La nouvelle


   Les dés tournent en l'air et virevoltent.
   Il se mord les doigts quand il voit comment le premier tombe sur le feutre vert et rebondit vers l'avant, légèrement sur la droite. Le second dé semble se fixer puis on dirait qu'il rebondit en arrière. Encore quelques tours, et ils s'arrêtent à peu près en même temps. Lui et l'autre fixent la table avec appréhension. Un dé indique trois, l'autre, deux.
   — Oh ! s'écrie celui qui a jeté les dés, tout en se frappant le front.
   — Ah ! sourit l'autre, tout en se rejetant en arrière et en se carrant dans son fauteuil.

   Le premier missile a frappé à quelque trois kilomètres au nord de Makka Al-Mukarrama, le neuvième jour du mois de du-l-hiyya, le dernier jour de la hadj, alors que deux millions et demi de pèlerins quittaient la Kaaba.
   Le second missile est tombé très près du Hakotel Hama'aravi, a oblitéré Yerushalayim et tué plus de cinq cent mille personnes.

   — À mon tour, dit l'autre. Il reprend les dés et les met dans le cornet. Il agite tout en fermant les yeux. On dirait qu'il prie. D'un geste brusque, il fait tourner le cornet, le renverse et le laisse tomber sur la table. Il le soulève lentement. Un dé annonce : cinq, l'autre annonce : un.
   — Oui ! s'écrie celui qui a maintenant jeté les dés.
   — Non ! crie le premier.

   Le troisième missile a détruit New York, le quatrième a frappé Berlin. En trois jours, les quatre cinquièmes de l'humanité ont trouvé la mort. Douze jours après, le nuage radioactif a recouvert la totalité de la planète.

   — Un quatre, un quatre, implore le premier qui se prépare à lancer.
   — J'ai l'impression que, comme toujours, c'est moi qui gagne, dit l'autre.
   Les dés virevoltent et tombent. Deux. Trois.
   — Ça n'est pas possible ! s'écrie celui qui a jeté.
   — Si ! Cette fois encore ! Tu vois ! J'ai gagné, s'écrie l'autre.

   Vingt jours après, l'immense mécanisme envoyé par le G-7, et dont le contrôle a été la cause de la guerre, n'ayant personne pour commander sa mise sur orbite, a percuté le soleil et libéré sa charge. L'explosion du type supernova a été presque instantanée.

   — On en joue encore une ? dit le Malin. J'en ai gagné trois de suite.
   — Allons-y, fait Dieu. On ne peut pas en rester là.
   — À toi l'honneur.
   — Bon, répond Dieu et il agite le cornet.
   Au bout d'une éternité, il soupire, lance les dés et dit :
   — Que la lumière soit.

FIN



© Daniel Frini. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

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27/08/11