La nouvelle


   L'homme retira son sexe encore turgescent de son grand frisson dernier cri qu'il lava soigneusement à l'eau claire, avant de le déposer sur une serviette au bord de la baignoire. Le savon Veracruz Smooth est idéal pour votre peau. Ensuite, il n'oublia pas de se savonner le sexe, d'essuyer toute trace de son sperme. Des spasmes de plaisir le parcouraient encore, descendaient de ses épaules jusqu'à ses reins nus. Le dernier grand frisson qu'il s'était payé avec sa prime du mois de décembre était une pure merveille de technologie. Il se saisissait avec grande douceur de sa verge encore un peu flasque, l'engloutissait entièrement et activait sa fonction vaginale. L'appareil comportait une trentaine de réglages différents. L'homme avait dû, entre deux réunions et trois pauses déjeuner, apprendre par cœur le manuel d'emploi pour profiter pleinement des plaisirs prodigués par la Men Sexual Entertainment. La fabuleuse société New-Yorkaise restait leader sur le marché du plaisir solitaire, loin derrière ses concurrentes chinoises à bas prix.
   Il sortit de la salle de bain du Motel. Son assistante après la réunion de dix-neuf heures lui avait réservé une place sur le Transamérica, avec ses deux collègues du bureau des prospectives, Joan et Roberto. Son pantalon et sa chemise infroissables l'attendaient sur la commode Louis XV, impeccablement disposés. Il s'habilla rapidement. Ouverture samedi d'un nouveau complexe de la cravate digitale dans le quartier Tech Wear. Le temps était compté, son agenda extrêmement serré. Le mur écran continuait à diffuser le film porno-chic, mais il avait baissé le son. Une fois vêtu, il consulta son bracelet, vérifia qu'il avait rentré tous les dossiers pour le symposium de Washington. Les voyages pour l'autre rive de l'Union étaient si rares qu'il ne pouvait se permettre le moindre oubli, la moindre faute professionnelle.
   Il retourna à la salle de bain, prit son grand frisson en aluminium brossé, retourna s'asseoir sur le lit immense de la chambre du Motel. Il avait longuement hésité dans la boutique entre ce modèle et celui en bois plaqué, plus chaleureux. Mais il aimait cette sensation du métal qui se réchauffait lentement entre ses mains pendant l'usage. Il retira la partie arrière du grand frisson. Mieux valait ne pas laisser la batterie se décharger. Il ouvrit le coffret, rangea les deux parties dans leur emplacement moulé dans du velours rouge du plus bel effet. Son bracelet sonna et lui annonça que la navette pour la gare partait dans quinze minutes. Il rangea le coffret dans son bagage à roulettes avec son rasoir, sa trousse à parfums, sa brosse à dents et son dentifrice, son portable, son journal digital. Los Angeles Post, l'actualité du jour et son supplément Perspectives Ecologiques.
   Il claqua la porte de sa chambre d'une courte nuit. Les deux ascenseurs étaient pris. Il se décida à emprunter l'escalier. Descendre neuf étages allait contribuer à le remettre en forme et remplacer ses dix minutes matinales d'office training. S'il dérogeait à son programme entretien santé, son assurance Santé refuserait de le couvrir. Ses responsabilités, surtout, exigeaient une parfaite condition physique pour réagir à toute situation de crise.
   Joan l'attendait dans le hall. En tailleur beige, un collier holographique descendant de ses oreilles sur sa poitrine généreuse, elle le détaillait, surprise de ne pas le voir émerger d'un ascenseur. Etait-il descendu plus tôt ? Etait-il malade qu'il se rendait chez un médecin aux aurores ? Avait-il une maîtresse, un amant dans un autre Motel ? Tout renseignement était bon à prendre. Drones Raven. Vie privée, surveillance lieux sensibles, police privée. Promotion de février sur les locations longue durée ! Elle convoitait sa place, et tout ce qui pouvait le déstabiliser pouvait être utile.
   — Bien dormi Joan ? Seule ?
   — Bien sûr, voyons. Mon happy lady me suffit amplement. Je me vois mal m'encombrer d'un homme à moins de vingt-quatre heures d'une réunion Ouest-Est capitale pour la firme !
   — Je n'en suis pas surpris. Professionnelle jusqu'au bout des ongles, n'est-ce pas ?
   — Et votre nouveau joujou, ce grand frisson trois fonctions ? J'ai cru entendre des gémissements l'autre jour dans votre bureau, après vingt-deux heures.
   Il se rendit compte qu'elle se trompait. Il n'avait pas acheté un trois fonctions, mais un vaginal ultra perfectionné, bien moins cher. Autant la laisser dans l'erreur. Qu'elle le croie donc mieux payé qu'il n'était. Elle rabaisserait son caquet, cette arriviste aguicheuse. Il ne manquerait plus que le chef de service cède à ses avances, et adieu la promotion qu'il attendait depuis deux ans maintenant. Son happy lady n'était qu'une couverture. D'après le détective privé qu'il avait engagé pour tenter de la neutraliser, elle faisait partie d'une secte de naturalistes de plus en plus populaire, pratiquant le sexe à l'ancienne. Impossible d'utiliser cette information contre elle, la constitution de l'Union Américaine protégeait le droit à tous types de sexualités. Dommage, il trouverait bien quelque chose un jour ou l'autre contre elle.
   — Salut la compagnie ! Bien dormi ?
