Antonio Bellomi
Né à Milan, en 1945, Antonio Bellomi œuvre depuis plus de quarante ans dans tous les domaines de la SF, comme écrivain, traducteur, anthologiste, responsable de collections. Il a collaboré à toutes les revues italiennes les plus importantes dans ce domaine, mais aussi dans d'autres genres. Nombreux sont ses textes de SF qui ont paru à l’étranger. Il est l’auteur de plus de 300 récits.


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Le Déclin de la Terre

Antonio Bellomi


À Charles-Noël Martin

   Il lui semblait qu'un temps infini s'était écoulé avant qu'il ne reprenne vraiment conscience. Il recouvrait les sens petit à petit, comme émergeant d'un profond sommeil qui l'aurait anéanti. J'y suis arrivé, pensa-t-il. Et une grimace contracta involontairement son visage, le libérant de la tension nerveuse qu'il avait accumulée durant les longues heures précédant son départ.
   Il était allongé sur le dos. Une combinaison argentée modelait étroitement son corps et un casque recouvrait sa tête. L'habitacle était étroit. Il avait l'impression d'être allongé dans un tube métallique légèrement plus large que lui. D'innombrables boutons et cadrans constellés de mouchards recouvraient ce qui, pour lui, représentait le plafond et les murs.
   Sa seconde pensée fut pour les appareils. Il leur jeta un coup d'œil anxieux, mais fut aussitôt rassuré : tant que les mouchards clignoteraient dans le vert, il n'aurait pas à se préoccuper. Il se relaxa. Il n'avait rien à faire. La route avait été calculée et son voyage s'accomplirait automatiquement. Il devrait s’activer plus tard.
   Il appuya sur un bouton et le cadran de télévision lui permit d'observer la Terre.
   Mais ce n'était pas la Terre qu'il avait eu l'occasion de voir à plusieurs reprises ; la Terre aux vertes collines, aux prés en fleurs, aux ruisseaux limpides. C'était un pauvre spectre de l'antique gloire !
   La guerre avait été brève. Ridiculement brève et en même temps ridiculement mortelle. Désormais, il était inutile de faire retomber la faute sur les autres. Chacun avait joué son rôle et chacun avait reçu ce qu'il méritait. Le résultat avait été le même pour tous. Il n'y avait eu ni vaincus ni vainqueurs. Des morts. Une longue rangée de morts gisant dans un désert aussi grand que le monde.
   Il soupira. Un long soupir triste qui résonna comme un glas funèbre dans son casque.
   Il brancha la radio pour se mettre en communication avec sa base, mais une cacophonie terrible le fit sursauter. Il traversait une zone particulièrement radioactive et toute tentative de communication serait vaine. Il débrancha la radio pour mettre fin à ces crépitements irritants et contrôla la route. Tout allait bien. Comme prévu.

*

   Le silence absolu qui l'entourait lui rappela soudain qu'il se trouvait seul, dans l'espace. Il avait l'impression d'être nu, hors du monde et de la réalité, dans un lieu où le temps n'existait pas, où le passé et le présent se confondaient en une mer de souvenirs.

   3 JUILLET 1997
   Une journée comme tant d'autres. Les enfants qui couraient vers l'école, les femmes qui jacassaient dans les supermarchés.
   Puis la première bombe.
   Sa femme était entrée, l'air terrorisé.
   — Daniel !
   Terrorisée, incapable de prononcer une phrase entière.
   — Daniel... Daniel... Daniel...
   Il l'avait caressée mécaniquement, passant la main dans ses cheveux... Un geste inutile de réconfort.
   — Ce n'est rien, calme-toi.
   Quinze jours dans les abris. Un abri dans le jardin qui avait coûté mille dollars, mais qui avait été très utile. Et chaque jour la radio croassait :
   — Le gouvernement a pris toutes les mesures de précaution et invite la population...
   — Ici Radio Washington.
   — Ici Radio Moscou.
   — Ici Radio Pékin.
   et encore :
   — Ici Radio...
   Puis les voix avaient cessé. L'une après l'autre, comme si un invisible farceur avait détaché, jour après jour, une prise de courant.
   Après la destruction, la paix. Le silence de mort qui s'était étendu pitoyablement sur le monde.
   Et un jour, une jeep blindée et protégée contre les radiations atomiques était arrivée.
   — Pilote Daniel Sarn ?
   Un long voyage. Une base de missiles, presque déserte et pourtant très active. Les présentations. Le visage angoissé de sa femme.
   — Que veulent-ils, Dan ?
   — Je ne le sais pas encore.
   Phrases entrecoupées. Fragments de conversations craintives.
   — La Terre est entièrement souillée.
   — Impossible de survivre.
   Et finalement l'entrevue avec Warner, le commandant de la base.
   — Vous savez qu'il y a, depuis longtemps, un vaisseau spatial en orbite autour de la Terre, nous construisons actuellement une fusée monoplace pour le rejoindre.
   — Alors je...
   — Exact. Vous la piloterez et vous reviendrez nous chercher avec un des deux cargos qui se trouvent sur le vaisseau.
   — Et s'il n'est pas terminé ?
   — Nous savons qu'il l'est.
   — Alors, dans ce cas, pourquoi n'est-il pas sous contrôle ?
   — C'est un mystère. Personne n'a jamais répondu à nos appels-radio… Il faut y aller et voir ce qui se passe.
   — Et puis ?
   — Ce sera le voyage inaugural du vaisseau.
   — Destination ?
   — Mars.

