José Vicente Ortuño
est né en 1958 et vit dans la région de Valence (Espagne) ; c'est un lecteur " compulsif " de science-fiction, d'imagination et de terreur. Il a toujours aimé inventer des histoires pour s’endormir, au lieu de compter les moutons, ce qui l’ennuyait.
Il est membre de la
TerVa (Tertulia Valenciana), une des associations littéraires les plus actives d’Espagne. Il collabore à la publication Fabricantes de sueños, anthologie qu’édite annuellement l’Asociación Española de Fantasía, Ciencia Ficción y Terror.

Ses parutions

Récits publiés dans Axxón : Frankenstein 2004 (145), La Responsabilité (152), Putréfaction (154), Terre calcinée (155), Par amour (158).

La présente nouvelle est parue dans le numéro 14 de la revue en ligne
SINERGIA



Anthologie Cefeidas

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème



   La surface pulvérulente de la Lune passait très vite sous les six grandes roues du Lycaon, le véhicule d’exploration de l’Agence spatiale européenne. Guidé par le pilote automatique, il évitait les obstacles rencontrés sur son chemin. Pendant ce temps, le commandant Victor Guirao, son unique équipage, restait assis devant le tableau de bord, les yeux rivés sur l’extérieur. Il aurait aimé contempler les étoiles, mais l’éclat du Soleil reflété sur la surface lunaire l’aveuglait et l’empêchait de les voir. Le paysage lunaire était monotone et désolé comme son propre état d’âme. Il avait des raisons d’être en proie à une profonde dépression, mais, en tant qu’astronaute parfaitement entraîné, il surmontait ces faiblesses. Pourtant, il se sentait frustré.
   Depuis son enfance, il avait voulu devenir astronaute. Il rêvait de piloter son propre vaisseau spatial pour aller sur la Lune. Sa détermination était telle qu’après trois années de travail pénible, il avait brillamment obtenu ses diplômes et pu entrer à l’Agence spatiale européenne. Il avait consacré la plus grande partie de sa jeunesse à l’étude et à une très exigeante formation ; tous ses rêves d’enfant s’étaient réalisés intégralement. Il jouissait d’un statut social enviable, avait une épouse merveilleuse, astronaute elle aussi, et un fils de quatre ans qui voulait suivre l’exemple de son père.
   Je ne peux pas me plaindre, se dit-il, mais, au même moment, il avait le moral plus bas que terre (ou faudrait-il dire : plus bas que Lune ?)
   Il sourit amèrement de cette plaisanterie stupide, et il eut envie de se gifler, furieux contre lui-même, comme s’il était le seul responsable de l’échec de la mission.
   Il contrôla une fois encore si le cap donné par le pilote automatique était correct. Il savait que les ordinateurs n’exigeaient pas de vérification, mais l’inaction lui portait sur les nerfs. La navette l’avait placé quelques heures plus tôt au centre géographique de la face cachée de la Lune. On était en phase de pleine lune et le Soleil était au zénith. La rencontre aurait lieu dans un cratère appelé Behain S, dans la zone d’ombre, à deux mille sept cent kilomètres du point d’alunissage. Un long voyage, même pour un vaisseau comme le Lycaon où il y avait place pour un équipage de six personnes. Victor voyageait seul et, malgré le confort dont il disposait, c’était une mission épuisante.
   Il s’aperçut qu’il avait faim et il se rendit donc à l’arrière du vaisseau. Il ouvrit l’une des boîtes qui contenaient les aliments et, après un instant d’hésitation, choisit un sandwich dont l’étiquette indiquait : escalope de veau avec garniture. Mais, à le voir, on aurait dit un pâté de foie gras racorni et recouvert d’une mousse verte. C’était sûrement très nourrissant. Victor n’en doutait pas, mais l’aspect ne paraissait guère engageant. Il se promit d’en faire mention sur le livre de bord. De même, il mit une poche contenant de l’eau en réserve dans sa combinaison, regagna la console des commandes et s’attacha sur le siège pour ne pas se trouver déséquilibré par les embardées que faisait le véhicule de temps à autre. Malgré l’excellente suspension et les gyroscopes, parfois le basculement de l’engin dû au relief abrupt du terrain chahutait méchamment l’équipage. Par contre, en terrain plat le balancement était agréable et délassant, comme sur un voilier par une mer calme.
   Il sortit le sandwich de son enveloppe, y mordit et fit une grimace de répugnance. On aurait dit du liège, mais la faim le tenaillait et il avait la flemme de se lever pour aller chercher quelque autre chose qui n’aurait sûrement pas meilleur goût. Résigné, il continua à mastiquer, le regard perdu dans le paysage. Il restait encore quelques heures jusqu’à l’arrivée à son objectif. Il se dit que c’était un bon moment – aussi bon qu’un autre –pour commencer à rédiger les premières notes de son livre de souvenirs. Son idée était de l’écrire à son retour sur la Terre, bien qu’il eût conscience que sa mission était classée Hautement secrète et qu’il serait donc impossible de publier ce livre. De toute façon, il le laisserait à son fils qui saurait ainsi ce que son père avait fait d’important.
   Il termina son repas, but l’eau, jeta l’enveloppe et la poche vide dans le conteneur de déchets et se prépara à commencer la rédaction de ses notes.
   Il regarda le clavier et fit la grimace. Il trouvait absurde de voir que les ordinateurs de la NASA et de l’ESA continuent d’employer des claviers mécaniques quand sur Terre tout le monde utilisait la reconnaissance vocale. Il savait que la technologie ancienne était plus fiable, alors que la voix d’un astronaute pouvait être déformée dans certaines circonstances et qu’alors l’ordinateur, ne pouvant la reconnaître, ne tiendrait pas compte de ses instructions. Mais il considérait qu’apprendre les tâches mécanographiques pendant la formation était une perte de temps.
   Il utilisa le trackball situé près du clavier pour naviguer à travers les antiques fenêtres des menus jusqu’au moment où il localisa son livre de bord personnel qu’il ouvrit. Puis il y ajouta :