   Ils se retournèrent, cessant de se dévisager durement. Le moustachu qui leur servait de collègue dans leur triumvirat de gestion fonçait sur eux, toujours enthousiaste. Roberto le catholique pratiquant n'allait pas manquer de leur donner les dernières nouvelles de ses trois gosses. Sa femme enceinte du quatrième l'appelait une fois par jour. Tout le monde dans la firme savait de source sûre qu'il n'atteindrait jamais l'échelon de l'agora directionnelle. Mais Roberto semblait s'en moquer. Il partirait à la retraite anticipée en n'ayant connu que le triumvirat, père d'une dizaine d'enfants tous baptisés à l'Eglise du Renoncement, et propriétaire d'une maison flottante sur le Lac Supérieur, avec bassin de pisciculture et éolienne. Il n'y a vraiment que les imbéciles pour être heureux.
   Un groom polynésien s'avança.
   — Votre navette pour la gare est arrivée, madame et messieurs. Je prends vos valises.
   — Merci. Nous gardons nos bagages à mains.
   Le hall du Motel prenait vie. Des groupes de touristes à moitié grabataires descendaient prendre leur petit-déjeuner, les yeux encore hallucinés de drogues absorbées au cours d'une fiesta, de viagra C et autres alcools. Certains se tenaient par la main, s'appuyant sur leur canne. Los Angeles reconstruite faisait encore rêver l'Union entière.
   Le triumvirat monta dans la navette automatique, en compagnie d'un couple de lesbiennes discrètes pour une fois et d'un représentant en chien tenant en laisse une dizaine de modèles.
   — Vous avez vu ? Il y a de plus en plus de polynésiens, d'australiens dans la domesticité !
   Joan n'hésita pas. Elle rabaissa aussitôt Roberto.
   — Vous devriez regarder plus souvent la chaîne d'infos de la firme ! Les eaux montent un peu partout, cher collègue. Ces braves gens doivent bien trouver refuge quelque part !
   — Ils pourraient aller en Afrique ! Il y a plein de place là-bas ! Oh, le joli chien !
   Roberto se mit à discuter avec le représentant canin. À la fin du court voyage, il se voyait gratifié sur son bracelet d'un prospectus vidéo à visionner en famille. Tout le monde descendit au terminus de la gare centrale Spielberg.
   — Un chien, c'est tellement bien pour les enfants ! Passez un agréable voyage, je me contente de reprendre un train pour San Diego ! Allez, venez mes chérubins ! Arnold, ne tire pas sur ta laisse ! Nancy, mais arrête de te rouler dans l'herbe mouillée, tu vas salir ton brushing !
   La navette attendit de nouveaux clients tandis que le triumvirat s'éloignait sur le parvis, soulagé de ne pas avoir à subir le représentant canin plus longtemps. L'immense verrière abritait une bonne cinquantaine de guichets, mais l'accueil luxueux des voyageurs longues distances encadré de deux palmiers, étroitement surveillé par une patrouille de la sécurité ferroviaire, s'imposait à la vue de tous.
   L'un après l'autre, ils passèrent les contrôles du fond de l'œil et de leur passeport voyage. Tout étant en règle, ils patientèrent au bar en attendant le départ du transcontinental pour Washington. Les profonds fauteuils de cuir noir, l'excellent café accompagné de pâtisseries orientales sans sucre, la musique prodiguée dès huit heures du matin par un pianiste, invitaient à l'apaisement. Savoir jouer sans efforts du piano en un mois ! Essayer la Méthode Révolutionnaire Gould ! Pourtant dans un peu plus de trois jours, le combat serait rude avec ceux de la Côte Est. Même Roberto restait songeur.
   — Vous avez remarqué ? Le pianiste est aveugle !
   — Et comment pouvez-vous affirmer une pareille chose ?
   — Les lunettes, Joan ! Regardez-les bien, elles sont posées sur le piano. Mon gosse à pratiquement les mêmes pour jouer à Handicap Survivor. Et puis il n'a même pas d'écran à partition.
   Avant que Joan entame un couplet sur l'inutilité de s'intéresser aux derniers survivants de l'ère pré-sélective, une voix féminine descendit gracieusement du plafond marqueté. Mesdames et Messieurs, le train numéro 5416 à destination de Washington va ouvrir ses portes. Nous invitons notre aimable clientèle à rejoindre leur compartiment couchette. Notre personnel de bord est à votre service durant la traversé du continent. Les grooms ouvrirent les portes vitrées les unes après les autres jusqu'au quai chauffé. La splendide automotrice profilée se perdait dans la profondeur du quai. Les portes s'éclipsèrent dans les parois du train. La petite foule polie se croisait et se recroisait, cherchant son compartiment d'après leur numéro de réservation. Joan pesta comme lors du dernier voyage continental qu'ils avaient effectué ensemble trois ans auparavant. Elle n'admettait pas que Boeing ait perdu le marché du train continental au profit d'une obscure firme européenne, soit-disant meilleure.
   — Comment la Vieille Europe anti-scientiste peut-elle produire un tel train ? Croyez-moi, tout cela, c'est basse politique et complot contre l'Union ! Ah, voici notre compartiment !
   Les deux battants se refermèrent derrière eux. Un groom se précipita vers eux, leur décrivant toutes les commodités, et leur déclamant le menu du dîner.
   — En entrée, marmelade de méduse nappée de sa sauce mexicaine, suivie d'un poulet campagnard au miel et sa fricassée de légumes accompagné de vin californien, dessert, fromage et café.
