Gilles Bizien
est né le 27 octobre 1970 à Harfleur, en Seine Maritime. Il écrit et peint depuis son plus jeune âge. Il a une formation en arts graphiques et a suivi parallèlement une formation en dessin et en peinture aux Beaux Arts. Il est l’auteur de nombreux recueils de poèmes et de nouvelles. Sa peinture est forte et expressive.

Publications récentes :

– Rouge Totem,
Editions Poêtês, 2005
( Laurent Fels, Luxembourg )

– Les Cahiers de Poésie 2
(Collection dirigée par Laurent Fels, Luxembourg, 2005)

– Les Cahiers de Poésie 3
(Collection dirigée par Laurent Fels, Luxembourg, 2005)

– Néantes, Editions Chloé des Lys, Belgique, 2006.

En revues :

– POÉSIE PREMIERE n°34, mars 2006
– 
Japanese Night
(nouvelle SF), in Géante Rouge n°3, été 2006.

– Brèves Littéraires
n° 72, Société Littéraire de Laval, Québec, Hiver 2006
.
– Kannibalistique contemporaine, in Mortibus 6/7, mars 2008.

Son Blog littéraire
Son Blog peinture




Souscription

pour le recueil ARCHIPELS
à paraître aux éditions du Cygne

 

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème
Dernière parution :