   Project : Lycanthropic Metamorphosis on Moon Surface
   ( Projet : Métamorphose lycanthropique sur la surface de la Lune )

   Les Lycanthropes
   » Bien que leur origine ne soit pas scientifiquement avérée, on pense que les Lycanthropes sont apparus sur la Terre des milliers d’années avant les premiers humains. L’une des preuves en est les peintures rupestres qui représentent des scènes de chasse où l’on voit des figures anthropomorphiques à tête d’animal et tenant à la main des armes rudimentaires. Plus tard leur existence a été corroborée par les légendes de diverses cultures humaines. On les désigne en général par le terme grec de Lycanthropes (likaon=loup et anthropos=homme), en Europe on les a appelés loups-garous ou hommes loups, hommes jaguars en Amérique du sud, hommes léopards en Afrique et guerriers berserkers dans la mythologie nordique.

   » La préhistoire
   » Si certains chercheurs affirment que, lorsque débuta la dernière glaciation, il y a plus de soixante-dix mille ans, les Lycanthropes possédaient déjà une culture assez sophistiquée, les premières données fiables à leur sujet datent de la fin de cette période, il y a de dix à douze mille ans. On sait avec certitude qu’à la fin de l’ère glaciaire, les premiers hommes – appelés Néandertaliens – chassaient au moyen d’outils de pierre et d’os, pratiquaient la cueillette et vivaient dans des cavernes ou des huttes faites de branches et de peaux. Cependant, on a la preuve que les Lycanthropes habitaient des villages construits en pierres, cultivaient la terre et pratiquaient l’élevage. Les lycanthropologues sont convaincus que ces créatures furent à l’origine de certains des progrès techniques les plus importants de l’Histoire, comme la roue et d’autres instruments ou armes primitives qui furent utilisés ensuite par l’homo sapiens.

   » Quand, il y a dix mille ans, le climat commença à se réchauffer, débuta l’extinction des Néandertaliens, qui étaient une espèce acclimatée au froid intense. Ils laissèrent aux Lycanthropes les territoires qu’ils avaient occupés. Mais vers cette époque apparut un nouvel hominien. Il venait de l’Afrique, était plus évolué que son prédécesseur et adapté au nouveau climat : il s’agissait de l’homo sapiens sapiens.

   » Au cours des millénaires durant lesquels les Lycanthropes partagèrent les territoires de chasse avec les Néandertaliens, le monde regorgeait de nourriture et il n’y avait donc pas tellement de compétition entre les espèces. Mais les nouveaux humains, beaucoup plus versatiles et prolifiques que les anciens, devenaient de plus en plus nombreux, rivalisant avec les Lycanthropes pour l’espace et les moyens de subsistance. Ainsi commencèrent les luttes entre les deux espèces.
   » Durant les périodes de pleine lune, les Lycanthopes étaient physiquement supérieurs aux humains. Mais, du fait que prédominaient dans leur cerveau les instincts sauvages, ils se révélaient incapables de maintenir une organisation cohérente. Il en résulta que, pour éviter d’être chassés comme des bêtes, ils se retirèrent dans des zones à l’écart de leurs voisins hostiles.
   » En dehors des phases de pleine lune, la constitution physique des deux espèces était quasi identique, ce qui permit aux Lycanthropes de s’infiltrer peu à peu parmi les populations humaines tout en restant contraints de se cacher quand la Lune était pleine. Mais, de temps à autre, l’un d’eux était découvert sous sa forme d’homme loup et, comme l’humanité a toujours eu peur de ce qu’elle ne comprend pas et a toujours détruit tout ce qui lui fait peur, les Lycanthropes furent persécutés et chassés.

   Victor contrôla les données du radar. Comme on pouvait s’y attendre, sur les cent prochains kilomètres, il n’y avait rien d’autre que de petits cratères et de la poussière. À ce moment-là, il ne cherchait pas à vérifier le nombre des accidents géographiques sur l’ordinateur. Mais, avant de continuer à écrire, il réfléchit un instant. Il se souvint que tout ce qu’il consignait dans son récit il l’avait appris des adultes dans sa jeunesse, comme cela se produisait depuis des milliers de générations, depuis des temps immémoriaux. Il savait que, dans la tradition orale, l’histoire de l’espèce était pleine de lacunes et de contradictions. Mais, durant des siècles, il importait plus de survivre que de consigner l’histoire par écrit. Lui, il ne pouvait se permettre d’être découvert. C’était seulement au cours des trois derniers siècles que l’on avait commencé à rassembler des informations en secret, à l’abri des regards inquisiteurs des humains toujours si susceptibles. Il n’en demeurait pas moins que l’humanité avait elle aussi enregistré l’existence des Lycanthropes à travers mythes et légendes.

   » Témoignages historiques
   » Jadis, l’ignorance et les superstitions transformaient en mythe tout ce que les humains ne comprenaient pas. C’est ainsi qu’ils firent des Lycanthropes des êtres magiques et diaboliques qui, cachés dans l’ombre, guettaient les hommes pour les dévorer. Il y eut néanmoins bon nombre d’écrivains et d’historiens qui en parlèrent et en firent naître des légendes.
   
