Sergio Gaut Vel Hartman
Sergio Gaut Vel Hartman

Né à Buenos Aires en 1947. Auteur très prolifique (160 nouvelles et 4 romans), il a publié de nombreux récits dans des revues du monde entier. Il a créé et dirigé la revue Sinergia et a ensuite dirigé la revue Parsec. La présente nouvelle est inédite en Français.

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    Après que j'aie, tout le dimanche, ressassé les difficultés d'une université en chute libre, la pire nouvelle que je pouvais recevoir un lundi, à huit heures du matin, était celle qu'apportait Elba Trazio, ma secrétaire particulière et conseillère - âge indéterminé entre soixante et quatre-vingt ans.
    — Comment, il est mort ? Comme ça ? Mort ? Comme meurt n'importe quel mortel ?
    Elba haussa les épaules :
    — Il est mort, dur comme une pierre. Je me suis permis de le toucher.
    La mort peut survenir comme un soulagement, et, d'autres fois, comme l'accomplissement d'une Règle supérieure que l'on doit accepter ou dont on doit se réjouir. Il n'est pas exagéré de la qualifier de Grande Dame. Ça peut être une bénédiction ou une malédiction. Mais elle n'efface pas tout, et, si elle est omnipotente, il reste possible de s'y préparer. Tandis que ces pensées me trottaient dans la tête, Elba basculait tantôt sur un pied tantôt sur l'autre, peut-être parce qu'elle avait envie d'uriner et n'osait pas le dire, peut-être parce qu'elle ne m'avait pas encore craché la plus mauvaise partie de la nouvelle.
    — Allez-y ! Quoi d'autre ?
    — Il est en train de s'écailler.
    — De s'écailler ? Que voulez-vous dire ?
    — Ce que je viens de dire : il commence à s'écailler, comme s'il était en pâte feuilletée.
    J'insiste : un lundi à huit heures du matin ; l'orgueilleuse Université des Etudes Avancées tombée à son niveau le plus bas de recrutement et de crédibilité, deux litres de scotch circulant dans mes veines - sans permis de conduire - et produisant leurs effets, enfin la meilleure chance de notre histoire qui fondait comme une glace vanille et chocolat au soleil de l'Equateur, à midi tapantes.
    — Bon Dieu !
    Il ne restait qu'une consolation : ne pas être soumis à la torture par des terroristes afghans. La torture consistant alors à obliger Elba à se déshabiller devant moi.
    — Qu'est-ce qu'on fait ? a demandé Elba avec son sens habituel de l'efficacité.
    — On est sûr qu'il est mort ?
    — Absolument. Le docteur Viktorsen a procédé à toutes les vérifications.
    — Qu'entendez-vous par toutes les vérifications ?
    — Ce qui se fait toujours : le pouls, le cœur, les pupilles.
    — Ce n'est pas un être humain, Elba. Il n'appartient pas à notre planète, vous comprenez ? Ce qui peut être mort pour nous peut ne pas l'être pour eux.
    — Pardonnez-moi, monsieur. Un mort, c'est un mort.
    — Mais il s'effeuille, c'est vous qui l'avez dit. Ça n'est pas normal.
    — Ça paraît absurde et anormal, en plus d'être inexplicable, mais c'est ce qui se passe. De fines pellicules qui se détachent l'une après l'autre, comme des feuilles qui semblent collées. On souffle, il y en a deux, on souffle et, à nouveau, il y en a deux. On recommence à souffler…
    — Arrêtez de souffler, Elba, et dites-moi ce que nous allons faire maintenant.
    — Monsieur, je suis venue pour que vous me disiez, vous, ce que nous allons faire.
    — Vous n'avez pas d'idée ?
    Elba a froncé les sourcils pour donner l'impression qu'elle pensait et a produit la phrase la plus idiote que j'aie entendue de ma vie :
    — On pourrait organiser une veillée funèbre, des obsèques solennelles et un enterrement selon les règles.