   Le triumvirat disposa ses bagages dans le coffre, et choisit chacun un siège. Les parois boisées sentaient bon, le cuir des sièges individuels épousait les formes des passagers, le chauffage diffusait une chaleur idéale. La cloche du départ retentit dans tout le train qui commença alors imperceptiblement à rouler.
   — Cela ne vous ennuie pas, messieurs, si je sors mon Playgirl ? Je ne voudrais pas vous indisposer…
   — Pensez donc !
   L'homme ressentit l'amertume de ne pas pouvoir éliminer Joan de leur triumvirat. Celui-ci serait bien plus fonctionnel sans cette femme horripilante, qui ne manquait pas une occasion de faire sentir qu'elle avait le droit pour elle. Il était d'accord avec le syndicat homo, même sans être encarté. Un triumvirat fonctionnait bien mieux en étant unisexe. Mais la direction ne voulait rien entendre. Tout le Droit Unioniste en quarante volumes reliés cuir. Livré avec logiciel de lecture. Un procès perdu pour non respect des droits constitutionnels était impensable, tant en terme d'image pour la firme que financièrement.

*

   Le voyage prenait fin. Ils avaient largement profité de ces deux jours pour réviser leur stratégie commerciale et affiner leur discours. La firme ne leur payait pas ce somptueux voyage pour n'obtenir aucun résultat. Ceux de l'Est restaient rebelles à leurs produits, littéralement sous la coupe publicitaire de la Food Holding of Toronto et des produits d'importation de luxe. Il était temps de renverser la tendance, et de gagner des parts de marché. Ce symposium avec les grossistes, les revendeurs et leurs meilleurs clients devait servir à établir ensemble une nouvelle stratégie.
   Après deux jours à subir la sourde hostilité de Joan et les mille et une anecdotes familiales de Roberto, l'homme contenait sa frustration. Le train repoussait en silence la neige s'accumulant sur les voies, mais lui semblait ne pas avancer. Pourtant, ses puissants générateurs électriques entraînaient le long convoi à l'abri des bourrasques blanches. La Côte Est n'était plus qu'à une nuit douillette de distance. Les oreillers en véritable plume d'oie de Calgary, pour la plus belle des nuits ! Il baissa la lumière, éteignit son livre, referma le rideau rouge et remonta sa couverture en espérant que Roberto cesse enfin de ronfler si fort dans la couchette d'en face. Sans bruit, il tira son rideau antibruit, sortit son grand frisson et entreprit de se donner du plaisir.

*

   L'homme se réveilla. Une voix retentissait dans le couloir et une étrange sensation s'empara de lui. Il voulut allumer, mais seule la veilleuse continua à éclairer la pénombre. Il réalisa soudain que le train était immobile. Le bruit des rails avait disparu. Il se leva, inquiet et jeta un coup d'œil à l'extérieur. Ce n'était évidemment pas la gare de Washington. Il se mit à frissonner. La température avait sérieusement baissé. Hot Doping, la boisson pour résister aux grands froids ! Joan et Roberto n'étaient plus là. Une lumière mouvante explora le compartiment désert. Un groom emmitouflé dans une parka l'éclaira en pleine figure.
   — Il faut quitter le train, Monsieur ! Veuillez vous habiller, je vais vous conduire à la sortie !
   — Que se passe-t-il ?
   — Une panne, Monsieur. Rien de très grave, nous n'avons pas déraillé, mais l'électricité est coupée. La ligne jusqu'au champs d'éoliennes de l'Ohio a été arrachée par la tempête. Nous évacuons le train. J'ai bien failli vous oublier. Je m'en excuse.
   — Les secours sont en route ?
   — Vous plaisantez, Monsieur ! Pour le prix de votre billet, la compagnie des chemins de fer n'a pas contracté de contrat d'assistance pour ses passagers.
   — Mais où m'emmenez-vous ? Et où sont mes deux voisins de compartiment ?
   — Déjà évacués. Le wagon va bientôt être glacial. Je vais vous conduire jusqu'à la localité la plus proche. Les habitants nous hébergent avec le sens légendaire de l'hospitalité de ces bons Québécois !
   — Les Québécois ? Mais je me rends à Washington pour un important symposium !
   — Le train passe par L'Etat du Québec, Monsieur. Le direct Los Angeles - New York a été supprimé l'an dernier. Nous passons par Detroit, Toronto, Ottawa, puis nous redescendons sur Boston, New York puis Washington. Vous ne le saviez pas ?
   — À vrai dire, non.
   L'homme se sentit trahi. Le triumvirat l'avait abandonné, au mépris des règles de la firme qui obligeait à une solidarité entre membres. Il se retrouvait en pyjama, dans un train désert au beau milieu de nul part, tandis que ses deux collègues signalaient sans doute déjà leur retard à la maison mère et Washington. Un bon moyen de le faire passer pour incompétent. Le cabinet d'avocats Smith, Ramon & Pang à votre service nuit et jour. Il enfila son pantalon, sa chemise, un pull, son manteau. Il fourra ses affaires dans son sac et suivit le groom jusqu'à la sortie. Seule une porte sur deux était ouverte sur une étendue de neige en bouillie sous les milliers de traces de chaussures des passagers et de bottes du personnel ferroviaire.
   — Suivez-moi, Monsieur. Le village n'est qu'à dix minutes de marche, nous avons de la chance. Nous aurions pu tomber en panne loin de tout refuge. La mairie, l'école et le poste de police locale sont déjà pleins, mais je vais vous trouver une maison où loger. Vous pourrez finir votre nuit tranquillement, je vous assure. Un héliconfort viendra vous rapatrier demain sur Boston si le courant ne revient pas.