   Plus tard, une voix discordante mais toutefois compréhensible résonna dans l'habitacle :
   — Ici base Apollo appelle pilote Daniel Sarn. Ici base Apollo appelle pilote Daniel Sam. Ici base...
   Il tourna l'interrupteur en vitesse.
   — Ici pilote Daniel Sarn à base Apollo, je vous entends bien malgré quelques troubles. La route se poursuit selon vos calculs. À vous...
   Il entendit quelques sons bizarres. On aurait dit des cris de joie. Il vit mentalement la scène : un groupe de personnes avec les nerfs à fleur de peau, agrippées au transmetteur, prêtes à réduire l'opérateur en bouillie si jamais il perdait le contact.
   La voix de l'opérateur radio fut remplacée par celle de Warner. Il semblait excité.
   — Compliments Sarn, nous savions bien que tu y arriverais !
   Sarn eut un sourire incroyablement amer. C’était facile de parler ainsi maintenant. Mais pourquoi n'avait-il pas parlé avant, quand la radio avait dû être réparée, quand les tuyères d'échappement de la fusée ne fonctionnaient pas normalement ? Quand il n'y avait pas de carburant ? Quand le pilotage automatique avait dû être remplacé ? C'était tellement facile de dire maintenant qu'ils étaient sûrs de sa réussite.
   Il ravala le tout et dit simplement :
   — Tout devait bien aller, Warner. Nous n'avions pas la possibilité de tenter à nouveau l'expérience.
   Le vacarme provenant de la radio avait diminué, mais il n'avait pas encore cessé totalement. Ceux qui entouraient le transmetteur essayaient de rester calmes, mais en vain. Il percevait par à-coups des exclamations et des phrases entrecoupées qui ne lui étaient pas adressées.
   — Dan, comment vas-tu ? Tout marche bien ?
   C'était sa femme. Il la tranquillisa.
   — Tout va bien, Leigh. Au départ, je me suis évanoui car je n'ai pas pu avoir une combinaison spéciale, mais c'était prévu et le vol continue normalement. Ne te préoccupe pas. Tout ira bien jusqu'au bout.
   Puis Warner parla à nouveau :
   — Tu te souviens de ce que tu dois faire, Sarn ?
   — Parfaitement. Je dois revenir avec un des cargos pour vous emmener. Vous croyez donc que je peux l'oublier ?
   La voix de Warner était froide et impersonnelle, comme toujours.
   — Ça pourrait arriver. L'esprit humain est faible, très faible, et un rien peut le faire dérailler en de telles circonstances.
   Logiquement, il avait raison, mais Sarn se rendit compte que tout cela était aussi une absurdité. Surtout parce que, parmi ceux qu'il devait sauver, il y avait Leigh. Et il ne pouvait pas l'oublier.
   — Sarn...
   La voix fut interrompue par une série de bruits secs et violents qui lui crevaient le tympan. Il détacha les écouteurs et ne s'en préoccupa plus. Cela aussi avait été prévu. Il se trouvait exactement au-dessus d'une zone radioactive. La communication reprendrait à la sortie de cette dernière.

