La nouvelle



   Ça marchait pas encore dans les bois. C'était pas né. On ne peut pas dire que ça existait. C'était informe, squameux, gélatinant, plus que supercool et pire que peau sans support osseux. En fait, c'était à peine viscéral.
   C'était pas encore animal, pas encore animé d'une quelconque parcelle d'intelligence ; ça survivait tout juste dans des ondes nutritives mal définies. C'était béat, mou et lourd comme une tonne de noyés. C'était glauque et transparent, dans des teintes rouges et rosâtres. Un gigantesque paquet de viscères mal emballés.
   On se demande par quel mystère ça pouvait se déplacer, comment ça se mettait en branle et quel invisible mécanisme remuait une telle masse. Ça n'avait pas de nom, pas de sexe, et pas encore d'odeur. En fait, ça se laissait plutôt aller au gré des courants verdâtres, pollués et gaillardement moussus des égouts parisiens. Par les sombres dédales des réseaux abandonnés de l'avant-guerre que fermaient de lourdes grilles cadenassées de rouille et de déchets rébarbatifs, ça symbiosait tranquille sous l'œil indifférent des rats. Loin des équipes de fouilleurs de merde, loin du bruit et de la fureur de la capitale de notre beau pays. Ça ignorait la vie, ça méconnaissait totalement les sentiments humains, la conjoncture socio-économique et culturelle, le Sida ou les Médias ; ça n'avait vu aucun film de Woody Allen, lu aucun roman de Philip K. Dick. Ça ne militait pas, ça pratiquait l'attentisme à outrance ; ça causait pas non plus. C'était ni homo, ni hétéro, ça baisait pas et ça produisait pas.
   Et puis, un beau jour (façon de parler car, dans cet enfer nauséeux, aucun rayon de soleil ne se risque plus), on ne sait comment, crac ! Ça prit conscience, d'abord confusément, que ça ne pouvait plus durer, que ça avait fait le tour de la question et que ça tournait en rond.
   À la manière d'une pieuvre gigantesque, ça développa des pseudo-pseudopodes partout dans le désordre le plus complet et par tous les canaux. Ça racla les fonds boueux, ça remua la vase, tout au désespoir de ne ramener aucune information nouvelle, aucune scorie, aucun reste d'autre chose. Ça fut pris de claustrophobie, de délire paranoïaque, de pulsions de meurtre, de folie suicidaire, de fantasmes freudiens incontrôlés, de convulsions épileptoïdes. Ça connut sa première crise de croissance. Ça décida de construire son utopie tout seul, tout de suite-ici et maintenant, et de s'autogérer.

   Ça progressait vite, comme décuplant ses forces à chaque intégration chimique, merveilleuse thérapie à sa triste solitude, à son désœuvrement. Ça avait largement dépassé le stade d'Usine d'Epuration des Eaux Usées ; ça pulsait désormais dans des courants totalement purs et cristallins, brassant d'énormes masses d'informations relatives à la température, à la pression. À l'écoute de la plus petite transformation, de la plus infime agression de son écosystème, ça agissait au milliardième de seconde pour rétablir l'équilibre en péril. Ça vivait en totale harmonie avec soi.
   Ça remontait lentement vers la surface, à travers des canaux semble-t-il plus structurés, moins sales et plus riches en azote, en oxygène et autres composants nouveaux. Ça découvrit la lumière avec émerveillement, puisant dans cette nouvelle source d'énergie une force plus grande, un appétit encore plus démesuré, un amour véritable pour tout ce qui bougeait, une intarissable soif de connaissance.
   Ça ignorait tout de son passé, ça ne se retournait jamais. Ça avançait. Rats, poissons, mollusques et insectes divers lui arrachèrent des spasmes de bien-être. Ça se plut à les observer dans leurs étranges déplacements qui demeurèrent malgré tout totalement incompréhensibles. Ça les décortiqua méthodiquement, mais ne trouva dans leur structure interne aucune originalité. Si ce n'est, peut-être chez les rats, un embryon de centre moteur, le reste était dépourvu d'intérêt et disparut aussitôt dans sa périphérie.

   Il était désormais une eau claire, riche de milliards d'expériences qui progressait sans cesse vers la lumière et l'absolu. On eût dit qu'il souriait parfois, tant il évoquait les rivières de montagne aux toutes premières aurores du printemps, celles calmes et sereines et qui appellent les gorges assoiffées par une longue marche. On lui eût donné son corps nu sans confession, sa fatigue d'une longue journée, tant il semblait apaisant, plein de jeunesse et de clarté opalescente...
   « Hé, René ! T'as vu comme la flotte est claire ici ? Merde, on voit le fond !
   — Ouais, c'est bizarre. En quinze ans de métier, j'ai jamais vu un truc pareil...
   — J'ai presque envie de me baigner. Pas toi ? »
   René, l'ancien, ne se mouille pas :
   « Moi, tu sais, hein... Boulot-boulot ! On est payés pour nettoyer et pour signaler au patron les zones à rénover. Et puis, c'est dangereux ici. Je ne te conseille pas de quitter ton équipement ; y'a des copains qui se sont fait virer pour moins que ça.
   — T'as certainement raison. Faudra signaler cet endroit à la Surveillance Chimique. »