» Plusieurs siècles avant la naissance du Christ, les sages et les chamans considéraient l’homme loup comme un être démoniaque qui, dès qu’il prenait sa forme de loup, possédait une force et une astuce surnaturelles et s’alimentait de chair humaine. À preuve les récits historiques laissés par des historiens comme Hérodote, qui vivait au cinquième siècle avant Jésus Christ. Il mentionne l’existence d’une race d’hommes loups qui vivaient sur les rives de la mer Noire et qui pouvaient à volonté se transformer en loup puis reprendre la forme humaine.
  
»  Dans son œuvre Les Métamorphoses, Ovide (43 avant J.C. – 18 AD) a décrit divers cas de transformations en homme loup. L’une des légendes que rapporte le poète romain est celle de Lycaon, fils de Pélasgos. Il fut roi d’Arcadie et homme d’une très grande religiosité, ce qui l’amena à réaliser des sacrifices humains en prenant comme victime tout étranger qui lui rendait visite. Zeus voulut le punir d’une telle aberration et, déguisé en pèlerin, fut reçu au palais royal. Mais le monarque soupçonna la ruse et, désirant tester l’omniscience du dieu, lui fit servir un plat de chair humaine. Furieux de l’audace de Lycaon, Zeus le transforma en loup et mit le feu à sa demeure.
   
» Platon lui-même, vers le IV° siècle avant J.C. et Pausanias au II° siècle avant J.C. mentionnèrent des transformations similaires qui furent prises pour des fantaisies ou des légendes par les humains des siècles postérieurs que dominait le rationalisme scientifique.

   C’est curieux, pensa Victor, de voir que ces témoignages validés par des historiens, des philosophes et des poètes ont été pris pour des légendes, alors de, de toute évidence, ils rendaient fidèlement compte d’évènements réels.
   Être légendaires comportait des avantages comme de pouvoir maintenir secrète leur existence au XXI° siècle. Si tout s’était bien passé pour Victor, il se souvenait des persécutions et de la marginalisation sociale dont ses ancêtres avaient été victimes. Ça n’était pas facile d’appartenir à une espèce obligée de vivre dans la clandestinité. Néanmoins, il avait l’impression que tout cela allait bientôt changer. C’était comme un scarabée pris dans une fourmilière, les êtres humains étaient trop nombreux et agressifs, mais les Lycanthropes se savaient supérieurs.
   Il poursuivit le récit.

   » Les Lycanthropes dans l’Histoire
   » Durant l’expansion de l’Empire romain quelques Lycanthropes parvinrent à jouer un rôle de premier plan dans la politique, la science, la philosophie et le commerce. Les légions qui ont soumis les Barbares étaient parfois sous le commandement de généraux lycanthropes. S’ils avaient pu s’organiser de façon adéquate, l’humanité aurait fini par être soumise comme un troupeau de moutons sans savoir qu’elle était manipulée par une espèce beaucoup plus ancienne. Mais les avatars de l’Histoire les obligèrent à se tenir toujours au second plan.
   
» En ces temps-là, la vie était très dure ; la prolifération de religions et de superstitions contraignait les Lycanthropes à se montrer très prudents de peur d’être découverts. En outre, malgré les catastrophes et les guerres continuelles qui menaçaient de la détruire, la population humaine poursuivait sa progression numérique.

   » Le désir de s’organiser contre les humains revient constamment dans les récits qui parlent des anciens Lycanthropes. Mais ils n’y sont parvenus qu’il y a quelques siècles, quand ils ont appris à maîtriser leur grand handicap : la métamorphose. Et Victor se souvint que son fils était en train de faire cet apprentissage. Il était difficile de faire admettre à un enfant qu’il ne devait pas changer de forme à sa guise, ne serait-ce que pour faire peur à un humain fanfaron. C’est pourquoi l’entraînement commençait dès que les enfants apprenaient à marcher.

   » La maîtrise de la métamorphose
   » Au Moyen Age apparurent les premiers Lycanthropes capables de dominer la métamorphose et les instincts de déprédation inhérents, ce qui leur a permis de passer totalement inaperçus au milieu des humains. Quelques siècles plus tard, personne ne se transformait plus de façon incontrôlée ni ne partait à la chasse comme des bêtes sauvages. Bien que certains, comme cela se produit actuellement, aient pris plaisir à se livrer à ce genre de sport.
   « La légende des Lycanthropes s’était incrustée si profondément dans la mémoire des hommes qu’aux XV° et XVI° siècles on les considérait en Europe comme aussi néfastes que les ensorceleurs, sorcières et hérétiques. Ainsi, toute créature soupçonnée d’être un homme loup était envoyée au bûcher, écartelée ou pendue. En France et en Allemagne, il y eut un nombre infini de procès à l’issue desquels moururent des Lycanthropes, de même que beaucoup de malades mentaux humains qui se prenaient pour des hommes loups et tant d’autres innocents injustement accusés. En France, les archives anciennes relatent qu’entre 1520 et 1630 on enregistra plus de trente mille cas de procès contre des hommes loups. Heureusement, le Siècle des lumières et la Révolution française mirent fin à la chasse aux sorcières, et la violence humaine eut alors pour priorité de couper le tête aux aristocrates et aux adversaires politiques.


   Victor interrompit à nouveau sa lecture et resta pensif. Si l’existence des Lycanthropes apparaissait au grand jour, les persécutions et les tueries reprendraient comme aux siècles passés. Peut-être les fondamentalistes religieux cesseraient-ils de s’entretuer pour lancer contre eux une guerre sainte. L’être humain n’avait pas changé malgré des siècles de civilisation. Par chance, les superstitions faisaient place à la technologie. Maintenant, personne ne regardait plus personne, tous étaient tributaires de leurs vidéotéléphones et de leurs portables vidéo-holographiques. Celui qui dirait avoir vu un homme loup, on se ficherait de lui. L’humanité était prisonnière d’un égocentrisme pathétique, ce qui la rendait beaucoup plus vulnérable que ne l’imaginait tel ou tel de ses membres.