Singularités

Dolphin neurologic

Gilles Bizien


   « Un dauphin dans la tête, une sorte de dauphin précisément, car se peut-il que quelqu’un ait un dauphin dans la tête ? Personne n’a jamais vu ça, c’est impossible ! » pensa Ipé.
   « Un dauphin, un mammifère marin, j’ai un doute. Cela pourrait être une puce électronique nouvelle génération, une puce déversant une image virtuelle au cœur même de mon cerveau. Précisément, une puce – non, en définitive je n’y crois guère. Pas d’implant. J’aurais vu les traces, les signes. Je m’en serais aperçu, à moins que cette nouvelle génération de puce soit révolutionnaire, indétectable. Peut être, mais l’idée me déplaît. Je n’y crois pas. Espérons...
   C’est à peine croyable : je suis en train de me dire que j’ai un dauphin dans la tête. Je ne suis même pas capable de savoir si c’est une image, une hallucination, un implant, un animal. Un vrai ou un faux, un animal vivant ou un mirage ? Je n’en ai aucune idée ; de toute façon, l’appréciation que j’en ai est trop peu fine pour me servir de repère. Je ne sais pas quelle est la nature de cette chose, mais en tous cas elle est là, dans ma tête. »
   Son index monta jusqu’à son front en un signe explicite, désignant son cerveau.
   « Qu’est ce que c’est que cette folie ? Si ça se trouve, ça fait des mois qu’il est là, baignant dans son océan neurologique, faisant de petits sauts sur la surface, joueur et joyeux. J’ai du mal à accepter l’idée qu’il serait là depuis longtemps et que je ne m’en apercevrais que maintenant. Ça fait froid dans le dos. »
   Ipé s’ébroua dans un geste de dégoût.
   « C’est vraiment pas croyable ce qui m’arrive en ce moment. Je me sentais suffisamment fatigué ces derniers temps sans avoir besoin de ça. J’espère que je n’ai pas été victime d’un attentat bactériologique fomenté par une secte. Il se peut que je sois malgré moi le cobaye de je ne sais quelle industrie pharmaceutique, de je ne sais quel groupe à visée génétique. À vrai dire, je n’en sais rien car toutes ces hypothèses pourraient être retenues dans la mesure où je ne possède aucune preuve pour les infirmer. Je suis dans l’expectative, dans l’attente d’indices, de preuves quelconques. Pour le moment, je ne peux que conjecturer et ce n’est pas bien malin parce que ça ne m’avance à rien. Et puis, ça ne change rien à ce qui m’arrive : le dauphin est toujours là.
   Il y a aussi la piste de l’intoxication alimentaire. Du reste, je ne me souviens pas avoir mangé un quelconque aliment solide depuis plusieurs jours. Est-ce cela ? Trop de liquide et pas assez de solide ? Mon régime alimentaire se résume à deux ou trois bols de lait quotidiens. J’avoue agrémenter mes repas avec des barres d’enzamines céréalées –qui n’ont de solide que l’apparence– que je trempe dans mon lait. Rien de bien méchant. Ce n’est pas avec ce traitement que j’ai pu m’intoxiquer. Ces idées me rendent nerveux, je vais aller faire un tour pour me calmer. »
   Pour descendre au niveau Zéro, Ipé prit l’ascenseur de verre, puis sortit de son bloc après le contrôle rétinien. Son immeuble, le Bloc C.A.8.P, était un gratte-ciel plutôt qu’un bloc, très esthétique et assez harmonieux. Tous les immeubles d’habitation (et il n’y avait plus que ce genre de logement), portaient le nom générique de bloc même s’ils avaient les caractéristiques de l’immeuble d’Ipé. Le Bloc C.A.8.P était effilé, extrêmement transparent, donnait une idée de fragilité qui le rendait presque beau. Sur le toit, une pointe qui ressemblait à une aiguille paraissait n’avoir aucune fin, se plantait dans les nuages.
   Une fois la vérification rétinienne effectuée en bas de l’immeuble, Ipé marcha pour se calmer, pour trouver une paix intérieure qui l’aiderait à réfléchir.