   Il avait senti la présence des deux êtres. Intuitivement, Il savait que leur encombrant équipement, leur harnachement barbare et hétéroclite, n'excusait en rien leur lourdeur d'esprit. Il y avait des choses plus confuses qu'il ne parvenait pas encore à saisir de façon satisfaisante. Dans la lumière déclinante des lampes-torches, il attendit avec patience le premier vrai contact.
   En fait, ni René, ni son jeune compagnon, ne signalèrent leur stupéfiante découverte. Le premier avait oublié ; quant au second, il avait dans l'idée de revenir plus tard sur les lieux, seul si possible, pour y accomplir quelque mystérieuse folie. En observant de près la surface, il lui avait semblé que l'eau s'était tout à coup animée, reflétant de lui-même une image totalement inconnue. Il avait alors eu l'impression de sentir une présence à la fois trouble et fascinante. Pourtant, il n'en avait soufflé mot à René qui flippait déjà bien assez dans son coin.
   Jean se complut à évoquer les légendes de marins qui parlent de bateaux fantômes et de fées corallines, de chants pleins d'harmonie qui appellent les esprits téméraires et les charment pour leur perte. Leur perte ou leur salut ? Cette question demeura sans réponse, car il revint trop tard : le bateau avait levé l'ancre depuis plusieurs jours, et la légende battait pavillon vers des lieux moins obscurs. Au point dit « 206.B », il ne trouva, à son grand désespoir, que merde et foutre de société moderne. Lui qui quêtait le rêve ne rencontra que délires intestinaux et déliquescences troubles où s'ébattaient de molles sirènes détergées et quelques bribes de pouvoir chosiste. Dans les eaux mortes grouillaient des pensées tristement grises en forme de sommeil éternel. Plonger dans cette soupe était tout à fait hors de question. Jean crut avoir rêvé. Il en parla à René, mais sans succès :
   « Tu sais, on est pas payés pour réfléchir, hein ? De toute manière, moi j'ai une petite tête, alors... »

   Par un heureux concours de circonstances historiques, Il s'ébattait gaillardement dans les eaux intelligentes du fleuve Seine, entre le Pont Neuf et celui dit des Arts. On peut dire qu'il n'avait absolument pas eu conscience de l'amour de Jean, tant les sentiments humains lui étaient inconnus. De même l'existence des 600 ouvriers de la Station d'Epuration d'Achères qui venaient de se mettre en grève pour une modeste prime de 350 Francs par mois. Il n'était pas, non plus, le moins du monde mobilisé par le sort des milliards de bactéries mange-merde condamnées, par voie de conséquence, à la famine et au chômage technique. C'est dire combien la dialectique dominant/dominé relevait d'une analyse totalement étrangère à ses aspirations.
   Dans le flot de deux millions de mètres cubes d'eau d'égouts, il pouvait à loisir faire les quais, mirer les arches séculaires, s'encanailler de quelque découverte de noyé, percer le cycle jour-nuit en même temps que celui des saisons.
   Dès lors, il ne fut pas rare, en cette période chaude de l'année, de voir flotter, entre deux eaux, des carcasses de chiens, des squelettes humains, voire des restes moins identifiables d'animaux plus volumineux...
   Il ne pouvait cependant répéter des expériences identiques. Quand il eut démonté un à un les mystères de ces structures carnées, même les plus complexes et les mieux organisées, il resta sur sa faim. Il leur manquait à toutes l'étincelle d'autre chose ; c'était comme si la progression en elles s'était irrémédiablement arrêtée. Cette hypothèse trouva plus tard confirmation lorsqu'il lui fut donné de pouvoir observer des structures vivantes. Mais n'anticipons pas... Certes, ces formes évoluaient, mais dans le sens de la dégradation, de la simplification, et vers la molécule, vers l'atome, vers le Rien.
   Les créatures semblaient priser la proximité de l'élément liquide qui était son milieu. Il formula l'hypothèse que leur fréquentation des lieux n'était fonction que de la température et du degré d'humidité. Les créatures restaient cependant hors de sa portée ; seules celles en voie de simplification et inertes dans leurs fonctions les plus élaborées prisaient un contact absolu de don informatif, mais elles étaient infiniment moins nombreuses. La masse liquide tout entière réduisait son action, l'emprisonnait dans un permanent retour au connu. Il fallait trouver une issue.

