Adelaida Saucedo
est née à Barcelone et vit à Ciudad Real, en Nouvelle-Castille, où elle a étudié la philologie anglaise. Actuellement, elle étudie la philologie espagnole et enseigne l’anglais.

À la dérive (A la deriva) est paru dans le n°154 de Axxón (in Ficción breve) en septembre 2005. Inédit dans sa version française.

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À la dérive

Adelaida Saucedo




   – Tu crois qu'ils nous trouveront ?
   Nikhil ne dit rien. Il regardait simplement l'obscurité qui les entourait.
   Astrid lui donna un coup sur la tête avec son oreiller. Nikhil se tourna vers elle et fit un geste de résignation.
   — C'est le désert.
   Il se frotta la tête à l'endroit où elle l'avait touché :
   — Avec un peu de chance, un bédouin nous récupérera.
   Astrid lui donna un autre coup d'oreiller.
   — Ne fais pas l'idiot.
   — Je suis encore entier et, de plus, je suis assez joli garçon.
   — Qui a dit ça ?
   Le vaisseau cessa de vibrer autour d'eux, et le moteur s'arrêta dans un grincement qui n'augurait rien de bon.
   Nikhil se leva et passa sur le côté.
   — Je vais voir ce qui est arrivé.
   Astrid resta seule et serra l'oreiller dans ses bras. Quand la Hécate s'était désintégrée, elle dormait, et tout ce qu'elle avait pu saisir dans ces instants de panique aveugle, c'était ce stupide oreiller. Heureusement que le vaisseau auxiliaire était bien équipé.
   Elle se mit à trembler de froid. Pourtant, les conditions de survie restaient assurées pendant quatre heures après un arrêt du moteur.
   Et si, cette fois, Nikhil ne réussissait pas à réparer ?
   Les lumières du panneau de commandes diffusaient une lueur fantasmagorique qui se reflétait sur les surfaces de métal, créant des effets étranges et des ombres impossibles.
   La respiration lui manquait.
   Il lui fallait s'assurer que Nikhil allait réparer la maudite panne.
   Elle s'approcha discrètement de la petite salle des machines.
   — Nikhil ?
   Les jambes de son compagnon dépassaient sous le moteur.
   — Saloperie !
   — Tu pourras l'arranger ?
   — Il y a un écrou qui ne veut rien savoir. C'est ça qui empêche le moteur de fonctionner. Il est coincé.
   — Tu vas l'arranger ? Elle n'avait pu empêcher que sa voix prenne un ton désespéré. Elle commençait à sentir que l'air lui manquait.
   Elle donna un coup de pied au moteur qui bougea de quelques centimètres.
   — Je n'ai jamais cru que la violence réglait quoi que ce soit, fit la voix de Nikhil. Mais cette foi, ça a marché. Si tu me passes la clé du cinq ce sera arrangé dans un rien de temps.
   Astrid alla chercher la clé dans la boîte à outils et la laissa tomber dans la main graisseuse qui se tendait vers elle de dessous le moteur.
   Après avoir donné quelques coups, Nikhil réapparut, s'essuyant les mains sur son bleu. Le logo de la Hécate se voyait à peine sous la crasse.
   — C'est du bricolage, mais ça tiendra jusqu'à ce qu'ils nous retrouvent.
   — Qu'est-ce qui s'était passé cette fois ?
   — Avec les vibrations, ce putain d'écrou frottait contre le condensateur.
   Il tira un levier, et le moteur se mit en marche.
   — C'est arrangé.
   Astrid ne dit rien. Elle prit l'oreiller dans ses bras et regagna sa cabine. Elle se laissa tomber sur le seul siège qui s'y trouvait. Nikhil s'appuya sur le tableau des commandes.
   Le silence dura une éternité. Quand elle en eut assez, elle se leva :
   — Sais-tu ce que me manque le plus de la Hécate.
   — Non, dit-il en souriant.
   — La mayonnaise. Elle changeait le goût des repas. Si on peut parler de repas, bien sûr...
   Nikhil se mit à rire. Astrid sourit.
   — Et toi ?
   Il réfléchit un instant.
   — Je ne sais pas. La sécurité.
   — La sécurité ? Ce foutu vaisseau s'est désintégré à la première épreuve.
   Nikhil ne répondit pas. Il se laissa glisser jusqu'au sol où il s'assit. Il replia les jambes contre la poitrine et se cacha le visage entre les genoux.
   Ils allaient mourir. Aucun vaisseau n'entendrait leur signal de détresse. L'air leur manquerait. Ou la nourriture.
   L'un des deux assassinerait l'autre et le dévorerait pour ne pas mourir de faim. Comme dans les histoires sur les premiers voyages interstellaires.
Des vaisseaux se perdaient dans les ténèbres, et les plus forts dévoraient les plus faibles, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un, et quand on retrouvait celui-ci, il n'avait plus rien d'un être humain.
   — Je deviens folle.
   Le silence pesait, rendant les minutes interminables.
   La Hécate. Une technologie novatrice. Ce qu'ils avaient pu mettre au point de mieux sur la Terre, après la guerre.
   Une vraie merde.
   — Ils viendront nous récupérer.


FIN


© Adelaida Saucedo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : A la deriva. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud.

Nouvelles

29/11/06