Sergio Gaut Vel Hartman 

 Sergio Gaut Vel Hartman

Né à Buenos Aires en 1947. Auteur très prolifique, il a publié de nombreux récits dans des revues du monde entier. Il a créé et dirigé la revue Sinergia et a ensuite dirigé la revue Parsec. La présente nouvelle est parue dans le n°1 du fanzine espagnol Sable de Fermin Moreno, qui est l’un de nos correspondants.
 

Trombino Par auteur Par titre Par thème

Le Déguisement

 
DeDe Sorensen
Sergio
Gaut Vel Hartman
© 2003 DeDe Sorensen (Revue Sable n°1)  

    Il était distrait, l’esprit plongé dans les affres d’une douleur récente. C’est pourquoi, quand le mendiant entra dans le wagon en bredouillant quelques phrases, il ne lui prêta pas attention.
    « Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande. Pour moi que je demande. Un peu d’argent, s’il vous plaît. »
    Les mots sortaient difficilement, et il fallait du temps pour faire le lien entre eux et le volumineux personnage qui oscillait dans le couloir au rythme du train.
    « Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande. J’ai eu un accident. Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît. »
    Bizarre, se dit-il. Il y a quelque chose qui ne colle pas. Il observa le mendiant de plus près et perçut le décalage entre le discours, répété comme une rengaine, et les gestes du mendiant qui repérait son entourage. Il était plus de six heures du soir, l’heure de pointe. La voiture était pleine de gens qui rentraient chez eux, en banlieue. Mais le mendiant se déplaçait comme si le train était vide. Il ment, pensa-t-il. Il fait semblant, c’est sûr qu’il interprète un personnage créé pour faire la manche. Il ne fut pas surpris. Même si ça relève du folklore urbain plutôt que d’une étude sérieuse, tout le monde sait que la mendicité est souvent exercée d’une manière aussi professionnelle que l’horlogerie ou l’entretien des meubles. Il décida que ça ne valait pas la peine de se torturer les méninges. Il chercha quelques pièces de monnaie et se prépara à les lui donner quand il s’approcherait.
    Tout en serait resté là si le mendiant n’avait pas laissé échapper une exclamation, sans doute parce qu’il recevait de la fausse monnaie. Il ne fut pas surpris par l’exclamation en soi. Il ne l’aurait pas été, même si l’exclamation avait été émise dans une autre langue. La bizarrerie venait du fait que, un instant, une infime fraction de seconde, le mendiant avait oscillé, à la limite du perceptible, montrant que, sous son enveloppe humaine se trouvait un artefact, ou quelque chose qui semblait humain mais ne l’était pas. Il se frotta les yeux, déconcerté, comme s’il était logique d’expliquer le phénomène par une illusion d’optique. Quand le mendiant arriva près de lui, il tenta de découvrir un autre signe qui mettrait en évidence la véritable nature du personnage, mais il ne voyait qu’un type corpulent, très handicapé par une forte attaque cérébrale : il traînait la jambe gauche, et le bras du même côté semblait un morceau de chair morte. Les difficultés de diction étaient masquées par la répétition du même discours. Simplement, la voix tremblait chaque fois qu’elle prononçait le mot « accident ». Il lui donna les pièces qu’il avait préparées. Le mendiant s’arrêta et dit :
    « Dieu vous bénisse et vous rende le double. »
    Ensuite, dans un mouvement qui démentait l’infirmité du bras, il serra le poing, et les pièces disparurent. Il ne les mit ni dans la poche ni dans la casquette accrochée à sa ceinture. Encore une illusion d’optique ? Il se dit qu’il ne perdrait rien à affronter le personnage. Dans le pire des cas, il obtiendrait une réponse incompréhensible, non programmée, ou rien du tout. Mais le mendiant lui avait déjà tourné le dos et poursuivait son chemin dans le wagon plein à craquer, la jambe traînante et la main qui pendait, flasque, au bout du bras. Il ne s’excusait pas, se propulsait et passait entre les gens, tel une machine programmée pour remplir cet objectif.
