La nouvelle



   Guidé par un instinct aveugle et une faim atroce, il creusa furieusement la terre humide et sortit de sa tombe. Il se mit debout, à grand peine, titubant sur ses jambes décharnées, recouvert du costume qu'il détestait quand il était vivant, son costume de mariage, celui dans lequel on l'avait enterré et qui, maintenant, après les deux mètres de terre bousculés et traversés, était en lambeaux. Peu lui importaient les minces flocons de neige qui tombaient et se déposaient sur sa pierre tombale.
   Le cerveau d'un mort vivant ne se distingue ni par sa lucidité ni par la rapidité de ses réactions. Quand il regarda la stèle, il lui fallut un certain temps pour comprendre le sens de la simple inscription qui y était gravée :
   « Puisses-tu trouver autant de repos que tu en as laissé derrière toi. »
   Son esprit fut submergé par une avalanche de souvenirs lourds et brumeux. Mais ils étaient suffisants pour le faire sourire, tout au moins pour faire naître, sur son visage putréfié, une grimace qui ne ressemblait guère à un sourire.
   « Oui, Maria, j'ai été un salaud qui t'a insultée et maltraitée », reconnut-il, bien que ses cordes vocales fussent incapables d'émettre le moindre son. « À plusieurs occasions, j'aurais pu te tuer, et je ne l'ai pas fait. Le moment est venu de terminer ce que j'ai commencé. »
   Il sortit du cimetière en boitant, en même temps que des centaines d'autres cadavres qui, comme lui, étaient revenus à la vie et voulaient assouvir cette faim qui les rongeait et qui les guidait vers la chair palpitante.
   Les rues étaient pleines de morts qui déambulaient en traînant les pieds, à la recherche d'êtres vivants. Parfois, ils avaient de la chance et ils en rencontraient quelques-uns qui se risquaient à sortir de leur cachette en quête de nourriture, armés de tout ce qui pouvait servir à couper ou fracasser les têtes et qui vendaient chèrement leur peau.
   La faim l'obligea à se joindre au démembrement d'un malheureux imprudent qui n'avait pas bien fermé la porte de sa cachette. La chair palpitante glissa dans sa gorge desséchée, mais il avait beau engloutir une bonne portion, la faim atroce restait insatisfaite. Quand il ne resta rien à dévorer, les cadavres ambulants s'en allèrent, d'autres restèrent sans bouger, le regard perdu, attendant que quelque chose de vivant passe à leur portée.
   Il parvint à ce qui avait été son foyer, si l'on peut donner ce nom à un endroit où la violence et la souffrance avaient été le lot quotidien, jusqu'au jour où il avait succombé à un infarctus. Il se souvint que sa femme l'avait vu mourir et n'avait rien fait, n'avait même pas appelé les urgences. « Salope ! » rugit-il.
   La porte était ouverte. « Bonne à rien ! putain ! » balbutia-t-il. Un instant, il se sentit désorienté. La maison avait changé. Les murs avaient été récemment repeints. Il y avait de nouveaux meubles. « Cette ingrate de pute a eu vite fait de porter mon deuil ! », grogna-t-il. Il entra dans le salon.
   La veuve lisait, assise dans un fauteuil. Il espérait qu'elle allait hurler de terreur en le voyant rentrer. Mais elle se contenta de lever les yeux de son livre.
   — Je t'attendais, fumier. Tu as été plus long que je ne pensais, on voit que tu es maintenant plus idiot que quand tu étais vivant, si c'est possible ! dit-elle d'un ton qui aurait glacé le sang de tout être autre qu'un zombie. Et elle ajouta, ironique : Tu sais, je pensais que j'étais enfin veuve, et voilà que maintenant il me faut demander le divorce.
   La faim obscurcissait le peu d'entendement que peut avoir un cerveau pourri. Au fond de son crâne brûlait le désir de cogner cette femme jusqu'au sang, comme il l'avait fait si souvent. Mais la faim ne lui laissait qu'une seule pensée : mordre, déchirer, dévorer !
   Il avança vers sa veuve. Celle-ci, sans broncher, lui dit :
   — Je te présente mon avocat, tout en levant la main qu'elle avait jusque-là tenue cachée et qui tenait un revolver.
   La dernière chose que vit le zombie, ce fut le doigt qui appuyait sur la gâchette et le barillet du revolver qui tournait…

FIN


© José Vicente Ortuño. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : REGRESO A CASA.

 
 

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02/02/12