   L'endroit était encore plus réaliste que le complexe sportif d'altitude de Reno. À la différence notable qu'aucune lumière ou panneau lumineux n'indiquait le chemin à suivre. L'homme suivit le groom et la tache de lumière de sa lampe torche. L'employé empruntait péniblement les traces existantes, silencieux. Tous deux marchaient le plus vite possible, le froid intense de la nuit les poussant à ne pas traîner. L'homme remarqua que les sapins n'étaient même pas joliment taillés comme sur les parcours de randonnée à raquettes qu'il aimait fréquenter enfant. Il repensa au train laissé à l'abandon, avec le compartiment restaurant désert. Peut-être que des animaux sauvages l'envahissaient, dévorant les réserves alimentaires. Peut-être qu'ils les suivaient en ce moment même ! Le Private Self-Defense Council vous conseille le pistolet mitrailleur Grizzly PM 134 à visée laser.
   Les lumières du village apparurent droit devant. L'homme se demanda dans quel habitat pouvait bien survivre ces gens, si loin des villes.
   — Nous arrivons, Monsieur ! Notez le pittoresque des chalets en bois véritable !
   L'éclairage était loin d'être satisfaisant pour repousser entièrement l'obscurité qui commençait à l'angoisser, mais il distingua clairement la structure architecturale des maisons individuelles. Apparemment, le village ne comportait aucun immeuble. Sous cette neige, il ne distingua pas les rails d'un éventuel tramway. Ils avançaient dans la rue bordée de chaque côté par une enfilade désordonnée de chalets. L'homme se trouvait propulsé dans ses souvenirs d'enfance. Il se crut dans une illustration de son cours sur les peuplades en voie d'insertion. De petites boîtes plantées sur des piquets l'intriguèrent. Peut-être des totems ? L'encyclopédie des religions et croyances primitives à télécharger sur Union Books. De la fumée sortait du toit. Quelques marches permettaient d'accéder à une courte terrasse. Une fenêtre offrait une lumière réconfortante à travers ses rideaux aux motifs d'oiseaux.
   — Je crois que ce chalet n'accueille encore personne. Ne vous alarmez pas de l'accent très prononcé des habitants, ils parlent très bien l'américain courant. C'est ma troisième panne dans ce secteur, je vous assure qu'il n'y a rien à craindre avec ces Québécois. Ils sont bien moins sauvages que certaines tribus urbaines, Monsieur. Et non-violents.
   Le groom agita la cloche accrochée à côté de la porte. Une énorme pelle devait servir à déblayer la neige. Un lent aboiement de chien leur répondit, suivi de puissants grattements contre la porte. Le Private Self-Defense Council vous conseille la bombe anti-chiens Dead Dog.
   — Melville, pousse-toi, que j'ouvre !
   L'homme se sentit soulagé d'entendre une voix féminine. Un bruit métallique précéda l'ouverture de la porte. Une femme finissait d'enrouler son écharpe autour du cou. Sa large chevelure noire en désordre descendait sur sa robe de chambre à carreaux.
   — Vous venez du train, n'est-ce pas ? Entrez donc ! Je vous ai reconnu à votre tenue de groom, jeune homme ! Et puis le maire est passé me prévenir que peut-être j'aurais à héberger un passager. Melville, couché ! Tu vas être tout mouillé à te frotter contre les pantalons trempés ! Excusez-le, il n'a pas l'habitude des étrangers.
   — Ce n'est rien, Madame. Pouvez-vous héberger Monsieur pour la nuit ? Le train devrait repartir demain.
   — Mais bien sûr, voyons ! Vous devez être gelés ! Venez à la cuisine, je vais vous faire une boisson chaude !
   Le groom salua de son chapeau rond.
   — Merci Madame, mais je dois repartir.
   L'homme eut un instant de sollicitude.
   — Mais vous, où allez-vous dormir ?
   — Au train, Monsieur. Le personnel dispose d'un abri de survie pour un tel cas de figure. Je vous renouvelle encore les excuses de la Compagnie des Chemins de Fers pour ce regrettable retard et les désagréments qui en résultent. Bonne nuit, Monsieur.
   Le groom referma la porte derrière lui. L'homme se retrouva seul en face de la femme et du chien énorme qui se collait à lui.
   — Hé, bien, si je pensais accueillir un citadin cette nuit !
   L'homme ne savait trop quoi dire. Il la laissa enlever son manteau qu'elle posa sur le dossier d'une chaise. Puis elle s'éclipsa pour faire chauffer le lait à la cuisine. L'intérieur du chalet le déroutait. Il avait pris le bois couvrant l'extérieur pour de la décoration. Mais il n'en était rien. Le chalet était réellement construit en troncs d'arbre, du sol au plafond, mobilier compris ! Seuls le canapé et les fauteuils devant la cheminée étaient en cuir. L'absence de métal, de vitre et de béton finit par l'amuser. C'était même charmant.
   — Où sont vos écrans ? Je n'en vois aucun.
   — Je n'en ai pas, à vrai dire ! C'est dispendieux. Je vais au café du village si vraiment je veux suivre un événement. Tenez, voilà votre chocolat chaud.
   — Je vous remercie.
