La nouvelle

 

Brummel



*Pour : William Thackeray, écrivain anglais, auteur de « The Book of Snobs » //Pour et Contre : Jules Barbey D'Aurevilly, bretteur des lettres, //Contre : Jacques Laurent, hussard sans monture.*

Pour Jean Le Clerc de la Herverie.

   Valéry Brunnel, maintenant âgé de 37 ans, était né en tenue d'apparat. Dans une famille anglo-française enrichie par des manigances de bourse plus ou moins élégantes et ruinée par la force des choses. Rien n'était assez fallacieux pour affirmer sa présence. Son existence. Mais V. Brunnel n'existait pas davantage par ses nippes que par ses extravagances, ni sur Terre, ni ailleurs. Quand il feignait malgré tout d'exister pour de bon, c'était chaque fois une sorte de "ratage", déguisé en stratagème. Depuis un certain temps, des menaces de mort et de malédiction vomies par des ombres sortaient du néant, crachées par mail, par nulle personne réellement vivante, mais certainement pseudonymique ; improbables, les insultes lui parvenaient également, mais dans une moindre mesure, par le truchement de lettres et de billets anonymes :
   « Crevure, crapule, cloaque, pédé, enculé, jeanfoutre… TON ÂME EST UNE PUANTEUR DE CHIOTTE, pauvre fiotte ! Cloque, crève, mais crève lentement, beugle de peur, à en crever ! Mais CRÈVE !!! »
   Et ainsi de suite inlassablement… Il avait d'abord cru à une blague, cruelle certes, mais inoffensive… Un jaloux ? Un rival ? Un fou ? Un ange surgi de la nuit fantomatique, armé d'un coutelas, d'un couteau à découper ! Un poignard à charcuter ? Il en aurait hurlé, de rage impuissante. L'insomnie l'assaillit, le prit à la gorge. Nuit après nuit. Avec de plus en plus de violence, pendant que les messages devenaient de plus en plus rageurs. Ces messages anonymes fusaient des cellules-internet de centaines d'ordinateurs déments : ils étaient tels des piverts becquetant un tronc épuisé d'arbre mort et creux. Et cet arbre-là, c'était lui. Un arbre qui avait mis tant de soin à vivre, sans prendre ombrage de personne, toujours d'une élégance remarquable à la « Savile Row », jamais trop, mais suffisamment assez. Pas empesé pour un penny. Le propos à la fois insultant et finement creux. Mais à l'université lui aussi aurait, en son temps, dû se signaler par un s.nob (sine nobilitate) lourd de conséquence. Pour invraisemblable qu'il fût, ce terme définissait peu ou prou des types flous, dans le genre de Valéry Brunnel, qui avait vite été surnommé le beau Brummell. (Beau Brummell, en réalité George Bryan Brummell, l'ancêtre, l'archétype de tous les dandies, avait réellement vécu de 1778 à 1840 au Royaume-Uni et régné sur la mode britannique de son temps. Il mourut exilé en France nordique, criblé de dettes, syphilitique. Inventeur du vêtement élégant, masculin moderne, familier du prince de Galles, il passe pour avoir dit, notamment, « Je n'aurai pas vécu en vain puisque j'aurai appris à la famille royale à changer régulièrement de linge. » Brunnel était, lui aussi, une gravure de mode, même si terme lui déplaisait. Parfois il chargeait le trait : « Je suis une eau-forte, certes, mais une gravure, fût-elle de mode, pas le moins du monde… Tant s'en faut ! »
   Les insultes grondantes faisaient le siège de sa demeure :
   « Crevure, crapule, cloaque, pédé, enculé, jeanfoutre… »
   Il en tomba malade. Comme un chien. De partout fusaient les propos les plus vils, les plus obscènes. Il se cacha durant des jours dans des chambres sans soleil, sans âme, juste pour fuir les ordinateurs impitoyables. Se lova entre des draps lugubres, les oreilles bourdonnantes, froissant ses vêtements élégants et coûteux. Sa peau fut tavelée, travaillée, trouée.
   « Crevure, crapule, pauvre fiotte ! »
   Des cris, des clameurs, des musiques, des mélopées…
   « Ton âme est une puanteur de chiotte, crève, mais crève lentement et beugle ! Beugle ! »

   Il fut assommé par une brutale maladie de peau : des scrofules et des œdèmes vicieux, des prurits et des urticaires à rallonge le ravageaient sans relâche, des marées purulentes gonflaient ses chairs comme des croûtes de verre, parfois ligneuses, d'autres fois molasses et suintantes, qui coûtaient aux spécialistes les ultimes bribes de leur latin, et le surcroit de leurs terminologies. Il avait beau multiplier les élégances : elles disparaissaient sous les outrages des aiguillons du mal. Valéry n'était plus le beau Brunnel mais Brunnel-la fiotte croûteuse, Brunnel le chancre-las…
   « Cloaque, crapule, jeanfoutre ! »
   Finies, les élégances de Savile Row. Mais les insultes demeuraient. Déployant leurs tissus, leurs ignobles splendeurs. Lui enfonçant la tête sous l'eau saumâtre de ses pensées. Il remontait de moins en moins souvent à la surface. La surface du monde pliait sous le poids de la futilité de l'âme humaine. Et une nuit, Brunnel toucha le fond ! En même temps qu'il coulait à pic.
   Valéry Brunnel était fixé : il souffrait de syphilis nerveuse (neurosyphilis. Tabès) Un mal désuet mais toujours présent et rival du sida. Le chancre s'était étalé sur son pénis, comme un complément de ses nombreux maux cutanés. Cela se produisit au réveil d'une nuit grise. En rêve, Beau Brummell lui était apparu, tel un spectre divinement vêtu : cravate de soie grège, pantalon gris perle, reflet en creux de sa statue de Jermyn Street. Due à l'artiste anglo-tchèque Irena Sedleckà, et élevée en l'an 2000. Des décennies post-mortem. Valéry passa deux jours et deux nuits dans le délire. À tenter de réfléchir sur ce qu'était devenue sa vie. Le troisième jour, on le retrouva étanglé, tel le général Pichegru, un taquet passé dans sa cravate, la face cyanosée. Suicide par autostrangulation ? Hautement improbable ! Meurtre ? Plus logique certes, mais la pièce était fermée à clé de l'intérieur. Alors ?
   Rien. On trouva pourtant un billet froissé dans le lit dévasté, un billet rédigé en anglais :
   « He tried to survive in a lost world, in a cruel time-trap. Alas poor Yorick ! »
   Sur l'ordinateur du défunt, il s'inscrivait un dernier message, dénué de sens :
   « Crapule, jeanfoutre, saleté de fiotte ! »
   On eut vite fait de classer l'affaire.

   Mais un journaliste de passage à Londres nota un détail troublant : la statue de Jermyn Street arborait le jour de la mort de Brunnel un rictus haineux, une grimace de souffrance "rentrée", pas un dédaigneux sourire de dandy.
   Le journaliste, en veine de citation, écrivit pour conclure : « La société pardonne souvent au criminel, jamais au rêveur. » (Oscar Wilde)


© Daniel Walther. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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01/03/13