Alain le Bussy

Né en 1947, Alain le Bussy est marié à Jacqueline, père d'Eric, qui n'a jamais ouvert un de ses bouquins, d'Olivier, qui a tout lu, y compris les ratés, de Maud, qui ne les a pas ouverts non plus, mais les conserve religieusement. 

Il écrit depuis 1966, avec une quasi interruption de 1976 à 1983. Deltas était son 16e roman.

 

Principales nouvelles publiées

  • Un don inné (Imagine..., 1990)
  • Conte moderne (Antarès, 1991)
  • Les lois du hasard (Imagine..., 1992, Prix Septième Continent 1992)
  •  Le don de la force (Imagine..., 1995)
  • Deux ! (anthologie AMDA, 1994)
  • Craqueur (Imagine..., 1996, Prix Septième Continent 1996)
  • La visite de M. Futur (Bifrost n°2)
  • Copyright garanti (Cyberdream 7)
  • La main de Laura (Le Soir 2000, 1999)
  • C.I.E.L. (Forces Obscures n°1, 1999)
  • Le robot d'Occam (Forces Obscures n°2, 1999)
  • Les comètes d'or (Livre-programme de Lodève, 1999)


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Destins

Alain le Bussy


 

1.

   Autoroute Cologne-Paris. 500 km non-stop en principe. De nos jours, les frontières n'existent plus vraiment. Seulement des lignes pointillées sur les cartes et le style des panneaux indicateurs qui change. 4 heures de route, toujours en principe. Beaucoup plus en hiver, parfois avec la neige, le verglas -le merglas, disait Coluche, qui roulait bien à moto... en principe.
   Dominique est dans les temps. À condition de rouler normalement, il sera à l'heure au rendez-vous.
  

    3 septembre. Ça roule serré, surtout entre 7 et 8 heures. Poids-lourds longs courriers, camionnettes d'entreprises en route vers les chantiers avec leur cargaison humaine qui dort encore à moitié, navetteurs qui vont des villages vers une ville, parents conduisant leurs enfants à l'école, au collège, au lycée. Les
tops de 7 heures et le journal. La Yougoslavie, ce qu'il en reste, a remplacé Gorba et Eltsine, Khadafi ou les Brigades Rouges, mais c'est toujours la même chose avec les malheurs des autres : au bout d'un temps, ça lasse. Dominique tend la main vers l'auto-radio pour interrompre la litanie d'horreurs qui se déverse... Tout à coup, le brouillard. On n'y voit pas à cent mètres, à cinquante, à vingt. Instinctivement, Dominique écarquille les yeux, se penche par-dessus le volant, comme si ça allait prolonger son champ de vision. Maintenant, c'est à peine s'il voit un peu plus loin que le bout de son capot.

2.

   Quelque part sur l'autoroute entre Zagreb et Belgrade, un peu avant Slavonski Brod... Les camions, qui avaient attendu vingt-six heures que la route soit libre -un obstacle inconnu, loin sur l'avant, en dehors de leur champ de vision en tout cas- redémarrent enfin. « Pas trop tôt ! » maugrée Jan. Il aura plus d'une journée de retard à Istambul... si tout se passe bien à partir de maintenant. Les collègues sont tous aussi pressés que lui. La vitesse monte lentement dans le vrombissement des moteurs. Les plus pressés ou les moins lourds dépassent les autres. Jan se retrouve vite dans les premiers. Les meubles qu'il déménage -un cadre américain venant de Suisse pour prendre la tête d'une filiale turque- sont encombrants, mais ils "ne font pas le poids". Le camion qui le précède, un belge, disparaît tout à coup. Non, il est toujours là, c'est un banc de brouillard. Jan fait comme l'autre et allume ses phares. Il est tout près, assez pour lire l'immatriculation : HDJ 212, ou UDJ 212. Difficile à dire. Sans importance, aussi. Le brouillard est étrange, plutôt noir par endroit, irrégulier. Jan entend cogner son moteur...

3.

   Dominique a nettement ralenti, mais l'obsession du rendez-vous et une fausse sécurité -pas d'obstacle en vue- le poussent à continuer le plus rapidement possible. C'est comme s'il ne pouvait pas ralentir davantage, un peu comme dans un cauchemar, où l'on est libre de ses décisions, mais pas de les appliquer.
   
Le brouillard s'épaissit encore.
   
Tout à coup, des dizaines de points rouges s'illuminent. Un instant pour se réveiller totalement, puis Dominique comprend. Il écrase la pédale de frein, sent sa ceinture qui se tend brusquement. Les points rouges se rapprochent dans de multiples crissements de pneus. Il sent la voiture partir vers la gauche, essaie de redresser. Une muraille se rue sur lui, l'arrière d'un semi-remorque. En même temps, du coin de l'il, par le rétroviseur, il voit le mufle trapu d'un autre qui s'approche. Il a le temps – les secondes durent une heure, dans ces cas-là – de penser au choc, puis de déchiffrer la plaque : UDJ 212, en rouge vif sur fond blanc.

4.

   C'est seulement à la troisième explosion et à cause de la cordite dont le parfum amer emplit soudain l'habitacle, que Jan comprend. Le moteur qui cogne, des balles. Le brouillard, des tirs d'obus ou des bombes. Un instant, il songe à s'arrêter. Se mettre à l'abri. Où ? Non, au contraire, il faut foncer, sortir de ce piège à cons. Belgrade, puis Istambul sont là, devant. Faut y aller. Il enfonce l'accélérateur, commence à dépasser le Belge. Il vient de décider inconsciemment que c'est UDJ et non HDJ. Un éclair de lumière perce la fumée. "Tout près, celui-là", pense Jan. Le Belge a ralenti et Jan le dépasse. Un soufle brutal menace de lui arracher le volant des mains et de faire basculer son bahut dans le ravin qui longe l'autoroute. Il s'accroche et fonce, jetant à peine un regard vers la boule de feu qui continue à rouler sur la bande de gauche. " Pauvre type", prend-il quand même le temps de penser.

5

   Dominique n'a pas été aussi courageux qu'il le croyait : il a fermé les yeux pour attendre le choc et la douleur. La mort, peut-être. Puis il a perdu patience. Il a ouvert les yeux. Le brouillard est toujours là, mais UDJ 212 est parti dans le néant et les points rouges s'espacent lentement pour se perdre au loin. Il est presque seul sur la route.
   Les mains tremblantes, il rétrograde et cherche la première aire de repos. Il va s'arrêter. Tant pis pour le rendez-vous. Il a l'impression qu'une sorte de miracle vient de l'arracher à la mort. Il se tourne vers son passager :
  
« Jan... » commence-t-il.
  
Il se rend compte qu'il est seul à bord. Et pourtant, Jan était là, Jan lui a sauvé la vie ! Au milieu de ce cauchemar éveillé, c'est la seule certitude qui lui reste. Et elle est plus troublante que tous les mystères du monde.



© Alain le Bussy. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.  

Nouvelles
L'Effeuilleuse morte

23/09/2000