   Après le vacarme provoqué par la radio, le silence régnait à nouveau dans l'habitacle. Il ressentit une étrange sensation d'abandon, comme ça ne lui était jamais arrivé auparavant. Sans doute parce qu'il savait que, derrière lui, il y avait des centaines de postes d'observation, de cerveaux électroniques, de techniciens et de simples hommes qui l'accompagnaient silencieusement, alors que maintenant il n'y avait plus qu'un groupe réduit de survivants, littéralement impuissants pour l'aider.
   La Terre paraissait plus sanguinolente que jamais à travers le hublot ; il tourna un bouton et tout, même l'espace, sur l'écran de télévision, pivota. Il se sentit plongé dans la lumière froide et égale des étoiles.
   Le spectacle n'était pas nouveau, mais le revoir dans des circonstances si douloureuses était, sans aucun doute, différent, presque réconfortant.
   — Idéaliste, murmura-t-il avec mépris, je suis un stupide idéaliste qui se laisse charmer par une poignée de feux dans le ciel. Et je ne pense pas qu'il y ait d'autres mondes où peut-être la guerre flambe et l'atome rend la terre stérile. Où d'autres stupides hommes veulent rejoindre les étoiles, et se déchirent entre eux sans imaginer que l'univers est dégoûtant et laisse, derrière sa face luisante, les meilleures choses pourrir dans la haine.
   Mais dans son for intérieur quelque chose murmura :
   Ce n'est pas vrai. L'univers n'est pas pourri, c'est l'homme qui est pourri et qui a contaminé le monde.
   Il resta là, immobile à observer les étoiles, pendant qu'elles clignaient sur lui comme les yeux innombrables d'un énorme animal. Il se sentit réconforté.
   Et l'homme jaillira à nouveau de ses cendres.
   — Et l'homme jaillira a nouveau de ses cendres, répéta-t-il en accord avec la voix qui montait du fond de son cœur.
   « Idéaliste », se dit-il à nouveau. Mais sans mépris. Oui, idéaliste, et comme tel il ne pouvait pas accepter que sa race disparaisse aussi stupidement. Il s'enivra d'étoiles. Il laissa ses pupilles se baigner de leur lumière resplendissante, comme le mirage du salut. Alors il se sentit régénéré et se considéra comme le sauveur de ses semblables.

*

   Il brancha la radio et appela de nouveau la base.
   — Ici Sarn. Les appareils indiquent que je suis aux trois-quarts de la route, en parfaite synchronisation avec le tableau de marche. Confirmez.
   L'opérateur radio devait être seul car sa voix était moins formelle que d'habitude.
   — O.K. Sarn. Tu suis l'horaire exact de notre tableau. Aucun incident ?
   — Rien. Du moins jusqu'à maintenant. » Il fit une pause. « Comment se fait-il qu'il n'y ait personne dans la salle ? »
   La voix de l'opérateur devint évasive :
   — Rien de grave.
   Mais elle sonnait faux. Il y avait quelque chose de louche. Il s'en était rendu compte tout de suite. C'était déjà bizarre que personne ne soit resté près de la radio pour avoir des nouvelles de la fusée dont dépendait leur salut.
   Il insista :
   — Que se passe-t-il ?
   — Rien, Sarn.
   Il mentait. Mais pourquoi ?
   Sa voix devint menaçante. C'était lui le plus fort, pour l'instant.
   — Je veux savoir ce qui se passe, dit-il d'une voix qui n'admettait aucune réplique.
   La voix de l'opérateur faiblit :
   — Je ne devrais pas te le dire, mais nous avons subi une attaque en masse par une bande de désespérés. Nous les avons repoussés avec les armes, comme des chiens galeux.
   — Des chiens galeux ! répliqua Sarn en colère. À ce point-là, maintenant ! Je voudrais vous voir, vous tous, là, dehors, à regarder partir ceux qui ont la chance de pouvoir le faire. Imbécile !
   — Sarn...
   — Va au diable ! Vous n'êtes que des monstres. Vous saviez très bien qu'il y aurait de la place sur l'astronef pour tout le monde. Mais vous ne vouliez pas. Dites-le franchement ! Avec eux en plus, le commandement vous aurait échappé.
   — Sarn, fit l'opérateur d'une voix fatiguée, écoute-moi. Nous ne pouvions absolument pas. Ils ne portaient même pas la combinaison anti-rads et devaient être contaminés jusqu'à la moelle. Nous ne pouvions pas prendre un tel risque.
   Sarn attendit quelques instants avant de lui poser l'autre question :
   — Et Leigh ?
   L'opérateur sembla soulagé.
   — Elle va bien. Nous n'avons eu aucune perte. Nous étions bien protégés.
   — Pourquoi ne voulais-tu rien me dire ?
   — Ordres de Warner, dit l'homme sur la Terre, content de se décharger d'une responsabilité. Il pensait qu'il valait mieux te cacher nos ennuis. Il craignait un éclat de colère dangereux.
   En effet, il s'en était fallu de peu.
   — Oui, c'est vrai ! Vous tenez beaucoup à ma santé mentale, dit Sarn ironiquement. D'autre part, je vous comprends. Mais Warner, en bon militaire, ne connaît rien à la psychologie.
   — Il vaut mieux que tu ne dises rien, fit l'opérateur. Je ne voudrais pas avoir d'ennuis avec Warner.
   — Sois tranquille...
   Il débrancha la radio et ouvrit le hublot sur les étoiles.


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23/03/07