La nouvelle


   Je me levai tard. Grand-mère était dehors depuis longtemps. Je la trouvais près du puits. C'est une vieille qui a passé les quatre-vingt ans ; elle est sèche, édentée, mais ne rechigne jamais au travail. Elle s'échinait à puiser de l'eau. Notre chien Roco agitait la queue et aboyait joyeusement. Quant à Sarah, la chatte, elle s'était posée près de la vieille et fixait sans peur la gorge noire du puits.
   — Vassil, tu vas être en retard !
   — T'inquiète pas, Mémé, grommelai-je en bousculant Roco.
   Je m'aspergeai le visage avec l'eau du seau, m'essuyai à la hâte, puis me jetai derrière le volant.
   — Vassil, le petit-déjeuner !
   — Pas le temps !
   Je démarrai. Les gens des villas voisines étaient déjà dehors et s'affairaient dans les cours.
   La route descendait vers le barrage, tournait largement avant d'escalader le mur de l'écluse. Juste au milieu, il y avait plusieurs voitures de police et des ambulances. Une vingtaine d'hommes gesticulaient, certains penchés au-dessus de l'eau.
   Je dus attendre qu'un costaud déplace une ambulance et j'étais en train de le dépasser quand je lui lançai :
   — Que se passe-t-il ?
   — Oh, rien… Il eut un silence et reprit à contrecœur : une fille s'est noyée. Tout ce qu'on a trouvé, ce sont des chaussures et un gilet.
   — Alors ça ne prouve rien, remarquai-je. Peut-être dort-elle encore quelque part dans une villa.
   — Ça m'étonnerait ! Elle a laissé une lettre...
   Mon cœur se serra. Je repartis à pleins gaz.

   La ville était toujours là – derrière la colline. Sale, poussiéreuse, stupide. L'hôpital se dressait au même endroit – gris, sale et austère.
   Stoyan salua son dernier patient et me fit entrer dans son cabinet. Il se mit à parler avec entrain :
   — À tout à l'heure… Mais c'est idéal, ah, oui… ça va. En tout cas, une analyse de sang…
   — Non, dis-je, j'en ai marre.
   — Mais il faut te soigner…
   — Je ne veux pas.
   — C'est que tu es énervé…
   Je me tus, le regard fixé sur mes chaussures. J'attendis qu'il ait fini son bavardage et demandai à voix basse :
   — Il me reste combien de temps ?
   Stoyan ouvrit la bouche pour répondre, mais je fis un geste pour l'en dissuader. Il me regarda et commença d'une voix hésitante :
   — Tout dépend de la chimiothérapie…
   — Pas de chimio, le coupai-je. Je n'en veux pas.
   Je l'entendis ravaler sa salive.
   — On se connaît depuis toujours. Enfants, on jouait ensemble… Combien ?
   Il eut un silence, fit deux fois le tour du bureau.
   — Cinq mois.
   — C'est trop, ai-je gémi.
   Puis je me suis levé.