    Un épisode banal. C’était terminé. Est-ce que ça avait un sens de continuer à s’interroger sur ce qu’il avait vu, sur un possible artefact déguisé en mendiant ? Une machine à demander l’aumône. Astucieux. Une fois amortis les frais de conception et de construction, on disposerait d’une source inépuisable de gains, fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, toute l’année, pendant des années, infatigable, efficace. Les frais d’entretien seraient minimes : les machines ne mangent pas, ne dorment pas, ne reçoivent pas de salaire, ne formulent pas de revendication sociale, ne réclament pas de vacances, ne tombent pas malades… Parfait ! Il écarta une idée trop fantaisiste et ne tarda pas à retomber dans sa profonde tristesse. En réalité, ça n’avait pas d’importance. Même s’il en allait comme il l’avait imaginé, ça n’avait pas d’importance.
    Toutefois, quand le mendiant passa dans l’autre voiture, il le suivit des yeux. Il y avait une coïncidence, pour le moins curieuse. Le dernier wagon à parcourir correspondait exactement à l’arrivée au terminus. Huit voitures, dix-huit stations. Mathématiquement exact, concession spectaculaire à la symétrie qui, dans la réalité, s’obstine bien souvent à nous échapper.
    Une fois descendu, il prolongea ses investigations, se trouvant à vingt pas derrière le mendiant. L’homme (il ne parvenait pas à accepter que sa vision puisse se confirmer) restait près de la dernière porte du dernier wagon, celle qui, lorsque le convoi partirait en sens inverse pour aller du terminus à la tête de ligne, deviendrait la première porte du premier wagon. La précision mathématique dont faisait preuve l’estropié continuait à heurter la logique.
    Son aspect et son comportement donnaient l’impression que l’homme pouvait, bien qu’avec beaucoup de difficulté, se débrouiller par lui-même, mais la façon dont son travail était organisé démontrait le contraire. Il crut entrevoir fugacement un changement d’attitude quand les nouveaux voyageurs occupèrent leurs places, mais il n’y accorda pas d’importance. C’est à ce moment qu’il décida de suivre le mendiant jusqu’au bout du monde s’il le fallait. Il n’avait rien d’important de prévu, personne ne l’attendait, et, de toute façon, ça lui ferait du bien de se concentrer sur une entreprise qui tenait du roman, même s’il s’agissait d’une illusion, d’une affaire ridicule.
    Le convoi était sur le point de partir quand, à la dernière seconde, le mendiant monta dans le train. Alors, lui qui était perdu dans ses pensées dut courir pour ne pas laisser l’autre s’échapper. Seul le concours spontané de quelqu’un qui bloqua les portes automatiques lui permit de monter avant que le train démarre.
    Une fois à bord, ne pouvant trouver de siège, il se blottit de façon à passer inaperçu et à observer attentivement le manège du mendiant.
    « Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande. J’ai eu un accident. Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît. »
    Les mêmes mots, le même flottement bizarre sur « accident ». Avec une précision remarquable, l’autre parcourut la voiture durant le temps que le train mettait pour relier les deux premières stations. Sentant monter en lui l’excitation que provoquait la recherche d’une solution à l’énigme, pour insignifiante que fût celle-ci, il imagina trois ou quatre dénouements possibles, dont certains comportaient quelques risques pour son propre équilibre. Agissait-il sous l’influence d’une impulsion suicidaire ? Il assimila cette hypothèse, en partie tout du moins. Sa blessure intérieure était profonde, de celles qui ne cicatrisent pas comme ça. Mais il avait la certitude que son désir de savoir l’emporterait sur toute pulsion néfaste.
    Une fois de plus, il chercha le mendiant. Il ne le vit pas tout de suite. Il devait être dans le troisième wagon et, si le bonhomme suivait le comportement prévu, il n’y avait pas à s’inquiéter : il ne le perdait pas vraiment de vue. Un nouveau doute l’assaillit alors. Si la théorie de l’artefact était exacte, le mendiant ne descendrait jamais du train ou, tout au moins, il ne sortirait jamais des stations en bout de ligne, restant sur une sorte de circuit fermé. Il entrerait certainement en contact avec l’employé qui récupérait les recettes, mais, quant à lui, il ne parviendrait pas à obtenir une information de plus. C’étaient ses propres limitations : manger, dormir, satisfaire ses besoins naturels qui finiraient par lui faire perdre la piste de l’éclopé. Ça n’avait pas de sens. Il poursuivait un fantôme. Il vaudrait mieux abandonner avant que l’obsession ne paralyse sa volonté.