   Il passa sous la coupole à aimantation, vaste dôme flottant au dessus d’une place non moins gigantesque. La coupole formait une ombre ovale, très marquée, sur le sol. Il passa devant l’emplacement de stationnement des taxis wags, préféra continuer à pied plutôt que de se faire conduire par une machine.
   « Qu’est ce que je peux y faire ? À vrai dire, c’est ce sentiment d’impuissance qui est étrange. Je ne vois pas réellement ce que je peux y faire. C’est là, et a priori je n’y suis pour rien. Le fait que cela soit venu sans que j’y puisse rien, sans que j’y sois pour quelque chose, me laisse un goût amer. Car au fond, ce n’est quand même pas apparu par enchantement, je ne crois pas aux contes de fée. Il y a bien une raison à ce manège. Pourquoi cela apparaîtrait-il comme par magie, un beau jour comme ça, hop ! C’est là, comme ça, sans prévenir, un dauphin dans la tête…
   Plus j’y pense et plus je n’y comprends rien. Je ne suis pas plus avancé que tout à l’heure. J’y pense sans cesse, de plus en plus en définitive, ça m’intrigue, ça me turlupine, ça m’angoisse. Je ne peux plus m’empêcher de penser à ça, de chercher une cause. Tout a une cause, rien n’apparaît comme ça sans qu’il puisse y avoir derrière une intention, une impulsion. Ce n’est tout bonnement pas possible, sinon le monde ne serait que dislocation, que délires insensés. Il y a quelque chose d’intentionnel derrière tout ça, j’en suis persuadé. Il ne peut en être autrement. Cette idée est moins atroce, plus rassurante : au moins quelqu’un serait responsable, aurait agi à mon insu, quelqu’un ou quelque chose, vers qui, vers quoi se retourner, se plaindre, se battre. »
   Ipé se força à penser à autre chose ; son front se plissa, il baissa la tête. Il se dit qu’il n’allait pas penser à cela sans arrêt, que c’était pas possible de vivre comme ça. Mais l’instant d’après, il se dit qu’il ne pouvait rien faire d’autre que d’y penser de façon obsessionnelle. Puisqu’il avait ça dans sa tête, tout le temps, à chaque seconde, il était bien forcé d’y penser. Cette présence constante, permanente, sous son crâne, cette intimité avec cette chose, ne pouvait produire qu’une obsession.
   « Je me demande comment je vais faire pour vivre avec ça. D’ailleurs, est-ce que je peux vivre avec ça ? D’un autre côté, j'y suis bien obligé, je ne peux pas faire autrement. Mais est-ce que cette situation ne va pas m’anéantir entièrement ? Est-ce que je pourrais continuer à vivre normalement, à subvenir à mes besoins, accomplir les tâches quotidiennes ? Est-ce que je ne vais pas tomber dans un délire permanent qui me fera perdre pied, irrémédiablement, totalement, à tel point que je ne m’en rendrai même pas compte, que ma déchéance sera visible par les autres, même pas par moi. Un état de béatitude dauphinesque, grotesque et ridicule en somme. Est-ce possible que cela arrive, est ce que ce genre de truc est déjà arrivé à quelqu’un ? J’en ai des frissons dans le dos, ça me retourne les sangs…
   Bon… C’est bleu, ça saute, plouf ! Le dauphin est bleu, sans doute un effet, sans doute est-ce la couleur de l’image plutôt que celle de l’animal. Je vois ça de cette manière-là, de cette façon déformée, car les dauphins n’ont jamais été bleus. Un effet, une tromperie de mon esprit que cette image-là.
   Les couleurs de l’ensemble sont fortes, intenses, peu nombreuses. Ça plonge, ça éclabousse, ça coule, ça refait surface, c’est beau et simple, agréable à voir. Ça ricane aussi, ça clip, ça plonge, c’est drôle.
   Bon… Je ne sais même pas si ça va durer, si c’est permanent, infini. Si c’est une maladie, de la fatigue. J’ai sûrement tort de m’inquiéter autant. Je pourrais consulter, trouver quelqu’un qui m’aiderait, qui me conseillerait. Quelqu’un qui me dirait si réellement j’ai raison de m’inquiéter ou si c’est passager, si c’est juste un petit désagrément, rien d’autre. C’est ça, il faut que je trouve quelqu’un qui saura m’aider, qui prendra en compte ce que je vais lui raconter, qui trouvera une solution à mon problème.
   