   » Le mystère de la métamorphose
   » Les Lycanthropes ont toujours été intrigués par la cause et l’origine de leur métamorphose. Ils savaient qu’ils n’étaient pas victimes d’une malédiction, comme le croyaient les humains, mais ils encouragèrent cette créance superstitieuse. Si l’on avait su qu’ils constituaient une espèce non humaine, la persécution aurait pris le caractère d’une « purification » ethnique et ils auraient été effacés de la surface de la Terre.
   
» Les sages parmi les Lycanthropes, qu’ils s’appellent chamans, sorciers, mages, druides, alchimistes ou scientifiques, se sont toujours posé la même question : pourquoi la pleine Lune nous contraint-elle à nous transformer ? À cette fin, de grands esprits parmi les Lycanthropes, comme Léonard de Vinci ou Isaac Newton, étudièrent le phénomène avec les moyens les plus perfectionnés de leur temps, mais ils ne parvinrent pas au résultat recherché. C’est-à-dire qu’ils ne découvrirent pas la cause des métamorphoses, mais ils constatèrent que les métaux lourds comme le plomb, l’argent et l’or y faisaient obstacle. L’argent, étant le métal noble le plus accessible et le plus lié à la Lune dans diverses mythologies, représentait le remède le plus populaire permettant d’en finir avec l’homme loup. Certes, les crucifix, les poignards et les balles, quelle que soit la matière dont ils sont faits, quand on les utilise efficacement, sont capables de tuer qui que ce soit, humain ou lycanthrope. Néanmoins, la seule façon d’empêcher la transformation consistait à enfermer le sujet dans une enceinte doublée de l’un des dits métaux. C’est la raison pour laquelle les scientifiques estimaient que la mutation était due à une forme d’énergie.

   Victor vérifia sa position sur l’écran et regarda par le pare-brise du véhicule la grande ombre que celui-ci projetait. Maintenant, il s’approchait de la zone de pénombre. Bientôt, il rentrerait à la maison. Le petit Miguel le harcèlerait de questions : « Papa, les copains de l’école me disent que la Lune est en fromage, c’est vrai ? Il y a un rat qui en mange un peu tous les jours ? Tu l’as vu ? Il est gros, ce rat, papa ? ». Il rit tout haut au souvenir du gamin qui le mitraillait de questions tout en sautillant nerveusement. Il espérait que son fils parviendrait à connaître un jour les réponses à toutes les questions que son espèce se posait depuis toujours. Soudain, il se rappela que le gamin lui avait donné une petite peluche qui devait l’accompagner jusqu’à la Lune et le défendre contre le rat qui la dévorait. Il la sortit de sa poche. C’était un hamster de couleur grise aux yeux comme des billes de jais, si réel qu’il semblait vivant. « Salut, camarade », dit-il au jouet, il le regarda à nouveau puis continua à écrire.

    » L’époque moderne
    » Se mettre à l’abri des persécutions durant des siècles constitua un sérieux obstacle au progrès des Lycanthropes, mais, venue l’époque moderne, l’amélioration des moyens de communication et la diffusion de la culture leur permirent de s’organiser et de commencer à rivaliser en secret avec les hommes dans tous les secteurs de la société.
   
» Pour la première fois, les historiens et les lycanthropologues commencèrent à rechercher l’origine de leur espèce entre les restes archéologiques et historiques humains. Peu à peu se comblèrent les énormes lacunes de leur culture traditionnelle qui se basait exclusivement sur la transmission orale.
   
» Pendant ce temps il y eut diverses tentatives, de la part de Lycanthropes trop ambitieux, de prendre le pouvoir dans le monde par la force. Mais ils ne réussirent qu’à provoquer de grands conflits catastrophiques faisant des millions de victimes parmi les humains aussi bien que parmi les Lycanthropes.
   
    Alors que le XXI° siècle était déjà avancé, l’existence de leur espèce restait secrète, ce qui faisait espérer qu’un jour viendrait où leurs descendants domineraient la Terre. Après tout, c’étaient eux les plus forts et les plus intelligents. Mais les humains continuaient à se reproduire comme des lapins et ils avaient beau se massacrer au cours de guerres continuelles, ils ne paraissaient pas sur le point de disparaître.

    » Après la Deuxième guerre mondiale, le Grand Conseil Lycanthrope décida que le meilleur moyen de vaincre son ennemi était de s’infiltrer dans ses rangs. Dès lors, le processus d’infiltration dans la politique humaine fut lent mais continu. C’est ainsi qu’en 1960 un Lycanthrope nommé John F. Kennedy fut élu président des Etats-Unis d’Amérique. Deux ans plus tard, le 25 mai 1961, il annonça son intention d’envoyer un homme sur la Lune avant la fin de la décennie. Alors commença le programme Apollo, et les Lycanthropes du monde entier clamèrent leur enthousiasme parce qu’on allait enfin découvrir le secret de la métamorphose.
    » En 1963 John F. Kennedy fut assassiné par des ennemis politiques humains qui connaissaient son secret ou voulaient aussi le pouvoir. Mais heureusement ses successeurs poursuivirent le projet de voyage sur la Lune.