    Cependant, il s’autorisa une dernière tentative. S’il interrompait la recherche, sachant maintenant qu’elle ne le mènerait à rien, et s’il trouvait, parmi les autres voyageurs, quelqu’un qui aurait remarqué l’étrange comportement du mendiant, peut-être obtiendrait-il une réponse satisfaisante sans aller plus loin. Cette possibilité l’encouragea à aborder la personne la plus proche.
    — Excusez-moi, dit-il à un jeune aux cheveux roux frisés qui avait passé tout le voyage à chercher une position adéquate pour son grand sac à dos. Avez-vous observé le mendiant qui est passé il y a un moment, le type qui bafouille, le gros qui répète des phrases décousues ?
    Le jeune le regarda, surpris, mais il ne paraissait pas choqué par la question.
    — Je le vois chaque fois que je voyage ; je n’y fais plus attention. Qu’est-ce qu’il a fait ?
    — Fait ? Il n’a rien fait de particulier. C’est difficile à expliquer. Tu vas sûrement penser que je suis fou ou que j’ai de drôles de préoccupations.
    Le jeune haussa les épaules :
    — J’ai entendu pire.
    — Ce que j’éprouve, c’est une sensation, comme en un éclair. J’ai vu quelque chose de très étrange quand il est passé près de moi, il y a un instant, et, depuis, je le poursuis.
    — Alors vous l’avez laissé partir, parce qu’il est trois voitures derrière.
    — Peu importe. Je sais où il est en ce moment ; ce n’est pas ça. Il manœuvre avec la régularité d’une machine.
    — Un robot mendiant ?
    Le jeune avait tout de suite saisi.
    — Ça paraît absurde.
    — Oui. Non ?
    Le train se remplissait à chaque station, et l’atmosphère devenait irrespirable. Il se demanda comment le mendiant ferait pour respecter son modèle : une voiture par trajet.
    — D’après mon calcul, reprit-il, à la huitième station la dernière voiture sera arrivée, ce qui l’obligera à prendre un train qui descend ou le prochain allant dans la même direction que celui-ci.
    — Vous êtes sûr de ce que vous dites ? Écoutez, vous, je ne vous connais pas. Vous pourriez être un de ces cinglés prêts à n’importe quoi. À moi le mendiant ne m’a rien fait ; est-ce que je dois choisir entre les deux ?
    — Bon, je te demande pardon.
    — Non. Ça va.
    Le jeune semblait comprendre qu’il avait été grossier et essayait de corriger sa conduite. Il tendit la main et se présenta :
    — Je m’appelle Julian, je fais ce trajet tous les jours.
    Il sourit :
    — J’étudie dans le centre. Les sciences sociales.
    — Très bien ! Je suis Esteban Gandolfo. Comme tu le vois, je perds mon temps à des foutaises.
    — Vous avez l’intention de le suivre ?
    Le jeune fit un geste imprécis, dans la direction où l’éclopé pouvait se trouver à ce moment-là. La question en impliquait une autre.
    — Je n’ai rien de mieux à faire. J’ai perdu ma femme, il y a deux mois. Arrivé à la maison, je m’assieds sur une chaise et je reste des heures à regarder dans le vide. Quelquefois, je m'en rends compte et j’allume la télévision ; alors je reste des heures à la regarder comme si c’était le vide. Au moins cette affaire, même si c’est encore plus dingue, paraît plus intéressante, tu ne trouves pas ?
    — Je regrette, dit le jeune, mal à l’aise, peu habitué à exprimer des condoléances.
    — Pas de problème. Je m’excuse encore de t’avoir mêlé à tout ça.
    Le jeune ajusta son sac et se disposa à remonter la marée humaine qui recouvrait tout le volume du wagon. Mais il ne réussit même pas à faire cinq pas.
    — Ça va être difficile. Il est bien entraîné.
    — Le mieux, je crois, ce serait que nous l’interceptions dans la huitième station, en dehors du train.
    — Ce serait mieux, oui. Comptez sur moi.
 