Qui pourrais-je voir ? Un médecin spécialisé, un neurologue, un neuropsychiatre ? J’y connais rien dans ce charabia médical ; j’ai besoin de voir quelqu’un de compétent, un point c’est tout. Peu importe ses titres pourvu qu’il comprenne ce que je lui dis. Si je prends rendez-vous maintenant, j’aurai peut être une consultation cette année ; il reste peut-être quelques places, des places hors de prix mais tant pis. Je ne peux pas me permettre l’économie d’une consultation, ça me préoccupe trop, juste pour une question d’argent, ça serait bête. Un rendez vous dès à présent et je serai fixé. L’attente sera bien infernale mais ensuite je serai fixé, à condition de ne pas tomber sur un charlatan. Non, pourquoi ? La plupart des médecins sont compétents ; il n’y a pas de raison que je tombe sur une brebis galeuse. Je deviens complètement paranoïaque avec ça. Il ne faut pas que je tombe dans ce travers. J’ai un problème, il faut simplement que je trouve quelqu’un de compétent pour m’aider, voilà tout. Je n’ai pas à supputer, à conjecturer, à pondre je ne sais quelles hypothèses farfelues et déstabilisantes, car en fin de compte ce que j’imagine ne fait que m’angoisser. Ne pas tomber sur une brebis galeuse, voilà c’est reparti, rester calme, ne pas m’emporter, ne pas penser n’importe quoi. Ce n’est pas très grave ce qu’il m’arrive ; je ne suis sans doute pas le premier qui a un dauphin dans la tête. Il y a un précédent quelque part, il y a toujours un précédent.
   Qui puis-je choisir ? Y en a-t-il dans le botin numérique ? Bien sûr, il existe des spécialistes dans chaque métier. Il n’y a pas de raison que je n’y trouve pas mon bonheur. Tiens, justement, une borne. Je vais m’y connecter. Je vais être fixé. »
   Ipé engagea sa carte créditrice dans une fente et choisit sur l’écran le menu déroulant du service d’adresse. En tapant un mot clé, il trouva d’innombrables spécialistes aux titres et aux fonctions compliquées.
   « Ça ne donne pas très envie de prendre rendez-vous. Est-ce que je peux faire autrement ? Je ne pense pas, je ne crois pas. Il faut que je me lance. Si j’attends trop je n’aurai plus le courage d’y aller. Peut-être que le temps perdu me sera dommageable, qui sait ? En y allant dès maintenant, je fais le bon choix, je me préoccupe de ma santé, ensuite il sera peut-être trop tard. Ce sont des mots pour me rassurer. En fait, je n’ai pas du tout envie de consulter un spécialiste. J’ai peur. Au fond, j’ai peur qu’il me dise que je suis fou. C’est ce que je pense inconsciemment : je suis fou, c’est ça, il n’y a pas d’autre explication. C’est ce qui m’empêche d’avoir le courage de consulter. Je ne suis qu’un trouillard, qu’un pauvre hère craintif, qu’un fou. Je n’ai déjà plus le courage d’y aller alors que je n’ai fait simplement que regarder une liste de noms. C’est déprimant. Cette liste me rend malade, ces noms les uns à la suite des autres, ces titres médicaux, il y a quelque chose d’absurde, je ne veux pas devenir un cobaye, ça me rebute, je suis vraiment qu’un trouillard. Je sais maintenant que je n’irai pas consulter de spécialiste, c’est sûr. »
   D’un geste vif, Ipé retira sa carte créditrice de l’appareil, la liste disparut en un clin d’œil.
   « Trop déprimant. Je ferai sans. De toute façon, les spécialistes ne servent qu’à rassurer. Bien souvent, le mal reste. Dans la plupart des cas, le mal n’est jamais éradiqué totalement. On consulte, on se rassure, et on souffre tout autant en fin de compte. Pas gai tout ça. Faut que j’arrête. Il y a sans doute une solution, mais pas avec l’aide d’un spécialiste. Un spécialiste, non, vraiment, je ne peux pas. Il m’observerait, me verrait comme un cobaye, comme un animal de foire. Je ne peux pas. Trouver une solution, mais avec qui, avec quoi, quelle peut être la solution ? Si ça se trouve il n’y en a aucune : je suis fou, un point c’est tout. Dans ce cas, le diagnostic est simple et le problème n’est pas très difficile à comprendre. Il n’y a pas besoin de se faire des idées sur une éventuelle guérison, la folie est définitive et sans appel. Voilà, j’ai compris ce qu’il m’arrive. J’ai compris, mais ça ne me satisfait pas plus. Non, ce n’est pas possible, je ne suis pas fou, je n’y crois pas.
   Je tourne en rond. Je ne vais pas non plus me mettre à errer comme le font les pensées qui errent dans ma tête. Ça serait ridicule. Je ne suis pas à l’image de mon cerveau ; je veux dire mon corps, mes attitudes, ne sont pas les fidèles reproductions de ce que je pense. Il y aurait de quoi s’inquiéter sinon. La raison, c’est que je suis idiot, voilà la raison de mon tourment. Il n’y a pas a chercher plus loin, je ne vois que ça. »