    — Elba ! Comment pouvez-vous penser des choses pareilles ? C'est un extra-terrestre ! L'Université des Etudes Avancées a réussi le premier contact du troisième type dans l'histoire, nous tenons un superbe exemplaire venu du cinquième monde de Sirius. Et cet individu vient mourir chez nous comme un vulgaire canari dans sa cage. C'est tout ce que vous trouvez à dire ?
    — Ce n'est pas tout, a repris Elba s'imaginant que sa remarque suivante allait m'impressionner par sa pertinence et sa profondeur.
    — Premier contact du troisième type avec un individu de la cinquième planète de Sirius qui devait nous mener tout droit au septième ciel…
    Elle a porté la main devant sa bouche et a émis un rire aussi sombre que l'entrée de l'enfer.
    — Zut ! Vous ne nous aidez pas, Elba. Vous ne vous êtes pas demandée à quoi croyait le Sirien ? Un peu de respect pour sa condition d'extra-terrestre ! Qu'est-ce qui vous permet de croire qu'une veillée funèbre, des obsèques solennelles et un enterrement selon les règles sont les aspirations d'un Sirien mort ? Est-ce que nous le veillons jusqu'à ce qu'il se défasse comme un mille feuilles ? Est-ce que nous célébrons la messe ? Quel dieu prions-nous ? Est-ce que nous l'incinérons sur un bûcher et envoyons ses cendres dans l'espace ? Vous ne savez pas de quoi vous parlez.
    Elba a baissé la tête. Une cascade de cheveux gris lui a couvert le visage. Une cascade de larmes bleues lui a noyé les yeux. Elle a mis plusieurs minutes avant de me répondre. Ma diatribe l'avait blessée si profondément que j'ai dû m'approcher et l'embrasser. Non sans une certaine répugnance, je lui ai arrangé les cheveux et lui ai séché les larmes au moyen du mouchoir de lin que ma sainte mère m'avait légué avant de partir.
    — Mon frère a une entreprise de pompes funèbres et un cimetière privé, a dit Elba sans cesser de pleurer. Il peut s'occuper de l'affaire et peut-être nous donner quelques idées pratiques pour résoudre la partie scabreuse de l'opération.
    — Il peut s'occuper du… service ? ai-je demandé.
    Il n'y avait pas grand-chose qui pouvait me consoler en ce moment-là, et je n'avais pas évalué l'ampleur de la perte que représentait la disparition de l'extra-terrestre, mais me débarrasser des funérailles, c'était comme de gagner à la loterie.
    J'ai réagi à temps :
    — Non ! C'est la dernière des choses que je souhaite. Nous devons l'étudier, et, pour cela, le conserver, l'embaumer, je ne sais pas comment nous assumerons le processus qui vient de commencer, cet effeuillage, mais nous ferons quelque chose. Appelez Pergament, Edding, Maxell, Cabezon Garcia…
    — Qui est-ce ?
    — Je ne sais pas. Ce sont des noms qui me viennent à l'esprit. Cherchez-les dans l'annuaire. Il pourrait y avoir un exobiologiste, un taxidermiste, un sorcier. Faites feu tant que vous avez des munitions, et, avec de la chance, nous ferez mouche quelque part. Mais, si vous n'ouvrez pas le feu…
    — Je n'ai pas réussi au tir à la carabine, mais je manie bien le fleuret.
    Les yeux limpides d'Elba se sont éclairés.
    — Nous ne voulons embrocher personne, Elba. Nous voulons trouver un spécialiste pour préserver l'extra-terrestre de Sirius qui nous est tombé du ciel. L'Histoire tient la porte ouverte pour que nous entrions, mais, si nous hésitons, elle la fermera sans doute, et nous nous cognerons le nez dessus. Ces opportunités ne se présentent qu'une fois dans une vie.
    Elba s'est remise à pleurer. Son incontinence lacrymale semblait annoncer des incontinences futures et immédiates. Je lui ai donné quelques tapes sur l'épaule et je l'ai expédiée vers l'inconnu. Ensuite, j'ai extrait du dernier tiroir du bureau un coffret orné de madrépores et de coquilles de bivalves dont j'ai tiré le code secret du Secrétariat des Affaires Extraordinaires : « À utiliser quand tout le reste a échoué ».
 