   Le soleil était au zénith. Étouffant… Je cherchais l'ombre dans les rues, léchant les vitrines. Fringues, fringues… téléviseurs, livres, souvenirs… Rien qui puisse aider un homme malade de leucémie. Ah, voilà ! Une taverne.
   J'y restai et bus longtemps. Sans rien faire d'autre. Pas de bilan, pas de rétrospection, pas de film du passé. J'avalai verre après verre pour me remplir la tête. Il faut dire que j'obtins, de ce point de vue, un résultat intéressant…
   Je partis vers dix heures. Je me traînai péniblement jusqu'à la voiture. C'était écœurant. Et, plus encore, stupide. Il me fallut une demi-heure pour retrouver les clés. Elles étaient sur le siège… Je démarrai. Lentement. Au sortir de la ville, je stoppai et je vomis. Je me sentis alors mieux et réalisai que j'avais conduit jusque-là sans allumer les phares. Au clair de lune… Je les branchai. C'était nettement plus pratique. Sur le mur de l'écluse, la lune était parfaite. Je conduisis pleins gaz.
   Et, presque tout de suite, je dus freiner. La voiture stoppa à moins d'un mètre d'elle.
   Je sortis de la voiture, totalement dégrisé.
   Les vapeurs au-dessus du barrage formaient une langue blanche qui enveloppait mes jambes. J'avais l'impression d'avancer dans du coton.
   Elle se tenait dans la lumière des phares qui la baignait. De longues jambes, la taille fine, la poitrine impressionnante. Des ondes de cheveux noirs qui coulaient jusqu'aux reins. Elle me regardait rêveusement. Sans savoir pourquoi, je décidai que ses yeux étaient bleus.
   C'est qu'elle est séduisante, pensai-je en sentant la chaleur monter entre mes cuisses.
   — Qu'est-ce que tu fais ?
   — Rien, dit-elle sans émotion. Je viens de sortir de l'eau.
   — Là, maintenant, par ce temps ?
   La fille haussa les épaules. Ses seins roulèrent, le maillot s'étira sur son ventre comme la peau d'un tambour.
   — Où vas-tu ? Dans la ville ? J'habite une villa sur l'autre rive…
   — Je peux venir avec toi ?
   — Chez moi, m'exclamai-je. Tu es seule ?
   Elle hocha la tête et se dirigea vers la portière droite. J'entrai dans la voiture et libérai la portière. Elle s'assit, serra les genoux dans son jean bleu. Elle avait des jambes de mannequin.
   Les phares chassaient les ténèbres.
   Pourvu que Grand-mère dorme, priai-je. Pour la première fois… Pour la première fois depuis trois ans, depuis qu'on avait découvert ma maladie, j'éprouvai du désir. Je le sentais, ça me plaisait… Pour la première fois, je haïssais ma grand-mère, le fait qu'elle soit en vie, qu'elle se traînât à mes côtés.
   Je touchai sa main. J'eus l'impression que… ma main touchait la sienne mais je ne sentais rien… Pourquoi ai-je autant bu ? pestai-je contre moi-même. Je la touchai. Je la touchai – glaciale.
   — On prendra un verre et tu te réchaufferas…
   — Regarde la route.
   Sa voix était froide, comme sa main.
   Les chiens des premières villas se jetèrent à notre rencontre en aboyant. Qu'est-ce qui leur prend ? pensai-je.
   Roco était devant la porte de la cour et aboyait furieusement. C'est fini, pensai-je. Je ne pourrai jamais la faire entrer sans que Grand-mère s'en aperçoive.
   On descendit de la voiture. La fille promena tout autour son regard rêveur et fit un pas vers la porte. Roco recula à dix mètres et continua à aboyer furieusement. Je l'appelai. Je pris sa main et nous nous dirigeâmes vers la villa.
   Sarah était montée sur la poulie du puits et crachait dans notre direction.
   La lampe au-dessus de la porte d'entrée s'alluma. Grand-mère sortit, habillée en chemise de nuit comme dans un vieux film.
   — Vassil ?... Qu'est-ce que c'est ?
   Sa voix se perdit un instant dans l'aboiement de Roco. Sarah sauta du puits et grimpa sur le mûrier au fond de la cour.
   — Va-t-en, prononça grand-mère d'une voix rude, et elle se mit à faire le signe de la croix. Mon Dieu, toi qui es aux cieux…
   La fille s'arrêta. Je me retournai. À ce moment, je réalisai que ses pieds étaient nus.
   — Il y a des morceaux de verre qui traînent un peu partout, dis-je.
   — Retournons.
   — Où ? demandai-je, surpris.
   — Là-bas. Là où tu m'as trouvée.
   Je regardai la vieille femme frémissante de colère, le chien frémissant qui aboyait, la chatte frémissante qui sifflait, les étoiles frémissantes, les arbres noirs, les collines noires…
   — Bon.
   On s'assit dans la voiture. Ça sentait les algues pourries. Les phares découpaient le noir.
   Sarah accourut et grimpa sur le portail.
   Grand-mère, agenouillée, grattait la terre.
   Roco avait levé le museau vers la lune et pleurait…


FIN


© Andreya Iliev. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit du bulgare par Pétia Kondouzova-Iliéva et revu par JPP.

 
 

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10/05/10