    Apparemment, Julian avait décidé de faire confiance à l’instinct du poursuivant. Qu’est-ce qui avait pu le séduire dans la proposition ? Avait-il décelé quelque chose d’intéressant ou était-il l’un de ces types sensés mais qui accrochent facilement ? Esteban se sentait en proie à une série d’émotions. Vu que le mendiant devait se trouver distant de cinq voitures, ils disposaient du délai suffisant pour mettre au point une stratégie. Deux stations. Une et demie, en fait.
    C’est pourquoi ils furent désorientés quand ils s’aperçurent que le mendiant était de retour, avançant difficilement, sans respecter le rythme et les distances et en rabâchant sa litanie :
    — Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande. J’ai eu un accident. Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît.
   — C’est de lui que vous parliez, non ? dit Julian.
    — C’est bien de lui, confirma Esteban.
    Mais quelque chose ne cadrait pas. L’estropié n’aurait pas dû être de retour. Esteban observa que la façon d’agir n’avait pas varié, tout au moins il en avait l’impression. Mais tout ça ne correspondait pas au modèle.
    — Il revient avant la huitième station. Est-ce qu’il se sera rendu compte ? Vous avez dit qu’il parcourait le train dans un sens et qu’à la huitième il changeait de train.
    — C’était une hypothèse. Il semble que ce ne soit pas la bonne.
    Le mendiant était très proche. Il traînait la jambe, le bras pendant, flasque, tenant le même discours et butant toujours sur le mot « accident ».
   — S’il n’y a pas de répétition, il n’y a pas de mystère, dit le jeune. Rien qu’un pauvre infirme qui essaie de gagner quelques pièces.
    — Un moment ! Le bras…
    — Et alors ?
    — C’est l’autre.
    Inopinément, une femme au teint foncé, aux longs cils et à l’air fatigué, parut s’intéresser à la conversation et, sans que personne ne le lui demande, décida d’intervenir :
    — Je l’ai remarqué, dit-elle. Quand il est passé à l’aller, le bras et la jambe estropiés étaient ceux de gauche, et maintenant il traîne le côté droit.
    — Exact ! »
 