    L'agent du Secrétariat était un type nerveux qui semblait n'éprouver que dédain et même un mépris caché pour les gorilles qui l'accompagnaient. Ceux-ci, rasés de frais, la boule à zéro, portaient des costumes de bonne coupe, mais les exhibaient dans le style boxeurs à la retraite. Ils s'efforçaient d'afficher une dureté inexpressive, caractéristique des polices militaires, montrant une indifférence totale pour tout ce qui n'était pas la protection de leur protégé. Je jure que, pas un instant, je n'aurais eu l'intention de le menacer.
    — Roberto Pergament, a dit l'agent du Secrétariat en avançant la main pour que je la serre.
    Le processus exceptionnel s'engageait sans demander de grand effort d'un côté ou de l'autre. Pergament, si vous vous en souvenez, c'était le premier nom sur la liste proposée à ma secrétaire.
    — Enchanté de faire votre connaissance, ai-je dit sans sourire. Êtes-vous au courant de ce qui nous arrive ?
    — Non ! a répondu Pergament.
    Il a observé les gorilles comme s'il les voyait pour la première fois. C'était eux, et non la créature de Sirius, qui présentaient l'aspect que l'on associe à un extra-terrestre, avec leurs musculatures vieillies, fondues en une masse adipeuse et les cicatrices des vieilles bagarres, comme autant de signaux indiquant que la situation les ennuyait mortellement. Ils ne paraissaient pas s'intéresser à ce que je pouvais dire ou faire.
    J'ai conduit les personnes présentes à travers les couloirs, jusqu'au salon funéraire que nous avions improvisé. Le froid s'était révélé inefficace pour arrêter le processus d'effeuillage de l'extra-terrestre, mais nous ne pouvions pas le tenir immergé dans la piscine du campus. À ce moment-là, j'étais si embêté que j'aurais pu le vendre au plus offrant, exception faite des puissances étrangères ou des charcutiers. Ne parvenant pas à donner un sens à ce qui s'était passé, je commençais à me demander si ma tête fonctionnait bien. La succession d'épisodes extravagants que je vivais m'avaient contraint à me créer un bouclier somatique. J'y recours chaque fois que c'est possible. La partie visible de ce bouclier me faisait ressembler à un épouvantail.
    — Un extra-terrestre de Sirius, a dit Pergament sans exprimer la moindre émotion.
    Il s'est servi d'un stylo pour séparer deux écailles. Toute une partie du bras de la créature s'est défaite doucement comme s'il s'agissait effectivement d'une masse feuilletée.
    — Vous voyez tous les jours des extra-terrestres de Sirius ?
    — De Sirius ? De temps en temps.
    Pergament s'est introduit le doigt dans le nez et l'a retiré après avoir extrait une intéressante masse visqueuse qu'il a déposée ensuite en plusieurs endroits du corps de l'extra-terrestre :
    — De 37 Gem, nous en voyons à peu près tous les jours.
    — N'exagérez pas, s'est permis de dire l'un des gorilles à la voix suraiguë, qui intervenait pour la première fois. Il y a trois mois que nous n'avons vu personne de 37 Gem.
    Pergament a fait un tour sur lui-même et a foudroyé le gorille du regard :
    — Ils en ont sans doute assez de vos grossièretés et de vos impertinences.
    Et il a ajouté à mon adresse :
    — Si ce gorille continue à se conduire de la sorte, aucun extra-terrestre ne voudra plus fouler notre planète.
    — Vous voulez dire… Je ne savais comment m'exprimer - que cette visite n'a rien… disons… d'exceptionnel ?
   Les trois représentants du Secrétariat se sont pliés en deux et se sont mis à rire avec tant de véhémence et de vulgarité que j'ai cru qu'ils étaient devenus fous. Après s'être calmés et avoir séché leurs larmes avec des mouchoirs de papier, ils m'ont expliqué que le Secrétariat s'occupait de situations semblables depuis sa création.
    — Le Secrétariat des Affaires Extraordinaires est beaucoup plus ancien que son homologue du nord, vous comprenez.
    Je comprenais, plus ou moins. Mais je n'ai rien ajouté. Ensuite, je me suis rappelé ce que dit Gregor Markowitz au sujet du chaos et des forces antagonistes. Les erreurs d'évaluation sur ce qui était en train de se produire faisaient qu'il était impossible de prédire ce qui se produirait par la suite.
    — Que faisons-nous ?
    Pergament semblait lire mes pensées parce qu'il a déclaré :