    » À l’apogée du nazisme, un autre Lycanthrope célèbre, Wernher von Braun, mit au point la technologie des moteurs équipant les bombes volantes V-1 et V-2. Quand il sut que l’Allemagne allait perdre la guerre, il négocia sa reddition et fut transféré aux Etats-Unis. Il y travailla à la conception et à la réalisation des fusées qui permirent à la NASA de mettre sur orbite les capsules Appolo. Après divers essais et quelques catastrophes, elles réussirent à se poser sur la Lune le 21 juillet 1969. Dans les sept missions qui furent réalisées ne voyagèrent que des humains, car la direction de l’Agence spatiale ne voulait pas risquer que son secret soit découvert si les astronautes se transformaient et ne pouvaient reprendre leur apparence humaine après avoir été soumis à ce que l’on désignait sous le nom d’« Effet Lune ».

    » Les roches lunaires rapportées par les différentes missions furent méticuleusement étudiées, mais le résultat déçut : elles n’étaient pas différentes des roches terrestres. Elles n’avaient pas de composition chimique particulière et n’émettaient aucune radiation inconnue. Il se révéla inutile de recouvrir divers volontaires lycanthropes de poussière lunaire ou de leur faire absorber de la pierre dissoute ; le résultat restait négatif.

   » En 1972 le projet Apollo fut abandonné suite à une crise politico-économique. Deux ans plus tard, le président Nixon dut se démettre au milieu d’un scandale d’espionnage et, bien que son successeur fût aussi un Lycanthrope, le pouvoir des hommes loups sur l’administration des Etats-Unis ne cessa de décroître pour tomber à zéro.
   » Durant les trente ans qui suivirent ce fut l’humanité qui dirigea la NASA et s’engagea dans des projets peu rentables comme les lanceurs et stations spatiales qui, non seulement coûtèrent la vie à divers équipages mais n’avaient plus la Lune comme objectif. Toutefois, progressivement, les Lycanthropes réussirent à infiltrer quelques-uns des leurs. Un point culminant fut la mission au cours de laquelle deux Lycanthropes voyagèrent en direction de la Station spatiale internationale, l’Espagnol
Pedro Duque et le vétéran John Glenn, premier Lycanthrope à avoir orbité autour de la Terre.

   Tout ça, je m’en souviens comme si c’était hier, pensa Victor non sans nostalgie. Je les ai vus à la télévision quand j’étais enfant. C’étaient mes héros. Voir deux Lycanthropes manger ensemble une paella à bord de la station spatiale m’encouragea à persévérer dans ma volonté de devenir astronaute.
   Il regarda à l’extérieur ; il avait atteint la zone de pénombre. Bientôt la Terre apparut sur l’horizon, en face de lui, et ce serait un lever du jour vraiment extraterrestre. Il n’était pas le premier à fouler le sol de la Lune, mais il serait le premier à parcourir trois mille kilomètres à sa surface en roulant à bord d’un véhicule. Dommage que le projet soit secret, il aurait aimé que les moyens de communication le montrent en train de… d’échouer ? La mission ne se déroulait pas comme on espérait. Rageur, il donna un coup de poing sur le bras du fauteuil, et c’est grâce aux courroies qui le retenaient qu’il n’en fut pas éjecté. Il avait oublié que sur la Lune il pesait moins de quinze kilos et qu’il devait faire attention à ne pas se blesser. Il soupira et continua à écrire.

   » À la fin du XX° siècle, la génétique avait confirmé que les Lycanthropes constituaient une espèce distincte de l’humanité, même si certains scientifiques considéraient encore que la différence pouvait provenir d’une dualité d’ordre physique.

   » Au début du XXI° siècle un autre Lycanthrope s’infiltra dans le gouvernement de la principale puissance mondiale. Sachant que le président des Etats-Unis ne dirigeait pas le pays mais était une marionnette actionnée par les pouvoirs de l’ombre, Condoleezza Rice et son équipe de Lycanthropes réussirent à manipuler George W. Bush. Après être restée plusieurs années au second plan, la dame accéda à la présidence aux élections de 2016 et, après un brillant mandat, fut réélue en 2020 à une écrasante majorité. Cette nouvelle victoire permit d’éliminer des hautes sphères de l’administration tous les humains qui, jusqu’alors, avaient fait obstacle à sa progression. Elle ne tarda pas à relancer le programme des voyages dans la Lune dans l’intention de vérifier, une fois pour toutes, quelle était l’énergie inconnue qui agissait sur son espèce.

   Et me voici, jouant le rôle de rat de laboratoire en me promenant sur la Lune comme un imbécile. On suppose que je vais répondre à toutes les questions, et je n’ai réussi qu’à soulever d’autres questions, pensa Victor toujours plus amer devant l’échec de l’expérience. Il resta pensif, regardant l’ombre de son véhicule qui s’allongeait sur le terrain irrégulier, vers l’horizon. Il reprit ses notes :

   » Le Lycanthrope solitaire
   » 
Je m’appelle Victor Guirao et suis astronaute à l’Agence spatiale européenne, avec le grade de commandant. Je suis né le…
   Il s’interrompit. Raconter sa vie l’ennuyait et il nota dans le texte « insérer curriculum vitae ». Il ajouterait sa biographie qu’il avait dans la mémoire de son ordinateur personnel. Il poursuivit le récit.

   »  Aujourd’hui, 12 juin 2022. Au moment où j’écris ces lignes, le jour se lève sur ma ville natale. Je me déplace à la surface de la Lune à bord d’un véhicule appelé Lycaon. Il a la taille d’un autobus de deux étages et est équipé de six roues formées par un maillage de fibres de carbone. Pour me protéger du prétendu Effet Lune, il est recouvert d’un blindage d’argent de 0,05 millimètres d’épaisseur et les fenêtres sont polarisées avec des particules du même matériel. Il suffirait de la moitié de cette protection pour m’empêcher de me métamorphoser à la surface de la Terre.