   Au bout d’une demi-heure de marche et de réflexions, Ipé s’approcha d’une large vitrine où clignotait une enseigne de néons roses et jaunes. L’enseigne informait en ces thermes :
   « Beauté, soin du corps et du visage. Salon mixte. »
   Ipé se laissa tenter, passa sous la devanture impeccable.
   Il avait sans doute l’air un peu ahuri car l’hôtesse derrière son comptoir ouvrit de grand yeux et battit des cils énergiquement, du style : « À qui vais-je avoir à faire cette fois ? »
   L’hôtesse le scruta des pieds à la tête avant de lui dire bonjour, de lui demander, sur un ton faussement humaniste, ce qui lui serait agréable. Ipé n’en savait rien, il s’était laissé guider par son intuition. Un massage ou un soin quelconque le détendrait, lui ferait penser à autre chose qu’à ces idées folles qui couraient dans sa tête. Il était entré dans cet institut de beauté pour s’oublier. Ce qu’on allait lui proposer n’avait pas beaucoup d’importance, du calme et de la détente lui ferait du bien.
   
— Quels soins me proposez-vous ? J’ai besoin de me détendre.
   L’hôtesse le scruta de nouveau, ce qui n’était pas très agréable, cette fois avec un air qui se voulait professionnel, un œil qui se voulait expert.
   
— Que penseriez-vous d’un soin du visage aux algues ? C'est très relaxant.
   
— Je…
   L’idée de recevoir un paquet d’algues sur le visage ne lui disait rien.
   
— Si vous être hydrophile, nous pouvons vous proposer des bains à remous, des bains parfumés, ou bien le sauna.
   
— Je… qu’avez-vous d’autre ?
   L’hôtesse lui tendit une carte où tous les soins étaient répertoriés.
   
— Vous pourrez choisir plus précisément.
   Ipé attrapa la carte.
   
— Vous pouvez choisir dans plusieurs gammes de prix.
   
— Bien.
   
— Installez-vous au salon pour faire votre choix. Vous désirez un café, un thé ?
   Elle l’accompagna jusqu’aux fauteuils en tendant son bras devant elle.
   