    — Il y a pas moyen de comprendre ni de contrôler les systèmes. Si c'était le cas, nous pourrions gagner de l'argent à la Bourse ou nous pourrions anticiper le comportement des fourmis. Je vous en prie, ne soyez pas réductionniste. Ça n'est pas un sujet sur lequel on puisse faire quoi que ce soit.
    — Alors, pourquoi êtes-vous venu ?
    J'étais totalement déconcerté et impuissant :
    — Je n'ai rien à vous apprendre au sujet des extra-terrestres, mais vous vous fichez éperdument que ma créature de la cinquième planète de Sirius se réduise comme un gâteau au chocolat, et vous me faites tout un dépliant sur les systèmes entropiques…
    À mesure que je crachais mon discours, le nombre de doigts que j'allais flanquer sur la figure de Pergament ne cessait d'augmenter, et il ne me manquait plus que quelques arguments pour que ma main se serre en forme de poing et parte de toutes mes forces vers la sale gueule de l'agent du Secrétariat. Mais Pergament bloqua astucieusement mon élan :
    — L'extra-terrestre n'est pas mort.
    — Il n'est pas mort, ai-je répété bêtement.
    — Non.
    Les gorilles se retenaient de rigoler.
    — Ce processus a été largement étudié dans le tome III des " Conjectures préliminaires à la phase d'exfoliation des Quintiriens ". Ces tendances de l'espèce, déjà mises en évidence dans les tomes I et II, continueront dans le tome IV, évoluant vers des formes moins grossières, de telle sorte qu'il serait possible d'omettre certaines données qui fâchent les religions les plus primitives de notre planète, comme les mitriens et les baalites.
    — Ça signifie quoi, en clair ? L'extra-terrestre n'est pas mort, d'accord. Il paraît mort, d'accord. Pourquoi est-ce qu'il me ferait un coup pareil ? Il n'y a pas si longtemps, son comportement était amical.
    — Précisément pour cette raison, a dit Pergament, agacé. Cette expression est plus qu'amicale. Elle s'inscrit dans la parade nuptiale. La créature exprime son désir de s'accoupler. Pour ce faire, elle se place dans la situation la plus vulnérable qu'elle puisse concevoir, au risque de mourir.
    — S'accoupler ? Avec moi ?
    Ma voix montait d'un octave avec chaque question. Elle était si près des ultrasons que bientôt seuls les chiens pourraient m'entendre.
    — Non, cher monsieur, pas avec vous.
    Au moyen d'une baguette, Pergament préleva un organe qui se dissimulait entre les divers plis des tissus, à peu près à l'endroit où se situe le sternum chez les êtres humains.
    — Comme vous pouvez le constater, le Sirien est un mâle. La cause de son excitation, même si, en l'occurrence, on ne peut pas vraiment parler d'excitation, c'est votre belle secrétaire, mademoiselle Elba.
    C'était à mon tour de me plier de rire. Il m'a fallu cinq minutes pour me calmer.
    — Mademoiselle Elba est vierge, ai-je dit enfin.
    Un commentaire inopportun, mais qui m'était venu spontanément.
    — C'est ce qui a séduit le Quintirien. Ces extra-terrestres sont attirés par les vierges. Et, comme vous pouvez l'imaginer, l'aspect extérieur de votre secrétaire, toutes ces rides repliées sur elles-mêmes comme des plis mésozoïques, ces sécheresses et asymétries, ces purulences eczémateuses, ces fétidités, ces tremblements sont ce qui évoque le mieux les beautés de son monde d'origine. Excusez-moi.
    Pergament fourragea dans le corps de l'extra-terrestre jusqu'à ce qu'il trouve la mucosité qu'il y avait introduite quelques minutes plus tôt.
    — Voyez vous-même.
    Il exhiba une réplique de la créature, d'une taille d'à peine quinze centimètres, un parfait modèle à l'échelle de l'original sirien.
    — Reproduction xérogénétique. Vous mettez n'importe quel fragment de matière en contact avec le corps du Quintirien, et celui-ci fabrique en quelques minutes une copie de lui-même, jusqu'au moindre détail. Mais ce processus ne se produit pas en toutes circonstances, seulement en période de rut. Pour parler crûment, l'animal est en chaleur.
    Pergament m'a donné une tape affectueuse sur l'épaule :
    — Vous avez de la chance, professeur. Quand le Sirien mettra la patte sur votre fidèle demoiselle Elba, il en fera une reproductrice digne du Salon de l'Agriculture. Me ferez-vous le plaisir de l'appeler afin d'accélérer le processus de réanimation ?
 
 
 
FIN
 
 
 
© Sergio Gaut vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

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