exceptionnelle de l'Expo 2120 étaient toutes des astronomes de profession, des personnalités parfaitement intègres, résultat du tri effectué par la Sécurité.
   — Et miss Liana Oviessi en faisait partie, coupa sèchement la femme.
   Une fois de plus, Uriel Qeta soupira :
   — Oh ! Oui, du moins en apparence, mais parfois la documentation est trompeuse, surtout quand elle est préparée avec beaucoup de soin. Et les voleurs professionnels sont très attentifs à ce genre de choses. Mais il y avait un léger détail qui ne cadrait pas…
   La femme le défia du regard :
   — Voyons !
   Uriel Qeta lui sourit :
   — Le léger détail, c'était que vous n'êtes pas du tout astronome, et cela je l'ai compris dès notre première rencontre.
   Miss Oviessi lança :
   — Vous dites ça pour vous donner le beau rôle.
   Le planètologue secoua la tête :
   — Non, ma chère. Vous n'êtes pas du tout astronome, ni même probablement experte en machines à calculer. Une spécialiste des machines à calculer n'aurait jamais parlé avec mépris de l'exemplaire du Conservatoire national, vu qu'il s'agit de l'original créé par Pascal. Un objet unique, qui n'a pratiquement pas de prix. En échange, l'astrolabe de Galilée volé n'était nullement un objet créé par Galilée, mais seulement un des nombreux astrolabes sortis de la boutique de Giovanni Battista Giusti au dix-septième siècle. Un objet précieux, certes, mais pas rarissime, puisqu'il en existe d'autres exemplaires. S'il s'appelle astrolabe de Galilée, c'est parce que Galilée s'en est servi pour ses calculs astronomiques.
   La femme laissa retomber les épaules sans dire un mot.
   Uriel Qeta l'observa un moment en silence puis reprit, sous l'œil impassible des gardiens :
   — Mais je vous ai soupçonnée dès que j'ai compris que vous n'étiez pas astronome. Vous étiez donc l'élément douteux du groupe que représentaient les astronomes. Bien entendu, il pouvait y avoir une canaille parmi eux, mais selon toute probabilité la canaille était la persone qui se faisait passer pour astronome. C'est-à-dire vous.
   — Un beau discours, dit ironiquement Liana Oviessi.
   Mais Uriel Qeta commençait à décéler la faille dans son système de défense. Elle poursuivit :
   — Je suis curieuse d'entendre la suite. Parce que vous n'allez pas manquer de m'expliquer comment il se fait que, d'après vous, je ne suis pas astronome.
   Uriel Qeta émit un rire bref :
   — Vous savez, ce serait drôle de vous envoyer en prison sans vous expliquer ce petit détail, mais je ne suis pas sadique à ce point. Non, je vais vous le dire.
   Il observa une pause avant de poursuivre :
   — Vous voyez, cette affaire du ciel noir pendant la nuit est un vieux problème qui remonte pour le moins au seizième siècle, voire plus tôt, même si, de nos jours, on le connait surtout comme le paradoxe d'Olbers, d'après le nom du savant qui, au milieu du dix-neuvième siècle, a écrit une étude sur la question. Et, chère amie aux yeux verts, tout astronome qui se respecte connaît bien les termes du problème.
   La femme eut un geste d'impatience :
   — Va-t-on en finir ? Êtes-vous obligé d'étaler votre culture ? Je vous avoue que je me fiche du paradoxe d'Olbers !
   — Et pourtant, dit tranquillement le planètologue, vous auriez dû le savoir, parce que cela vous aurait évité de poser une question stupide qui vous a trahie.
   Il y eut un silence, puis Uriel Qeta reprit :
   — Je ne vous ferai pas tout l'historique en citant les noms de Kepler, Digges, de Chéseaux, Haller et compagnie, qui ont tous avançé des théories très sérieuses et argumentées mais non conformes à la logique parce qu'elles se référaient toutes à un concept d'univers infini, éternel, immuable et plein d'étoiles.
   La femme donna à nouveau des signes d'impatience, mais, curieusement, parut intéressée par ces explications. Peut-être, pensa Uriel Qeta, a-t-elle vraiment éprouvé une certaine passion pour l'astronomie.
   — L'explication du phénomène, poursuivit le planètologue, on l'a eue quand la science a confirmé deux facteurs cosmogoniques fondamentaux, à savoir que l'univers n'est pas éternel – on calcule en effet qu'il n'a pas plus de quinze milliards d'années – et qu'il n'est pas immuable, mais en expansion continue, avec déplacement vers le rouge des lignes du spectre de la lumière et relatif affaiblissement de celle-ci. C'est ce qui explique, ne serait-ce que sommairement, pourquoi le ciel nocturne, au lieu d'être étincelant de lumière, est noir. En résumé, parce que l'univers est en expansion, comme on l'a découvert à une époque relativement récente et parce qu'il est trop jeune pour que la lumière venant des régions les plus distantes du cosmos ait pu atteindre la Terre. Mais, bien entendu, tout astronome, fût-il un dilettante, connaît ces théories.
   Miss Lianna Oviessi hocha gravement la tête. Puis elle sourit à Uriel Qeta, et ses yeux d'émeraude brillèrent comme des étoiles.
   — Je crains d'avoir laissé des lacunes trop visibles dans mes études astronomiques, cher professeur. Que cela me serve de leçon pour l'avenir, conclut-elle avec une grimace malicieuse.
   Lui pouvait simplement se demander si leurs destins se croiseraient à nouveau. Quelque chose lui disait que oui.
   Lianna Oviessi tendit la main vers la petite valise et déclencha la serrure.
   Puis, avant de soulever le couvercle, elle adressa un sourire éblouissant au planétologue et lui dit :
   — Vous n'avez pas envie de voir le résultat probant de votre enquête ?
   Uriel Qeta lui rendit un sourire tout aussi aimable.
   — Ma chère, je n'ai pas vraiment besoin de confirmation. Mais cela pourrait intéresser les messieurs ici présents.
   Il se leva, salua d'une courbette et quitta la pièce.


FIN


© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : « Al di qua delle tenebre ».
 
 

Nouvelles
La Flamme verte

14/10/12