   L'homme ne la crut pas. Elle devait bien avoir un écran dans sa chambre. Personne ne vit sans écrans. Ecrans Huron. Pour que l'image soit la plus belle. Il se massa la tête, tout en tournant sa cuillère dans le bol. Son implant l'ennuyait, semblant déréglé depuis l'arrêt du train ; la liaison satellite ne devait plus se faire correctement. Logiquement, dans ce village québécois perdu, sans relais au sol, il aurait dû perdre de sa force, et c'était tout le contraire.
   — Mais comment faîtes-vous pour vivre sans écrans ? Enfin, je veux dire, vous n'avez pas l'air déséquilibré. Je m'excuse, ce n'est pas ce que je veuille vous discriminer !
   — Ce n'est rien ! Je suppose qu'en ville, les écrans sont partout, n'est-ce pas ? J'ai visité une fois à Hétéro Toronto, et j'ai failli devenir folle ! J'ai repris le train pour chez moi dans la journée ! Et vous, où habitez-vous ?
   Le froid qui avait envahi l'homme durant le court trajet du train au village finissait de disparaître avec le chocolat chaud, et le poêle de la cuisine dispensait une chaleur à peine croyable, qui lui arrivait par vagues.
   — J'habite Los Angeles. Mais je suis né à Homo San Diego. Mes deux parents m'ont envoyé quand j'avais treize ans à un conseiller d'orientation. Et j'ai déménagé dans un quartier hétéro. Je suis spécialiste des champignons !
   La femme s'éclaira. Un point commun apparaissait entre elle et cet homme si poli.
   — C'est bien vrai ? J'adore les champignons ! Tous les automnes, je passe mes dimanches dans la forêt, à remplir mon panier !
   — Pourquoi allez-vous en forêt ?
   — Mais, pour ramasser des champignons !
   — Ah ? Mais c'est que moi je supervise les rentabilités des industries mycologiques de notre filiale Mushrooms of Sacramento. Je ne vais jamais en forêt. Si, une fois si je me rappelle bien, pour un stage de combat revigorant pour Triumvirat. Il est délicieux votre chocolat ! Vraiment délicieux.
   La femme aux taches de rousseur lui sourit, lui mit d'autorité une cuillérée géante de poudre dans son bol et versa le restant du lait encore fumant. Ses gestes, il le sentait bien, n'avaient rien de professionnel. Ses assistantes de direction veillaient à ce qu'il ne manque jamais de rien, ni café, ni chemises propres et repassées, ni pilules énergétiques. Elle agissait plutôt avec lui comme sa sœur quand il parvenait à trouver le temps de lui rendre visite à Santa Barbara.
   — Vous avez tout de même un journal ?
   — J'avais ! Il est tombé en panne l'année dernière. Et comme mon fils est grand, n'habite plus ici, je ne l'ai même pas fait réparer. Je suis choquée avec tous ces bébelles digitaux. Je ne sais même pas clavarder sur les réseaux sans me perdre… Et j'avais le toit de la bergerie à refaire.
   L'homme n'en revenait pas. La femme avait pourtant l'air civilisé, calme et avenant. Mais elle vivait comme ces sauvages des communautés extra-techno qui pullulaient aux alentours de Los Angeles. Il ne comprenait pas non plus tous les mots qu'elle prononçait, sans doute du dialecte local. Personne ne pourrait lui en vouloir de l'avoir fréquentée par inadvertance. C'était la faute de la tempête de neige s'il se retrouvait dans ce chalet devant cette femme. Demain, un héliconfort viendrait les chercher, et tout rentrerait dans l'ordre. La Mushrooms of Sacramento n'aurait rien à lui reprocher, sinon un retard d'une journée qu'il rembourserait sur ses congés annuels.
   — Vous n'êtes au courant de rien, alors ?
   — J'en sais bien assez pour vivre par ici. Vous voulez des tartines ?
   — Je vous remercie. Il est vrai que j'ai faim. Je vous payerai les frais de mon séjour, bien entendu.
   Elle posa sa main sur son épaule en se levant.
   — Ne jouez donc pas au citadin ! Je n'ai pas besoin de vos monéos !
   Les portes des placards claquèrent. Elle posa sur la toile cirée une miche de pain, deux pots de confitures, et un énorme fromage entamé. L'homme remarqua immédiatement l'absence d'étiquette sur les pots.
   — Quelle est la marque ?
   — De confiture ? Fabrication maison !
   — C'est vous qui l'avez fabriquée ?
   L'homme eut un rictus involontaire de recul. Maux d'estomac ? Utilisez Intestinol.
   — Mais est-ce bien hygiénique ? Vous voulez sans doute dire que cette confiture est produite à la coopérative de votre village.
   La femme coupa une large tranche de pain, ouvrit un pot.
   — Pas du tout ! Je l'ai faite sur ma cuisinière à bois, dans la marmite à confiture qui pend sous votre nez ! Vous ne tomberez pas malade, je vous le promets. J'en mange depuis mon enfance, et je ne traîne pas une mauvaise santé !
   — Excusez-moi, je suis bien impoli. Mais je n'ai guère l'habitude de manger des auto-aliments, comme nous les appelons dans notre jargon commercial.
