Antonio Bellomi
Né à Milan, en 1945, Antonio Bellomi œuvre depuis plus de quarante ans dans tous les domaines de la SF, comme écrivain, traducteur, anthologiste, responsable de collections. Il a collaboré à toutes les revues italiennes les plus importantes dans ce domaine, mais aussi dans d'autres genres. Nombreux sont ses textes de SF qui ont paru à l’étranger. Il est l’auteur de plus de 300 récits.



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Doute

Antonio Bellomi



   Une question me trotte depuis quelque temps par la tête, mais, malgré mes efforts, je n'ai pas encore réussi à trouver une réponse appropriée.
   — Qui suis-je ?
   Je fouille dans le tréfonds de ma mémoire, mais n'obtiens rien. Par contre d'autres questions, comme la première, apparaissent à leur tour et restent sans explication.
   — Qui m'a créé ?
   — Pourquoi ?
   Vide effrayant dans mon esprit.
   Je demande à Rik :
   — Qui es-tu ?
   Et il me répond :
   — Rik.
   Puis il hausse les épaules et me regarde avec pitié. Mais ça ne me suffit pas. Je veux une explication, même bizarre, même absurde, mais que ce soit une explication ! Et alors je l'accepterai.
   Alors je croirai.
   À quoi ?
   Il y a un gouffre entre les autres et moi. Hier, je marchais sur la route de la ville en compagnie de Rik. Je lui ai demandé :
   — Avant la construction de la ville, qu'y avait-il ici ?
   Il m'a regardé fixement, d'un air de reproche.
   — Tu sais bien qu'elle a toujours existé, m'a-t-il répondu. Et avant elle, il y avait le néant. Si nous, nous vivons, elle aussi a toujours dû exister,
   Je le sais, c'est la réponse qui nous vient spontanément et que tout le monde accepte. Parfois j'ai envie de céder, de me laisser convaincre. Tout est si simple, si rationnel...
   Pourtant je n'y crois pas.
   Rik se moque de moi. Lui, il n'a aucun doute, sa foi est inébranlable : notre race a toujours existé, elle n'a pas eu de commencement, tout comme cette ville.
   Moi par contre, je suis convaincu du contraire, et c'est là toute la différence.
   Parfois, j'ai l'impression d'avoir atteint la vérité, du moins d'en être proche. Mais alors je sens qu'elle glisse légèrement au loin, comme si une partie de mon esprit s'embrumait au point de me faire oublier quelque chose.
   Je l'ai dit aux autres, mais ils ont ri. Ils sont tous comme Rik. Rik m'amuse. Ver m'amuse. Katy m'amuse. Ils m'amusent tous. Il y en a qui me croient fou. Ils se moquent de moi. Mais moi je me moque d'eux.
   Je les appelle : ignorants, aveugles, prétentieux, je me sens supérieur, pourtant je ne sais donner aucune explication. Et nous continuons ainsi.
   Je demande à Rik :
   — Je suis peut-être anormal ?
   — Non, répond-il, tu es différent.
   — Différent ? Mais en quoi ?
   Je suis en tout et pour tout semblable à eux. J'ai une tête, deux bras, un corps, deux jambes. Mes organes sont comme les leurs, j'ai leurs habitudes, leurs coutumes.
   En quoi suis-je donc différent ?
   Rik me l'a dit : « Dans la façon de penser. »
   Mais je ne le crois pas. Moi aussi, tout comme eux, il y a cinq mille ans, je suis passé dans les grandes machines de standardisation de Kheirs. Je ne sais pas, Kheirs aurait peut-être pu m'aider dans mes recherches, mais il a disparu, englouti dans les bancs de Stase où il a cherché l'oubli, ne pouvant pas aspirer à la mort. Il a sans doute dû être obligé d'agir ainsi, témoin d'un secret trop grand pour lui. Je dois donc chercher ailleurs.
   Je devrais recommencer à me rappeler pourquoi, il y a cinq mille ans, nous sommes tous passés dans les machines de standardisation, mais mes souvenirs vont seulement de la sortie de ces machines à maintenant, et les autres aussi sont dans les mêmes conditions.
   Le noyau de toutes mes inquiétudes est situé dans le temps, il y a cinq mille ans, et là-dessus, je n'ai aucun doute. Il a dû se passer quelque chose de grand et de terrifiant si Kheirs n'a pas été capable de supporter cette grandeur. J'ai peut-être tort d'enquêter. Si Kheirs a voulu nous faire oublier quelque chose, il avait ses raisons et la preuve en est que les autres sont heureux, et moi non.
   Les autres se sentent libres, alors que moi, en réalité, je me sens lié à quelque chose ou à quelqu'un qui n'est plus.
   La réponse à toutes mes questions ne se trouve pas à l'extérieur, mais en moi, enveloppée dans cet épais nuage, qui s'échappe toujours et déroute ma pensée.
   — Qui suis-je ?
   Parfois un mot surgit : " Robot ".
   Mais qu'est-ce que cela veut dire ?


FIN


© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Dubbio. Publié dans le n°5 de la revue Kimba (Ponzoni Editeur, mai 1967). Traduction française non créditée.

Nouvelles

23/02/07