Alain le Bussy
est né à Liège en 1947. Publié professionnellement seulement depuis 1992, cet auteur prolifique a écrit en trente-cinq ans plus de deux cents nouvelles et une grosse centaine de romans, obtenant le prix Rosny-aîné en 1993 pour Deltas et deux fois le prix Septième Continent de la
défunte revue québécoise Imagine pour Les lois du hasard en 1992 et Craqueur en 1995.
(présentation EONS)
Principales nouvelles publiées

Un don inné
(Imagine..., 1990)
Conte moderne
(Antarès, 1991)

Les lois du hasard (Imagine..., 1992, Prix Septième Continent 1992)
Le don de la force (Imagine..., 1995)
Deux !
(anthologie AMDA, 1994)
Craqueur
(Imagine..., 1996, Prix Septième Continent 1996)
La visite de M. Futur (Bifrost n°2)
Copyright garanti
(Cyberdream 7)
La main de Laura

(Le Soir 2000, 1999)
C.I.E.L.
(
Forces Obscures n°1, 1999)
Le robot d'Occam
(Forces Obscures n°2, 1999)

Les comètes d'or
(Livre-programme de Lodève, 1999)

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L'Effeuilleuse morte

Alain le Bussy


   C'était affreux. Il y avait du sang partout, sur plusieurs dizaines de mètres carrés. Et pas seulement du sang, mais des morceaux de chair sanguinolente, des esquilles d'os, et tout le reste, que Kotalos s'efforçait en même temps de regarder attentivement et de ne pas voir.
   Le médecin légiste était sur place avant lui. Il avait l'habitude des macchabs, mais pas dans cet état-là, à voir son teint gris et son pas vacillant. La constatation fit du bien à Kotalos. Il ne se sentait pas mieux, mais le fait qu'un autre se trouvait en aussi mauvais état que lui avait quelque chose de rassurant.
   « Alors, tripatouilleur, quelles sont tes premières constatations ?
   — C'est dégueulasse, Thierry !
   — C'est pas le genre de conclusion à présenter à un juge. Je te demande un avis professionnel, pas esthétique.
   — Si tu veux. L'heure de la mort est établie, 14H.30. D'ailleurs, tout le monde a entendu l'explosion dans le quartier. Je peux aussi te dire que la victime n'a pas eu le temps de souffrir.
   — Je m'en doutais.
   — Tu m'as demandé des conclusions, je les donne. J'ajoute que selon l'état du corps… Je veux dire des morceaux que j'ai pu trouver et qu'on n'a pas fini de ramasser, la pauvre fille devait avoir une charge explosive au niveau de la ceinture, comme les kamikazes palestiniens. La tête, les pieds et les mains sont intacts, mais pour le bassin, les côtes et tous les organes de l'abdomen, c'est… une sorte de purée. Tu veux des détails plus précis ?
   — Merci, ça suffira pour l'instant », grogna Kotalos à l'idée d'avoir les débris d'une kamikaze palestinienne sur les bras à Maghin. Il espérait que ce n'était qu'une simple coïncidence et qu'il n'allait pas avoir les Services Secrets sur les bras. Encore que, pour une fois, s'ils le déchargeaient du problème…
   Les policiers, dont certains avaient été souiller le sol à quelques pas de là de leur petit déjeuner, avaient recueilli tous les débris du corps qui étaient identifiables, la tête, les membres, quelques morceaux de chair qui avaient volé à des dizaines de mètres… Quelqu'un avait eu l'idée d'aller dans les réserves dénicher des pelles à neige et raclait le sol qui, malgré tout, restait rouge. D'un rouge qui brunissait lentement, avec le sang qui se coagulait.
   — Inspecteur… Vous croyez qu'on peut laver ? On ne peut pas laisser ça comme ça.
   — On a tout ce qu'il nous faut pour les analyses. Allez-y. Quelqu'un a une idée de l'identité de la victime ?
   — La tête n'est pas trop amochée. C'était une jolie fille. Quelqu'un vient de l'identifier. Edith Muller, une strip-teaseuse, chef.
   Kotalos fit la grimace. Il n'avait rien contre aucune profession, ayant appris à se montrer tolérant, mais dans les milieux — pour ne pas dire LE milieu – où devait évoluer la victime, il serait difficile d'obtenir des témoignages spontanés et sincères.
   Il appela son adjoint, Herbert, un jeune immigré devenu Belge depuis peu, qui avait passé brillamment les examens et dont ce devait être l'une des premières enquêtes sur un fait aussi grave.
   « Mon petit, on n'a pas grand chose pour débuter, même pas un vrai cadavre. Je veux d'abord une enquête sur la victime. Son petit ami, son patron – c'est peut-être le même –, ses copains, ses fréquentations, enfin un topo complet sur elle.
   — Ses ennemis, patron ?
   — Bien sûr, ses ennemis. Je suis curieux de découvrir qui pouvait lui en vouloir à ce point… »