   La femme finissait d'enduire sa tartine de myrtille. Il reprit du chocolat, tandis qu'il l'observait, caché derrière son bol levé. Paradoxal. Voici le mot qui s'imposait à lui. Son visage était parcouru de rides et la vieillissait terriblement. Pourtant l'homme était certain qu'elle était jeune, à peine quarante ans. Sa beauté le troublait, sans qu'il sache vraiment pourquoi. Vous devez lire l'ouvrage du Docteur Kimbly Le Mystère de la femme enfin dévoilé ! Certainement, elle n'avait jamais pratiqué d'entretien facial, encore moins de chirurgie. Lui qui évitait toute liaison pour ne pas troubler sa carrière au sein de la Mushrooms of Sacramento, se prit à détailler ses formes, à ne pas craindre sa réaction. Elle ne porterait pas plainte pour harcèlement. Ces gens de la campagne menaient une vie simple, sans cabinets d'avocats à chaque coin de rue. Il sursauta. L'énorme chien venait de poser sa tête sur ses genoux. Ses yeux implorants réclamaient la tartine que l'homme tenait à la main.
   — Puis-je lui donner à manger ?
   — Je le connais, il ne vous lâchera pas tant qu'il n'aura pas eu sa part… Attendez ! Pas de sucrerie.
   La femme découpa un morceau de fromage et le tendit à l'homme en lui souriant.
   — Allez-y, nourrissez l'ogre !
   L'homme prudemment tenait l'offrande du bout des doigts. La gueule de Melville l'impressionnait. Personne de sa connaissance ne possédait de tels animaux aussi larges et encombrants. Le chien engloutit le fromage en deux coups de mâchoire, abandonna l'étranger, contourna la table de la cuisine pour venir poser sa tête sur la toile cirée et lorgner avec gourmandise la meule entamée. Votre chien mérite le meilleur. Offrez-lui la collection automne-hiver de vêtements chauffants ! L'homme eut tout de même le temps de humer la forte odeur laitière du produit local. Il ne fit aucune remarque sur la croûte non nettoyée, il ne voulait plus risquer de vexer son hôtesse.
   — Je suis confus. Je m'aperçois que je n'ai pas eu la politesse de vous demander votre prénom…
   La femme eut un petit rire charmant.
   — Je m'appelle Mary.
   — Messaoud.
   Elle le regarda avec une curiosité accrue.
   — Vous êtes Musulman ?
   — De la Confrérie des Sunnites Scientistes.
   — Vous voyez le Christ en croix sur le frigidaire ? Ici, nous appartenons tous à l'Eglise Libérée et Naturaliste de Jésus. Nous essayons de retrouver le lien avec la nature, avec les animaux, avec nos frères les humains. Vous savez, il ne faut pas croire tout ce que l'on raconte sur nous ! Nous ne sommes pas des rétrogrades, et encore moins des terroristes…
   — Je n'en doute pas Mary, voyons ! Vous n'aimez pas trop la technologie, je crois, c'est tout.
   — C'est un peu plus que cela à vrai dire. Mais je ne veux pas vous agacer avec mes convictions ce soir. Je vous ai deviné ! Vous tentez de cacher un premier bâillement !
   Elle rit, se leva pour débarrasser la table. Messaoud avait terminé son chocolat et mangé sa tartine.
   — Je crois qu'il est effectivement temps que nous allions nous coucher !
   Melville suivit son bienfaiteur inconnu en remuant la queue. Il voulut grimper les escaliers menant aux chambres du haut, mais sa maîtresse le gronda avec suffisamment de conviction pour qu'il comprenne que la plaisanterie avait cessé. Sagement, il retourna se coucher sur son tapis. Dehors, le vent ne se calmait pas.
   — Voici ma chambre.
   Mary ouvrit sa porte, et fit un pas pour laisser Messaoud contempler le grand lit disparaissant sous un édredon blanc. Des tableaux d'orignaux bramant dans les bois, d'ours polaires guettant le phoque décoraient les murs de troncs d'arbre. Elle n'avait pas menti. Il ne voyait aucun écran dans la chambre. Ni même un livre digital. Seul un rayonnage d'ouvrages en papier courait sur un mur. Mary lui prit la main. Crises d'angoisse ? Ne paniquez plus ! Prenez l'authentique pilule du Docteur Cool !
   — Messaoud, je ne veux pas choquer vos convictions. Je ne voudrais pas que vous me preniez pour une non civilisée, pour une niaiseuse. Mais je ne peux déroger à l'Esprit Sain. C'est Dieu qui vous a pris par la main cette nuit pour vous conduire jusqu'à moi. Non, s'il vous plaît, ne m'interrompez pas, je dois vous dire ce que j'ai à vous dire. Dieu a décidé de notre rencontre. Non que j'aie la moindre importance pour vous. Demain, vous repartirez dans votre monde. Et je resterai dans le mien. Je ne veux pas vous convertir, je vous supplie de me croire. Je respecte votre croyance en la Science. Mais les préceptes de l'Eglise Libérée et Naturaliste de Jésus s'imposent à moi. Tout nous appelle à ne jamais perdre une occasion de rentrer en contact avec la vraie nature des choses, à ne jamais refuser ce que Dieu nous offre dans sa grande miséricorde comme réconfort pour nos courtes vies. Me comprenez-vous ?
   — À vrai dire, Mary, pas vraiment… Je ne suis pas compétent en religions. Je travaille dans le champignon, comme je vous l'ai dit.
   — Les mots nous trompent, Messaoud… Les mots nous mentent, c'est ce que je crois profondément. Les mots, ce sont les armes du Démon pour nous avilir, nous précipiter dans la civilisation. Pour nous autres de l'Eglise Libérée et Naturaliste de Jésus, seul le corps permet la véritable communication entre les êtres. Le corps est le don suprême de Dieu, et contient notre âme naturelle. Faites-moi un bec…
   Messaoud ne sut pas quoi faire. Il ne connaissait pas cette expression.