— Prenez votre temps, et bon choix !
   Elle disparut aussitôt.
   « Je n’ai même pas eu le temps de lui répondre, j’aurais bien pris un café, tant pis. Voyons ça… »
   Ipé ouvrit la carte devant lui pour examiner ce qu’on pourrait lui proposer, doutant que les possibilités de choix soient réellement intéressantes.
   « Beaucoup de choses à vrai dire, mais beaucoup de blabla pour des prestations qui restent incompréhensibles. Qu’est-ce qui me détendrait vraiment ? »
   Son doigt glissait sur la carte, passant en revue toutes les lignes. Il cherchait dans une gamme de prix raisonnable, car bien que la plupart des soins fussent difficiles à cerner, ils n’en étaient pas moins hors de prix. L’exotisme ne l’attirait pas, il lui fallait quelque chose de relaxant, rien de plus.
   « Il faut que je me décide. »
   Son doigt tapotait sur la carte, courait entre les lignes.
   Quelques minutes plus tard, il trouva ce qu’il cherchait, un bon compromis, pensa-t-il. Il regarda mieux. « Peut-être pas », fit-il.
   « Pas trop d’algues, pas trop de substances collantes et moites. Celui-là, qui répond au très prometteur et doux nom de fleur orchidale. Allons-y pour celui-là, parfumé et relaxant. »
   Il se gratta la tête.
   « J’ai choisi. Allez, je me lance ! »
   Ipé fit signe à l’hôtesse qui ne faisait plus attention à lui. Il dut insister pour se faire remarquer. Son choix enregistré, l’hôtesse disparut avec la même célérité que tout à l’heure.
   Bientôt, une femme en blouse claire vint chercher Ipé. Il la suivit jusqu’à un box aménagé. Le courant passa bien entre eux. Dès qu’il fut déshabillé, qu’il eut enfilé le maillot de bain adéquat, qu’il fut installé, la conversation s’engagea.
   
— Je ne vous ai jamais vu ici, lança-t-elle.
   Ipé s’allongea, de façon à être confortablement installé pour recevoir le soin. Il s’allongea sur le dos, sur une espèce de banquette au milieu de la pièce prévue à cet effet.
   
— Oui, effectivement, souffla t-il. C’est la première fois.
   Il trouva incongru de parler de première fois.
   
— Vous avez choisi le soin fleur orchidale, c’est cela ?
   
— Oui.
   
— Êtes-vous bien installé ?
   
— Très bien.
   La femme posa une serviette chaude et humide sur son torse et lui boucha les yeux à l’aide d’œillets adhésifs. Elle prépara ensuite une mélasse verte dans un bol en plastique puis l’appliqua peu à peu sur le visage d’Ipé. L’odeur du produit n’avait rien d’orchidale.
   
— Qu’est-ce qui vous a décidé à venir chez nous ?
   — J’ai besoin de me relaxer. Je suis très préoccupé ces temps-ci.
   — Vous avez bien fait, les soins sont tous très relaxants.
   — Je me sens mieux déjà.
   — N’exagérez tout de même pas, je commence à peine...
   — Je voulais dire que parler avec vous m’apaise aussi.
   — C’est gentil. Vous vous sentez préoccupé ?
   — Oui, beaucoup. Ces derniers temps, je me sens assez stressé.
   — Le stress est mauvais pour la santé. Des ennuis au travail ?
   — Non, pas vraiment.
   — Votre femme peut-être ?
   — Je suis célibataire.
   Ipé chercha durant un court instant comment il allait pouvoir amener le sujet de ses préoccupations, ce qui lui donna l’air absent.
   — À quoi pensez-vous ?
   — Je réfléchissais. Rien de précis, pour tout dire.
   — Détendez-vous.
   Elle lui appliqua une couche supplémentaire sur le visage. Il se sentait mieux. Ipé se laissa aller. Tout compte fait, qu’est-ce que cela pouvait faire s’il lui parlait, s’il ouvrait les vannes de ses réflexions ? Peut-être qu’ensuite il y aurait du changement en lui.
   — C’est vrai, en ce moment je me sens bizarre. Je me fais de drôles de réflexions.
   — Comme ?
   Ipé chercha ses mots.
   — Vous ne voulez peut-être pas en parler.
   — C’est un peu délicat. Dire ce qui obsède à quelqu’un que l’on ne connaît que depuis quinze minutes est un exercice étrange.
   — Je comprends.
   Elle prépara une solution dans un bol
   — Je vais vous masser pendant que le masque agira sur votre visage. Le massage, doublé de cette solution, va nettoyer et nourrir votre peau. Donnez-moi votre bras s’il vous plaît.
   Elle prit son bras, le massa de façon appliquée.
   — Peu importe, nous pouvons parler de n’importe quoi d’autre. Si vos préoccupations sont trop intimes, je comprends tout à fait votre réticence à en parler à une inconnue.
   — Je… J’ai l’impression que… Enfin… Que… Que j’ai un dauphin dans la tête…
   — C’est bizarre.
   