*

   — Thierry ?
   — Je suis l'un des multiples Thierry en ce bas monde. Que veux-tu, doc ?
   —  D'après mes recherches, fit le légiste, l'explosion ne s'est pas produite au niveau de la ceinture.
   —  Ah ? Et où portait-elle l'explosif ?
   —  Elle l'avait ingéré. Je veux dire qu'il se trouvait dans son estomac. C'est ce qui explique en partie son… état post-mortem.
   —  Merci. Ça va me permettre d'orienter mes recherches. »
   Kotalos se plongea dans les renseignements recueillis par Herbert. Le jeune gars avait été méthodique et obtenu pas mal de renseignements, et il y avait quelque chose qui faisait tilt…
   Qui pouvait en vouloir à Edith, et pourquoi ? Comme d'habitude, un crime ne pouvait être sans mobile, sauf si on avait affaire à un dingue. Kotalos choisit la première option pour examiner le rapport sur les fréquentations de l'effeuilleuse. Deux noms lui sautèrent aux yeux parmi la dizaine qu'avait relevés Herbert. Le premier était un homme politique habitant le quartier, un certain Didier R***. Le second, un ancien psychiatre d'origine espagnole, José Narquez.
   Ils avaient tous les deux des alibis, se trouvant loin de l'endroit où l'effeuilleuse avait explosé au moment fatal. L'homme politique pouvait avoir été victime d'un chantage et avoir voulu se débarrasser de la maître-chanteuse qui avait, c'était probant, un train de vie dépassant ce que lui rapportaient ses strip-tease. Narquez semblait un brave homme, qui avait peu de ressources. Ce n'était certainement pas lui qui entretenait Edith.
   Kotalos rentra chez lui sans avoir résolu le problème. Il brancha la TV par habitude, sans avoir l'intention de regarder un programme précis et tomba sur l'un des innombrables débats qui constituaient hélas plus de la moitié des programmes. Ça s'appelait Ça ne se discute pas avec tout le monde, et ça valait d'ailleurs bien mieux, tant c'était oiseux.
   Il alla se coucher avant la fin et s'endormit tout de suite, pour se réveiller en sursaut. Une phrase entendue pendant le débat lui était revenue en leitmotiv au cours d'un cauchemar où, non seulement ses collègues explosaient en plein bureau, mais il devait tout nettoyer à la main.
   Il prit une douche et fila au bureau, saluant les collègues de l'équipe de nuit d'un geste de la main. Il ouvrit les dossiers de l'affaire Muller et brancha son PC sur le réseau pour se livrer à quelques recherches supplémentaires…

*

   Le Skanderbeg était un petit restaurant calme. On y servait évidemment de la cuisine albanaise. C'était dans les notes d'Herbert que Kotalos avait découvert qu'Edith Muller était une habituée. Elle n'y allait pas tous les jours, mais régulièrement.
   Il y avait invité son adjoint et le juge d'instruction Lebeau, sans leur donner la moindre explication, sinon que cela avait trait à l'affaire de l'effeuilleuse morte. Ils avaient commandé une grappa albanaise en guise d'apéritif et consultaient la carte.
    « Je n'y comprends rien, disait Herbert. Je ne suis pas habitué aux cuisines exotiques. Moi, d'habitude, je ne mange que des spaghetti, de la paella, du couscous ou de la moussaka. Des plats bien de chez nous, quoi… C'est quoi, des qoft ?
   —  Des boulettes de viande, et c'est très épicé. Mais je ne te le conseille pas, gamin.
   —  Je suis capable de manger des plats épicés, s'insurgea le jeune inspecteur.
   —  Oui, mais c'est ce qu'Edith Muller avait absorbé moins d'une heure avant l'explosion.
   Les deux autres pâlirent, comme si le seul fait de lire le mot qoft les mettait en danger.
   À ce moment, le portable de Kotalos se fit entendre. Il le porta à son oreille. La conversation fut très brève et il raccrocha en souriant, faisant signe qu'on leur amène une seconde grappa.
    —  Vous ne voulez pas dire, inspecteur, que c'est à cause de ça que l'effeuilleuse morte s'est ramassée à la pelle ? fit le juge d'instruction, pâle comme un linge lavé avec Dash.
   — Presque. D'après le tripatouilleur, le mélange des épices et des sucs digestifs peut parfois être détonnant… surtout quand on y ajoute quelques gouttes de nitroglycérine.
    — Qui… Qui aurait pu faire ça ?
   — Hier, j'ai lu un recueil de citations d'un auteur célèbre dont je préfère taire le nom ici. Il disait quelque part qu'il fallait être fou pour prendre rendez-vous chez un psy.
    — Un psy… Il y a Narquez, mais il a l'air très inoffensif, fit Herbert.
   —  Il a l'air, oui, mais il n'est pas vraiment espagnol.
   —  C'est une fausse identité ? demanda Lebeau, subitement intéressé.
   —  Non, juste une erreur d'appréciation. Il est basque et partisan d'un ETAt indépendant. Mes hommes viennent de l'arrêter et de trouver un flacon de nitro chez lui. L'enquête nous apprendra sûrement ce que la pauvre Edith savait de trop à son sujet pour qu'il décide de l'éliminer, mais, par ailleurs, ce doit être sa personnalité quelque peu perturbée, comme celle de beaucoup de psys, qui lui a fait choisir le mode opératoire…

FIN

© Alain le Bussy. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

L'Effeuilleuse morte a été publiée sous la signature de Arber Banucci.

Nouvelles
L'Amateur de cailloux

28/11/05