   — Bien sûr, vous ne comprenez pas notre parlure. Embrassez-moi !
   Les crises continuent ? Double dose de l'authentique pilule du Docteur Cool ! Le voyant inerte, Mary se hissa sur la pointe des pieds, et l'embrassa. Heureusement, elle n'y mit aucune violence. Sinon la panique se serait emparée de lui.
   — Venez…
   Elle l'entraîna dans sa chambre, donna un tour de clé. Tout allait trop vite pour lui.
   — Je ferme, sinon Melville va venir se jeter sur le lit, tôt le matin ! Vous n'êtes pas en union avec quelqu'un ?
   — Euh, non… Mais…
   Le Guide Complet du savoir-vivre sexuel vous guidera en toute circonstance !
   — Alors, acceptez le don de Dieu, je vous en prie. Aimons-nous comme la Nature le commande.
   Messaoud ne savait comment aborder le sujet. Certainement, cette femme ne possédait pas d'exterminateur. Son vagin et son utérus ne devaient comporter aucune défense mécanisée ou chimique contre le sperme d'un partenaire. Comme ses semblables, elle devait refuser la technologie contraceptive. Et il ne voulait surtout pas procréer, là ce soir. Une descendance compromettrait gravement sa carrière professionnelle. Il n'avait pas non plus dans ses bagages une protection masculine mécanique. Son grand frisson en aluminium brossé ne lui servirait à rien en pareille circonstance. Pour vous, messieurs, L'Encyclopédie des Technologies Sexuelles. A télécharger sur Union Books. Elle se débarrassa de sa robe de chambre et, nue, se réfugia sous le duvet, un édredon au bout du lit. Messaoud restait là immobile, ne sachant véritablement plus quoi faire. D'un côté, il n'avait jamais encore fréquenté une femme en dehors des établissements de plaisir habilités par la Mushrooms of Sacramento pour ses collaborateurs. D'un autre côté, la simplicité de cette femme le touchait. Son visage et son corps imparfaits lui étaient inconnus, mais ne lui faisaient pourtant pas peur. Elle alluma une lampe de chevet, et ouvrit un tiroir de la petite table de nuit.
   — N'ayez pas peur. J'ai des préservatifs. C'est sans doute très primitif pour vous, mais croyez-moi, c'est très efficace !
   Messaoud réalisa alors pleinement où il se trouvait. Dans un coin perdu d'une région perdue, un coin où tout ce qu'il connaissait n'avait pas cours. Il allait faire l'amour avec une non-recommandée, sans examen de son génome, sans demande officiel d'union, sans avoir fait appel à un cabinet d'avocat spécialisé en établissement de couple. Il se recula, l'angoisse lui rongeant d'un coup le cœur. Les images et les slogans lui vinrent avec une force inconnue. Le nouveau grand frisson de chez Playboy vous jouera du Haendel durant le plaisir ! Plus besoin de piles avec le chargeur solaire Aton Plus ! Buvez la bière Ginger, la bière des authentiques rockers !
   — Qu'avez-vous ? Je ne vous veux aucun mal. Ne fuyez pas ! Ne soyez pas choqué, je vous en prie…
   Elle lui parlait, mais il n'entendait plus rien. Son implant publicitaire passait le relais à son implant médical, qu'il avait reçu sans supplément de prix avec son nouveau contrat Santé Plus de chez Good Health Holding. Cette femme n'appartient pas à un établissement de plaisir agréé par l'administration. Cette femme est impropre au sexe. Danger ! Danger ! Seule le grand frisson version intégral tous orifices vous emmènera au septième ciel ! L'implant publicitaire reprenait le dessus. Il fallait qu'il trouve une Citymarket ! Une boutique avec cabine d'essayage ! Il lui fallait le nouveau grand frisson !
   Tournant la clé, il ouvrit la porte. Il descendit l'escalier à toute volée dans un grand bruit de pieds nus sur le bois. Mary bondit de son lit, enfila sa robe de chambre, catastrophée par la tournure des événements. Les volets étant tirés, une pénombre quasi totale obligea Messaoud à tâtonner au rez-de-chaussée. Eclairez votre demeure avec les lampes italiennes Nestor. Tandis que Mary descendait à son tour l'escalier l'appelant à la pardonner, il trouva la lourde porte d'entrée. Avec les portes The Gates of Heaven, protégez votre nid douillet ! Il se souvint de la manière qu'elle avait eue de fermer la porte de la chambre. Il suffisait de tourner une clé. Il refit le geste. La porte demeura fermée. Mary était sur ses talons. Il devait ouvrir cette porte ! Avec le lance-missile de compétition Pitiless, retrouvez la joie virile du combat ! Il tâtonna frénétiquement le long des montants et tomba sur le verrou qu'il repoussa après deux, trois tentatives infructueuses. La porte s'ouvrit enfin.
   Le vent glacial engloutit l'homme de Los Angeles. Il fit trois pas, s'arrêta, frigorifié.
   — Vous êtes fou ! Vous allez mourir de froid !