   »  Il y a douze heures, la navette ESA-005 m’a déposé sur la face cachée mais illuminée de la Lune. Durant la première phase de l’expérience j’ai été exposé à l’effet Lune à l’intérieur du module Alpha. Ce dispositif, situé dans la partie supérieure du véhicule, consiste en une cabine de cristal sans protection d’argent, mais conditionnée de manière à maintenir les mêmes conditions de température, de pression et de radiation que sur la surface de la Terre. À l’heure convenue, je suis monté dans le module Alpha, où je suis resté exposé à la lumière du Soleil pendant quatre-vingt-dix minutes et, par conséquent, à son reflet sur la surface lunaire. À la déception des scientifiques du projet et à la mienne, aucun effet n’a été décelable. Si le déclencheur de la métamorphose avait été le reflet de la lumière solaire sur la Lune, je me serais transformé. Au cas où je n’aurais pas pu maîtriser la transformation, mes compagnons à bord du Wendigo, qui dirige le véhicule à distance, m’aurait récupéré grâce à la navette au point de rencontre.

   »  Il se peut que nous ne puissions jamais vérifier la cause de la métamorphose. Alors, quand la synchronisation des orbites le permettra, le Wendigo fera de nouveau descendre la navette et me récupérera dans la zone de pénombre. Ce sera l’heure de rentrer pour poursuivre les investigations.

   Une secousse indiqua à Victor que le pilote automatique avait stoppé le véhicule. Il leva les yeux et regarda vers l’horizon à travers le pare-brise. La Terre, illuminée par la lumière du Soleil, se découpait sur l’obscur ciel lunaire comme une énorme opale bleue sur velours noir. Il resta quelques minutes en admiration devant la scène. Ce n’était certes pas la première fois qu’il voyait la Terre de l’espace, mais l’ensemble du paysage le fascinait. Il pensa que cela était sans doute du au contraste entre le bleu de la planète, le noir de l’espace et le gris argenté des montagnes lunaires.
   Il se sentait bizarre, inquiet et quelque peu indécis. Il secoua la tête pour s’éclaircir les idées. Il archiva le document et ferma le livre de bord. Il se remit à contempler le paysage qui réveilla son inquiétude, soupira et entama les contrôles de routine. Tout était en ordre. La température et la pression intérieures étaient correctes. La radiation, supportable. Les coordonnées étaient exactes, et il se trouvait près du cratère Behain S.
   — Allo, Lycaon, ici Wendigo, à toi, dit la voix depuis le vaisseau en orbite.
   — Allo Wendigo, ici Lycaon, répondit Victor.
   — Lycaon, dit la voix du professeur Lupin, chef de la mission, l’alunissage est prévu d’ici trente minutes.
   — Merci, professeur. J’en profiterai pour monter au Module Alpha.
   Debout, à l’intérieur de la coupole transparente, il éprouva un frisson et un léger mal de mer. Il se dit qu’il était perturbé par l’échec de la mission et fatigué par le voyage, chassa ces pensées et commença à prendre des photos.
   Tout à coup, ses mains se mirent à trembler, la caméra lui échappa et tomba sur le sol. Un vertige l’obligea à s’appuyer sur la vitre. Il sentit des nausées et pensa que le sandwich était mal passé.
   — Victor, qu’est-ce qui t’arrive ? Il entendait la voix du professeur Lupin depuis le Wendigo. Les biocapteurs indiquent…
   — Je vais bien. coupa-t-il. Ça doit être la digest…
   Il frissonna de nouveau, sa vue se troubla et ses jambes étaient sur le point de flancher. Avec la gravité terrestre il serait tombé. Ça n’allait pas, mais il vit la caméra sur le sol et, fidèle à la formation reçue, il se dit qu’il devait la récupérer, que c’était un appareil très délicat et que, selon toute probabilité, elle s’était abîmée en tombant. Une violence convulsion le secoua, provoquant une douleur insupportable à l’épaule. Il tomba sur le sol et cessa de s’inquiéter pour un matériel coûteux ; il ressentait des frissons et transpirait comme s’il avait la fièvre. Le visage de Victor se désarticula et son corps se mit à se tordre comme s’il recevait des décharges électriques à haute tension.