— Oui, très. D’autant que je ne pense qu’à ça.
   
— C’est ennuyeux. Pourquoi un dauphin ?
   
— Je n’en ai aucune idée.
   
— Ça a peut-être un sens.
   
— Oui, peut-être, mais je ne le connais pas.
   — C’est symbolique, sans doute.
   — En y réfléchissant, il me semble que les dauphins ont un instinct grégaire très développé. Pour ma part, j’aime assez la solitude. Paradoxal non ?
   — Peut-être pas. Peut-être que ce n’est pas une version identique de vous-même que propose votre vision, peut-être est-ce même l’exact contraire.
   — Je ne connais pas grand-chose aux dauphins et je ne peux pas dire que j’ai une attirance particulière pour eux.
   — Que voyez-vous exactement ? Comment ça se met en place, que ressentez-vous lorsque vous voyez ces dauphins ou ce dauphin ?
   — Je suis plutôt perplexe à vrai dire. Ce qui me semble le plus proche de ce que je ressens, c’est de la perplexité. Je n’en pense pas grand-chose.
   — Ça n’a pas l’air de vous toucher intimement.
   — Non, pas intimement. Ça m’obsède de façon mentale. Le fait d’avoir ça en tête constamment, c’est ce qui est le plus difficile à vivre.
   — Avez-vous déjà vu des dauphins en vrai ?
   — Non, jamais.
   — C’est très joueur et très gracieux.
   — Ah. Pour faire un parallèle avec moi, je n’ai rien de très joueur ni de très gracieux. Et mon dauphin, qui est sans doute multiple et un à la fois, est du genre omniprésent.
   — Je vois.
   — Pour vous faire une idée : c’est bleu, ça saute, ça plouf, c’est curieux. Ça plonge, ça saute hors de l’eau, ça disparaît puis réapparaît, ça énerve aussi. Ça clip sans cesse, ça ricane à s’en gratter les nageoires.
   — Pardon ?
   — Je disais que ça ricane, ça saute, ça énerve, ça ne devrait pas être là.
   — J’avais cru entendre quelque chose d’autre.
   — Comme ?
   — Rien. J’ai dû mal comprendre. Mais je vous en prie, continuez. En ce moment vous voyez quoi ?
   — Vous avez raison, ça vient, c’est encore flou.
   — C’est quoi ?
   — Toujours pareil.
   — Ah bon.
   — Ça vient, ça saute, ça clip… »
   Ipé sourit d’abord avant de rire, un rire malicieux et cristallin entrecoupé de petits spasmes nerveux. La femme eut l’air de s’interroger sur la santé mentale de son client.
   — Difficile à vivre, j’imagine, dit-elle d’un ton condes-cendant.
   — Vous allez me prendre pour un fou si ça continue.
   La femme saisit l’autre bras d’Ipé.
   — Je vais vous masser l’autre bras…
   — Vous ne trouvez pas que ma peau est grise ?
   — Non, pas du tout.
   — Je la trouve très grise, moi.
   — Ce n’est pas vrai, votre peau est tout à fait normale.
   — Vous ne trouvez pas qu’elle a quand même une couleur suspecte ?
   — Non, pas du tout.
   — Je la trouve très grise, moi.
   — Comment pouvez-vous la trouver grise, alors que le soin du visage vous empêche de la voir ? N’allez pas en rajouter, c’est ridicule.
   — Je vous assure, je la trouve grise.
   — Il n’y a rien de gris, rassurez-vous et tenez-vous tranquille à présent.
   — C’est comme mon nez, j’ai l’impression qu’il s’allonge un peu.
   — Ce n’est pas vrai ! Et puis, comment pouvez-vous parler de votre nez ? Vous ne voyez rien. Je vous le dis encore une fois : le nez ainsi que la peau vont bien.
   — Bon, je vous crois.
   — Arrêtez de penser à ce genre d’histoire ridicule. La peau ne change jamais de couleur et les nez ne rallongent pas non plus comme ça, par enchantement. Laissez-moi plutôt m’occuper de vous. Vous n’avez qu’à vous détendre.
   — Oui, vous avez raison. Je replie les nageoires et je me détends.
   — Vous êtes incorrigible, c’est incroyable ! Ne dites plus rien pendant un moment, respirez bien fort.
   — D’accord.
   — Ne vous sentez pas prisonnier pour autant. Libérez-vous, respirez.
   — Je respire.
   — C’est mieux, ça va aérer votre cervelle.
   — Hein ?
   — Non, non, rien.
   — N’empêche que j’ai une drôle d’impression au sujet de mon nez. Il rallonge, je le sens.
   — Ce n’est pas vrai, vous n’allez pas recommencer !
   — C’est juste une impression, je peux me tromper.
   — Vous vous trompez. Je ne vois aucun nez qui rallonge.
   — Je vous crois sur parole, mais avec du mal tout de même. Dites-moi pourquoi ma nageoire caudale me fait mal, dans ce cas ?
   — Vous vous moquez de moi. C’est ça, hein ?
   — Pas le moins du monde. Seulement, j’ai tout de même un peu mal, vous voyez ? Une douleur, enfin… c’est un peu sensible.
   — Je vais finir par ne plus vous écouter. Vous me faites peur avec vos histoires.
   — Excusez-moi, je vais faire comme vous m’avez dit, je vais respirer un bon coup. Je vais m’efforcer de ne pas trop cliper en même temps.
   — C’est ça, respirez. Je vais nettoyer votre visage pendant ce temps.
   — C’est agréable, c’est chaud.
   — Ne bougez pas.
   — Je dis tout cela, mais je ne voudrais pas vous gêner.
   — Ne bougez pas s’il vous plaît.
   — J’imagine que ça peut être choquant d'entendre ce genre de chose.
   — C’est vrai, c’est étrange et troublant.
   — Je me demande si un de vos bains ne me détendrait pas plus encore.
   — Sans doute.
   — J’ai une envie soudaine et irrépressible d’eau. De sentir contre ma peau la douceur des vagues, la fraîcheur bleutée de la profondeur. J’ai envie de sauter, de plonger, de cliper. Cela me ferait du bien, je crois. Plonger ou bondir hors de l’eau, jouer, batifoler, secouer le nez tout en clipant sèchement, ne serait-ce pas délicieux ?
   — Je ne pense pas que vous pourrez faire tout cela dans nos bains. Même si les baignoires sont d’assez grande capacité, ce n’est tout de même pas l’océan.
   — Ah bon.
   — Ben oui, un soucis de taille, essentiellement.
   — Le fait est. Bon, me sentir dans l’eau me fera frétiller les nageoires.
   — Je dois signaler à l’accueil que vous désirez prendre un bain.
   — Allez-y, signalez.
   — Je reviens.
   La femme revint quelques minutes plus tard. Ipé s’était levé et attendait. Il la suivit jusqu’au bain à remous, plongea littéralement dedans. La femme recula avant de se pencher sur la baignoire. Elle attendit que la tête d’Ipé ressorte de l’eau.
   — Ah, quel plaisir ! couina-t-il en clipant.
   — Vous n’êtes pas bien, ou quoi ?
   La femme n’attendit pas de réponse. Interdite, elle retourna à l’accueil.

   « Ah ! Vraiment, je me sens mieux. J‘allais dire dans mon élément. C’est cela, je me sens dans mon élément ! Je vais rester là un moment, me détendre les nageoires, nager, faire la planche. Et si je me contorsionne suffisamment, je pourrais peut-être faire un bond et plonger ! On est si bien dans l’eau ! »

FIN

© Gilles Bizien. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Nouvelles

23/09/06