   Protégez-vous de la froidure avec le manteau Inuit de chez Gutti. Danger de pneumonie ! Danger de pneumonie ! Danger ! Pour vous réchauffer, buvez la Vodka Pokanoff ! Sa tête lui faisait de plus en plus mal. Son implant publicitaire n'avait pas résisté à cette soirée désastreuse. L'infirmière à son réveil de l'opération lui avait bien dit que sa technologie n'était pas encore exempte de défauts collatéraux. Mais qu'il y avait un moyen d'y remédier en cas d'urgence. La femme le poussait à l'intérieur, le faisait s'asseoir devant la cheminée, remettait des bûches, actionnait le soufflet pour que revivent les flammes. Devant un bon feu de camp, rien ne vaut le Chicken Baden ! Melville, réveillé par le raffut, tenta de se rendormir avant de venir finalement les rejoindre.
   — Voulez-vous me rendre un service ?
   — Bien sûr ! Mais qu'est-ce qui vous a pris ?
   Offrez un parfum Rachel à la femme de votre vie !
   — Allez me chercher un marteau. Et un petit outil, quelque chose de pointu.
   — Vous êtes sûr que tout va bien ?
   — Oui ! Dépêchez-vous, je vous en prie ! Je vous expliquerai.
   Tout pour le bricolage chez Odd Shop ! Promotion sur les robots peintres muraux ! "La fureur de vaincre ses névroses" sortira vendredi prochain sur votre grand écran ! Abonnez-vous d'urgence à SOS plantes d'intérieur. L'homme n'en pouvait plus. Son implant publicitaire avait pris définitivement le dessus et s'emballait. Il devait absolument l'arrêter. Devenez le plus grand écrivain de votre génération avec la méthode globale High Writer. La femme revenait vers lui.
   — Tenez ! Mais… que faites-vous ?
   L'homme chercha avec sa main son implant, juste derrière son oreille gauche. Votez Fernando de la Cruz Président de l'Union ! Fernando votre amigo ! Une fois situé, il donna de la main droite un coup bref de marteau sur le tournevis. L'implant affleurant sous la peau se brisa net. Les publicités s'évanouirent instantanément et la paix revint dans son esprit. Mary en resta bouche bée.
   — Mon implant… J'ai dû le casser.
   — Dans la tête ? Seigneur…
   Mary réalisa qu'elle hébergeait un homme de la ville, un homme modernisé à l'extrême. Parfumé, rasé, implanté. Un scientiste, la tête farcie de technologie barbare. Elle devait avoir de la compassion et prier pour lui, plutôt que de le juger.
   — Vous avez encore mal ?
   — Non, non ! c'est terminé. Mon implant publicitaire s'est emballé lorsque nous avons… Enfin, lorsque vous m'avez invité à faire l'amour. Il est bien pratique pour connaître les dernières nouveautés et les promotions, mais de fortes émotions peuvent le détraquer ! Je vous ai fait peur ?
   — Oui ! C'est bien la première fois qu'un homme s'enfuit au moment fatidique... Je ne suis pas si belle et plus toute jeune, mais tout de même. Je ne suis pas une sagouillon…
   — Je vous ai vexée…
   Messaoud lui caressa la joue et la serra contre lui. Il sentit sa poitrine sous sa robe de chambre. Il reconnut alors en lui ce qui l'empêchait de rejeter cette femme, de refuser ses avances. Elle était unique. Jamais il n'avait connu une femme de son entourage qui ne souhaitait pas son échec à ses concours internes de promotion, qui ne veuille prendre sa place durement acquise. Il n'avait connu que des concurrentes, que des supérieures, que des collègues. Cette pauvre femme hospitalière, elle n'avait jamais connu l'amour non plus, c'était une certitude. Et le destin l'avait conduit vers elle, en cette nuit troublée. Il ne pouvait moralement pas la priver du plaisir auquel tout être humain avait droit au moins une fois dans sa vie. Perdue dans cette nature sauvage, au beau milieu d'hommes frustres et sexuellement incultes, elle n'avait jamais eu l'occasion de s'épanouir dans tout son être de femme. Voilà sans doute pourquoi elle adhérait à ces fadaises religieuses. Elle attendait l'amour, tout comme lui l'avait attendu, plus jeune.
   Enlacés, s'embrasant passionnément, tous deux se retrouvèrent sur le tapis devant le feu de cheminée crépitant.
   Elle posa tendrement la main sur sa bouche. Sans rien lui dire, elle se leva, courut dans les escaliers. Melville en profita pour venir lui lécher le visage et retourna se coucher au pied du canapé. Il comptait bien ainsi profiter du feu de cheminée. Mary redescendit, vint à nouveau s'allonger contre son visiteur. Il suffisait de savoir lui parler. La foi finissait par éclairer le cœur de tout homme, même un citadin corrompu par la Maline Technologie. Elle ouvrit sa main. Quelques préservatifs dans leur emballage papier tombèrent sur le torse de l'homme que le train lui avait généreusement offert en cette nuit merveilleuse...
   Messaoud se dit que tout cela était d'un rudimentaire consternant. Mais, dans le pire des cas, s'il attrapait une maladie vénérienne, une cure rapide dès demain à Boston le guérirait sans même qu'il ressente la moindre gêne. Oui, il n'avait pas le droit de décevoir cette femme. Personne ne saurait ce qui s'était passé cette nuit, dans ce village perdu. Il lui recommanderait demain matin la plus grande discrétion. Si besoin, il lui laisserait une somme en monéos. Il finit de la dénuder tandis qu'elle le caressait en direction de sa verge, le visage en extase. Messaoud se coucha sur elle et commença avec ferveur les premiers préliminaires, suivant scrupuleusement les judicieux conseils de son implant Kamasutra Level II, cadeau de son oncle Ibrahim pour ses seize ans.


FIN


© Gulzar Joby. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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24/12/08