   — Victor, qu’est-ce qui se passe ? Réponds ! criait le professeur Lupin, depuis le Wendigo.
   Mais Victor ne l’entendait pas nettement, ses oreilles bourdonnaient et sa vue se brouillait. Il se sentait tomber dans un gouffre et la pression l’écrasait. Le cœur battait plus vite ; il avait du mal à respirer et suffoquait comme s’il n’avait pas d’air autour de lui. Il voulut se lever, mais son corps ne lui obéissait pas, et ses jambes, malgré la faible gravité lunaire, ne le soutenaient plus. Il roula sur le sol où il se tordit, pris de spasmes. Tout le corps lui faisait mal, à l’intérieur et à l’extérieur. Les veines brûlaient, comme si elles charriaient du plomb fondu.
   Il entendit la voix du professeur Lupin ; elle semblait très lointaine et disait quelque chose au sujet de la métamorphose. Oui, professeur, c’est ça, pensa-t-il sans pouvoir articuler un mot, tout en se tordant sous la souffrance, mais ça n’a jamais été aussi douloureux. Il voulait parler, dire à ses compagnons ce qui se passait, mais de sa gorge ne sortit qu’un son inarticulé, étrange.
   Sa peau commença à s’étirer, à rougir et à luire, comme si elle était enflammée. Elle paraissait sur le point d’éclater. Toutes les articulations lui faisaient horriblement mal. Il entendait ses os craquer tandis qu’ils se déformaient à une vitesse telle qu’elle provoquait de la chaleur, on aurait dit des tisons brûlants. Au milieu des souffrances, une partie de son cerveau essayait d’expliquer ce qui se produisait, mais une nouvelle personnalité se formait à l’intérieur et s’imposait. La peau prit des tons plus foncés et, à une vitesse vertigineuse, par les follicules pileux poussèrent des poils foncés et hirsutes. Le crâne retentit de violents craquements tandis que le visage se transformait, que la bouche se modifiait et que les dents poussaient.
   Au bout de quelques minutes atroces, la douleur cessa. Encore vacillant, Victor se leva. Il constata que sa taille avait doublé et que ses sens s’étaient beaucoup aiguisés. Il entendait craquer le métal du fuselage qui se réchauffait et chuinter le ventilateur des circuits. De même il sentait la graisse des engrenages aussi bien que l’odeur répugnante de la nourriture stockée. Son corps s’était recouvert d’un pelage gris, ses mains grosses et fortes, les muscles puissants et l’esprit lucide, beaucoup plus qu’auparavant. Cette métamorphose involontaire le déroutait ; cependant, jusque-là, jamais il ne s’était senti aussi fort. Le cerveau ne se brouillait pas, comme cela se produisait quand il se transformait sur Terre. Au contraire, son esprit se développait grâce aux nouvelles connaissances qui progressaient si vite qu’il se sentit un peu étourdi. Il arracha les lambeaux qui restaient de la combinaison de vol et les jeta par l’écoutille qui communiquait avec la principale cabine du véhicule. Il regarda la Terre qui brillait dans l’espace noir, sentit la chaleur du soleil sur son épaule, observa autour de lui la surface calcinée de la Lune et c’est alors seulement qu’il prit conscience de ce qui s’était passé. Comme une cataracte, des éons de souvenirs ancestraux affluèrent, l’imprégnèrent d’événements oubliés, ceux qui, durant des générations, avaient été dans les gènes de chaque Lycanthrope avec l’espoir de surgir au moment opportun et de compléter le cycle commencé un million d’années en arrière.
   Il se rappela que le nom de son espèce, dans la langue de ses ancêtres, était Warghannak et il s’aperçut qu’il y pensait sans effort. Il connut enfin l’origine de la métamorphose et sut que les Lycanthropes venaient d’une planète nommée Larenjord, située à des milliers d’années-lumière du système solaire, monde qui n’existait plus à cause d’un cataclysme cosmique.
   Son monde natal était un système binaire. Larenjord était la quatrième des quatorze planètes qui orbitaient autour de deux étoiles, la géante rouge Vaarvos et la naine blanche Kaameos. Rares sont les cas où un système binaire possède des planètes, mais cela se produit, les orbites sont excentriques et d’une grande complexité, ce qui y provoque des changements climatiques catastrophiques. C’est ainsi que sur Larenjord l’évolution a généré des espèces animales et végétales au métabolisme variable, capable de se modifier profondément pour s’adapter à chaque saison. Certains animaux entraient en hibernation pendant de longues périodes, d’autres se métamorphosaient pour survivre aux froids ou aux chaleurs extrêmes. Les Warghannaks primitifs évoluèrent en utilisant la métamorphose comme le meilleur moyen de survivre.
   Pendant les saisons chaudes, les Warghannaks primitifs conservaient une forme semblable à celle des hommes, appelée annaghul. Pour se nourrir, ils cultivaient la terre et élevaient du bétail. Mais quand arrivait le long hiver, plupart des végétaux mouraient ou se maintenaient dans un état latent sous terre. Alors la meilleure façon de se nourrir était de chasser d’autres animaux qui avaient eux aussi la capacité de modifier leur corps et, pour leur faire la chasse, de se transformer en warghul, forme que les hommes appelèrent homme-loup.

   Réaliser une culture de haut niveau technologique en combinant les deux formes sur une planète si hostile ne fut pas facile, mais les Warghannaks réussirent là où peu d’espèces intelligentes de la galaxie ont échoué. Après des centaines de milliers de développement, tous jouissaient d’une existence consacrée aux plaisirs, aux arts et aux sciences. Rien ne les menaçait, ni la guerre ni la pauvreté ni la maladie. Ils maîtrisaient le voyage dans l’espace, ayant colonisé toutes les planètes de leur système et préparaient des vaisseaux pour explorer et coloniser des systèmes plus lointains.
   Mais ils constatèrent que Vaarvos, l’étoile rouge géante, entrait dans une phase d’instabilité. Les astronomes se hâtèrent d’envoyer des sondes à l’intérieur de la couronne solaire. Mesures et expérimentations donnèrent des résultats décourageants.
   L’étoile, incapable d’entretenir la fusion de son noyau et de se maintenir par la pression des électrons qui dégénéraient, ne tarda pas à se contracter et à expulser sa couronne au cours d’une puissante émission d’énergie, générant de gigantesques ondes de choc composées de nuages de poussière et de gaz qui allaient détruire toutes les planètes du système ainsi que la naine blanche qui l’accompagnait. C’était le phénomène que les humains connaissent sous le nom de supernova.
   Les scientifiques recherchèrent une solution qui permette d’éviter le cataclysme. Si, en théorie, leur science très sophistiquée savait comment réparer l’étoile, ils n’en avaient pas les moyens. Il ne leur restait qu’une solution : émigrer.

   Comme un seul être, tous les Warghannaks se mirent frénétiquement à l’ouvrage sur ce projet titanesque. Ils recensèrent tous les vaisseaux spéciaux dont ils disposaient pour le voyage et en construisirent mille autres. Mais le temps pressait, et les ressources étaient limitées. On redoubla d’efforts et on arrêta toute activité qui n’avait pas de rapport avec l’exode, mais le temps ne s’en écoulait pas moins, et évacuer tous les habitants du système se révélait une tâche impossible.
   On proposa que les vaisseaux commencent à partir dès qu’ils étaient achevés et équipés, mais tous les Warghannaks voulaient collaborer et refusèrent de partir. Tout le monde ou personne. Alors une équipe de scientifiques trouva une solution expéditive. Presque toutes les planètes du système possédaient des satellites qui avaient été colonisés et disposaient d’infrastructures permettant de faire vivre leurs habitants assez longtemps. Dans l’urgence de la situation, ils décidèrent de transformer chacun des satellites et astéroïdes en engins de sauvetage.