    Sans trop approfondir, Esteban avait tiré quelques conclusions préliminaires : il y avait deux mendiants, pratiquement identiques, qui parcouraient le train en sens inverse. Chaque mendiant était seul, mais le programme n’était pas : une voiture par station. Il se conformait aux décisions d’un opérateur qui le manipulait en le téléguidant. Ce qui expliquait le changement du bras et de la jambe estropiés.
    Absurde ? Pour le moment, il n’avait pas de meilleure explication. Julian et la femme paraissaient sur la même longueur d’onde et échangeaient leurs points de vue, en spéculant sur le cas du mendiant.
    — J’irai plus loin, disait-elle. Je pense que ça n’est pas un être humain.
    — Est-ce que vous l’avez vraiment cru ? demanda Esteban. Sérieusement ?
   — C’est idiot, non ?
   — Pas du tout. J’ai perçu ou j’ai cru percevoir quelque chose de semblable.
   — Chut ! fit Julian. Le voici. Abordons-le. Qu’est-ce qui pourrait se passer ?
   — Voilà ! Sortons-le de sa routine.
    Sans hésiter, Esteban tira un billet, et non des pièces, de la poche intérieure de sa veste et le mit sous le nez du mendiant. Celui-ci leva la main gauche pour prendre l’argent tout en récitant le remerciement de rigueur :
    — Que Dieu vous bénisse…
    Mais le billet avait disparu, escamoté par un simple mouvement du poignet. Il n’y eut pas d’expression de surprise chez le mendiant, mais un étrange sifflement aigu, comme si une valve avait libéré de l’air comprimé.
    — Une réponse, et l’argent est à vous.
    — Qu’est que vous lui faites ? dit une femme âgée aux cheveux blancs. Ne soyez pas cruel. Donnez-lui l’argent et laissez-le tranquille. Ne le provoquez pas. C’est un pauvre infirme !
    — Y a personne qui m’envoie. C’est pour moi que je demande.
    — Il ment ! C’est une machine à mendier.
    — C’est pour moi que je demande. J’ai eu un accident.
    — Je n’ai jamais vu ça ! reprit la femme âgée, furieuse. Ne le faites pas souffrir ! Il faut être un beau salaud…
    — Il mendie pour une entité qui nous est étrangère, pour des motifs que nous ne connaissons pas. Ce n’est pas un être humain.
    — Qu’est-ce que vous dites ? De quoi parlez-vous ?
    Un homme portant l’uniforme vert et jaune d’une entreprise de nettoyage avança vers Esteban dans l’intention de le frapper. Involontairement, la foule l’empêcha de l’atteindre. Mais quelques personnes commencèrent à prendre fait et cause pour l’infirme. Celui-ci, pour un observateur, était victime d’un sadique, d’un dément ou de pire encore. Jusqu’à la femme aux longs cils et à Julian qui commençaient à regarder ce dernier avec méfiance, se demandant s’ils n’avaient pas pris le parti des méchants. Est-ce que ce type n’était pas déjà détraqué avant, ou bien venait-il de disjoncter ?
    — Laissez-le ! Vous ne croyez pas qu’il est déjà assez à plaindre ? intercéda une femme enceinte. Vous ne savez pas ce que c’est que le respect.
    Un puissant chœur de protestations s’éleva, se mêlant aux bruits du train qui continuait sa marche, étranger au conflit survenu à l’intérieur.
    — Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît.
    — Qu’on appelle le garde ! cria un homme de grande taille, obèse, au crâne rasé et à l’épaisse moustache noire. La sécurité ! La sécurité !
    — Attendez ! dit Esteban coincé contre l’une des portes automatiques. Il risquait fort de se voir projeté sur le quai si le train s’arrêtait. La pression de la foule allait en augmentant, et lui, les mains levées, ne parvenait pas à convaincre qui que ce soit. Bien au contraire.
    — Je ne veux pas faire de mal à l’infirme. Mais écoutez-moi. Il se passe quelque chose de très bizarre avec cet homme. Tout ce qui m’intéresse, c’est de chercher à comprendre. Eux aussi s’en sont aperçus, ajouta-t-il en désignant Julian et la femme au teint foncé.
    — Faut que vous m’aidiez. Un peu d’argent, s’il vous plaît.
    — Pas moi, objecta le jeune. Je l’ai simplement suivi, par curiosité.
    La femme gardait le silence, elle avait épuisé ses arguments, et la lassitude reprenait le dessus.
    — Y a personne qui m’envoie, reprit obstinément le mendiant.
    Le train s’était arrêté dans une station, mais les portes ne s’ouvraient pas. L’arrêt se prolongeait plus que prévu, et il n’était pas absurde de penser que l’incident était parvenu à la connaissance du personnel de sécurité qui allait s’organiser pour intervenir. Le temps s’écoulait, et Esteban ne savait plus quoi faire. Par chance, l’agressivité de la foule, dans la tension de l’attente, avait décru. Mais rien ne garantissait que la violence ne se déchaînerait pas au moindre prétexte.
    — Dans le premier wagon, cria quelqu’un, y a un mec qui cherche des crosses au Pingouin !
    Le Pingouin. C’était le nom qu’ils lui donnaient ? À cette idée, Esteban éprouva tout d’abord un certain amusement, mais il ne tarda pas à réaliser qu’on l’accusait à tort d’un comportement abusif. Les gens s’écartaient de lui et le regardaient avec dégoût, appréhension et réprobation. C’était l’occasion. Il arracha le sac à Julian et, tenant les courroies à deux mains, il le projeta sur la tête du mendiant alors que celui-ci répétait pour la énième fois sa rengaine :
    — J’ai eu un accident.
    — Tu vas en avoir un autre ! hurla Esteban.
    Le sac frappa, la tête se détacha, vola comme un météore, effleurant au passage toute une rangée de poignées qui émirent un tintement musical. Le corps du mendiant, échappant à tout contrôle, se mit à tourner. Une pluie de plaques, de composants, de condensateurs, de résistances et bien d’autres choses encore s’abattit sur les occupants de la voiture. Un flot absurde de vis et de rondelles roula sur le sol de la voiture.
    — Un peu d’argent s’il vous plaît, suppliait encore le corps décapité.
    Esteban en déduisit que le contact se trouvait quelque part sous l’aisselle. Mais cette remarque passa au second plan quand il s’aperçut que presque tous les voyageurs se jetaient sur les composants perdus par le mendiant, et que d’autres, plus hardis, le démembraient pour s’emparer des bras et des jambes. À l’autre bout du wagon, l’employé du service de nettoyage vêtu de vert et de jaune exhibait triomphalement la tête et s’imposait par son physique à ceux qui essayaient de la lui arracher. Quand il eut l’assurance que tous reconnaissaient son droit, il dévissa sa propre tête et se mit en demeure de la remplacer par celle du mendiant.
    — Elle est de la dernière génération ! s’écria-t-il, enthousiaste.
    Cette victoire fut saluée par des applaudissements nourris. La majorité des voyageurs se désintéressaient d’Esteban qu’ils étaient sur le point de lyncher quelques instants plus tôt et s’employaient à comparer et soupeser les pièces récupérées. Du mendiant, il ne restait que le morceau de tronc d’où provenait le son et que, curieusement, personne n’avait revendiqué. Esteban se pencha et put entendre, bien que le volume fût maintenant très faible, à la limite de l’inaudible, la supplique immuable :
    « … C’est pour moi que je demande… »
    Les portes s’ouvrirent enfin, et la foule s’écoula sur le trottoir.


FIN


© Sergio Gaut vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

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Nouvelles

De Mort naturelle

Le Cercle
 

04/06/04