   Il faut dire que les bords de la Seine n'encourageaient personne à la moindre trempette. Parisiens de longue date, Christophe et Cécile qui lézardaient sur le quai avec quelques copains, apportaient toujours leur eau. Et tout le monde de s'asperger copieusement, en slip, en maillot ou à poil carrément, et de pousser des cris piailleurs en désignant les traînées argentées de mazout, les mousses jaunâtres plus que suspectes qui évoluaient à deux pas.
   Allongée dans une flaque de soleil, Tania égrena quelques accords sur sa guitare. Jeanne alluma un pétard.
   « Fais gaffe, rigola Cécile, y'a peut-être un flic-grenouille dans les parages ! »
   Moue dubitative de Jeanne :
   « Ça m'étonnerait. La police n'est jamais là quand il faudrait, c'est bien connu, ma bonne Cécile. Eh... oui. »
   En fait de trip, ça allait être saignant, même sans l'ombre d'un képi ! C'est Éric qui, tout à coup, se mit à gueuler comme un porc qu'on égorge. Il se mordait les poings, se tordait sur le pavé et ruait dans tous les sens en projetant du sang vers ses amis complètement paniqués. Les curieux rappliquaient en courant. Puis il se détendit d'un seul coup. Raide. Éric n'avait plus de pied gauche.
   Il reçut une masse nouvelle d'informations au sujet des créatures. Mais ces données se révélèrent insuffisantes et morcelées quand il les confronta à celles recueillies antérieurement sur les cadavres des noyés. Ces créatures, dont la température avoisinait la sienne, étaient attirées par lui. Pourtant, elles semblaient refuser le contact de l'eau où il était absent. Quand il avait poussé vers le bord une partie de lui-même, l'une d'entre elles lui avait fourni des données. Mais trop peu !
   S'il s'était mobilisé entièrement, peut-être la créature se serait-elle totalement livrée à lui. Il fallait renouveler l'expérience sur un autre point de la berge.

   « Quelle chaleur, souffla Hubert. Je vous préviens que si ça continue, je pique une tête dans la Seine illico ! » lança-t-il à l'adresse de Nora qui gisait corps et âme au cœur d'un transat, sous les branches molles d'un saule éploré. On était dans la banlieue bourgeoise de Saint-Cloud où Hubert, brillant avocat de 36 ans, marié à Nora et abonné à « Valeurs actuelles », avait acheté une villa très chouette avec parc arboré.
   Nora abandonna un moment la lecture du dernier Kundera pour se confectionner un whisky soda bien frappé. Et puis, tout d'un coup, un bruit de plongeon, un cri et hop ! Plus d'Hubert.
   La jeune femme s'enfila le whisky sec et, nageuse émérite, plongea presque nue à la rescousse de son infortuné mari. Elle s'étonna de l'inhabituelle transparence de l'eau avant de disparaître totalement.
   L'onde était pure et merveilleusement bonne. Et bleue, plus bleue que la mer des Caraïbes ou de Nouvelle Calédonie. Nora avait rejoint Hubert et tous deux se tenaient par la main comme à l'époque de leurs glorieux débuts. Avant de perdre conscience, ils avaient perçu un immense appel dans leur chair extasiée. Leurs poumons s'étaient emplis de concert, avides d'interdit. Ils n'avaient plus de corps, plus de cerveau. Ils étaient entrés en Lui et formaient désormais un tout indissociable. Ils étaient Lui. Nettoyés du poids social. Symboles de Vie.

   Il avait fait la synthèse globale des deux créatures. Remontant leur histoire après avoir bloqué en elles le processus irréversible de dégénérescence, il avait exploré leurs veines, leurs muscles, leur système nerveux, le moindre de leurs neurones, la plus infime de leurs milliards de cellules.
   Il découvrait la pensée, l'imagination, les processus neurochimiques, les hormones, la mémoire et toute la gamme des sentiments humains, la sexualité, la reproduction. Il puisa dans les gènes la richesse de l'espèce sur des milliers d'années. Il comprit le phénomène de la Vie et, par le microcosme, eut accès aux notions d'Univers et d'Origine. Parti lui aussi d'une cellule originelle, il avait progressé de façon totalement différente. Poussé par la seule soif de savoir, sans temps mort, il n'avait pas quitté le milieu aqueux. Il comprit aussi qu'il était le produit des déchets et de la pollution des hommes et qu'il devrait, pour poursuivre son œuvre, traiter avec cette race égoïste et bornée. Ou bien l'utiliser comme vecteur évolutif.
   Il fallait pénétrer à l'intérieur de corps humains vivants, dans leurs mécanismes de vie les plus intimes pour les transformer. Il lui fallait remonter aux sources, à contre-courant, vers le liquide qui le baignait, vers l'amont, vers les sources du fleuve Seine...
   Ce qui fut fait en moins d'une seconde. Il était ce liquide frais jaillissant des rochers, ses sources ; il était les crues souterraines dans la montagne, les poches d'eau glacée et les ruisseaux invisibles dans le ventre des collines. Il était l'eau des cures thermales, l'eau minérale mise en bouteilles par millions de litres pour la consommation des villes et des campagnes. Il étanchait la soif des malades, des sportifs, des gens sains et celle des nouveau-nés. Mais surtout celle des femmes enceintes. Par un système complexe d'échanges vitaux entre mère et fœtus, il avait accès à cet être humain en gestation. Il était lui et pouvait le transformer, le modeler à sa guise, inscrire une évolution différente dans son soma et son programme génétique.

   Il fécondait le fœtus, lui imprégnant sa marque pour les siècles de l'Humanité à venir…



FIN


© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

Sous la neige

21/07/09