   À ce point, les souvenirs des ancêtres de Victor Guirao se concentrèrent sur Kuujord, le satellite de Larenjord. Actionné par de puissants moteurs, il fut le dernier à partir, causant à la planète des secousses sismiques, de gigantesques marées et d’effroyables ouragans, mais seuls les animaux et les végétaux qui restaient en furent témoins, car il n’y avait plus de Warghannak à leur surface.
   Kuujord abandonna le système binaire et s’éloigna à une vitesse croissante. Quelque temps après, ayant atteint une distance qui les mettait à l’abri, ils virent la nova consumer ce qui avait été leur patrie
   Dans la première phase de l’exode, les vaisseaux des réfugiés voyageaient groupés. D’autres se réunirent pour disposer de plus d’espace et loger plus de monde. Certains se posèrent sur les satellites et les astéroïdes, formant des colonies errantes et autosuffisantes. Avec le passage des générations, beaucoup changèrent de destination, se dirigeant vers d’autres points de la galaxie, dans l’intention de s’installer dans un système disposant d’une planète habitable. Il y eut des dissensions, des révoltes et des guerres, mais, durant des générations et des générations, les ancêtres de Victor Guirao ne perdirent jamais l’espoir de rencontrer une planète analogue à Larenjord où ils pourraient reprendre la vie que leurs prédécesseurs avaient laissée derrière eux.

   Des milliers de générations après leur départ, ils atteignirent le système solaire, et leurs espérances se ravivèrent à la découverte d’une planète paradisiaque, la troisième en comptant à partir de l’étoile, la seule à abriter la vie. Ils prirent possession de leur nouvel habitat et placèrent Kuujord en orbite, la transformant alors en satellite, comme mémorial de leur exode.

   Le désir des Warghannaks pendant les millénaires que dura le voyage avait été de vivre à l’air libre, oubliant à jamais l’eau recyclée et les aliments synthétiques. Il y eut donc un retour généralisé à la nature. Mais, en hommage aux générations qui avaient vécu et étaient mortes au cours du voyage et qui avaient permis à l’espèce de s’établir à nouveau sur une planète, s’instaura une coutume qui consistait à se réunir et à reprendre la forme warghul une fois tous les vingt-huit jours, quand le satellite Kuujord brillait de toute sa splendeur.

   Mais les scientifiques craignaient qu’avec le passage du temps l’espèce ne dégénère et ne retombe dans la barbarie. Ils modifièrent donc les gènes des nouvelles générations de façon à permettre à leurs descendants, quand ils reviendraient sur Kuujord dans des circonstances précises, de retrouver leur conscience atavique et le chemin perdu. De même, ils firent en sorte que la vision du satellite déclenche chez eux la transformation et leur rappelle d’où ils venaient et ce qu’ils devaient devenir. La plupart des Warghannaks refusèrent que soient modifiées les gènes de leurs enfants, mais les scientifiques n’en appliquèrent pas moins leur découverte à leurs propres descendants, ce qui permit à l’espèce de survivre.

   Plusieurs millénaires après leur arrivée, ils se rappelaient encore qui ils étaient, mais la crainte des scientifiques devint réalité quand débuta une terrible ère glaciaire sur toute la planète. Les Warghannaks ne redoutaient pas le changement de climat, ils savaient que sous la forme warghul ils pourraient supporter les modifications qu’il entraînait. Mais ils n’avaient pas pris en compte la durée de la glaciation : soixante mille ans. S’ils n’avaient pas renoncé à la technologie, ils ne se seraient pas vu contraints de demeurer tout le temps en phase warghul. Quand l’ère glaciaire s’acheva, ils étaient retombés à l’âge de pierre.

   Le reste des souvenirs de Victor cadrait assez bien avec l’histoire que connaissaient alors les Lycanthropes. Mais, pour lui, tout maintenant prenait un sens.

   À la radio on n’entendait plus les voix des scientifiques. Victor se dirigea vers l’une des caméras qui l’observaient :
   — Professeur – sa voix résonnait, grave et puissante, inconnue y compris de lui-même – faites descendre le Wendigo.
   — Mais, commandant, bafouilla la voix de Lupin qui ne comprenait toujours pas ce qui se passait… Non, nous ne pouvons pas…
   — Si, vous pouvez, coupa Victor.
   — Mais qu’est-ce… ? dit Lupin. Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi… ?
   — Cessez de bafouiller, professeur et faites descendre le Wendigo. Victor interrompit à nouveau les balbutiements du professeur. Quand vous descendrez, vous comprendrez tout.
   Dans le circuit on entendit un murmure de voix qui discutaient toutes ensemble.
   — Ne craignez rien, ajouta Victor. Non seulement j’ai les idées claires, mais je sais qui nous sommes, comment nous sommes arrivés sur la Terre et ce que nous devons faire à l’avenir.
   Alors la créature qu’était devenu Victor Guirao se leva orgueilleusement de toute sa stature imposante, et, regardant la Terre qui brillait sur l’horizon, elle lui lança un hurlement terrifiant. L’heure des Lycanthropes avait sonné.


FIN


© José Vicente Ortuño. Titre original : El influjo de la luna. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Nouvelle parue dans SINERGIA n¨14. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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28/11/08