La nouvelle


   1. Det, Gorge et Roy

   Elle avait des lèvres rouges et charnues.
   D'ordinaire, tout homme aurait eu plaisir à y déposer un baiser. Mais tous ceux qui l'avaient fait s'en étaient amèrement repentis, car les lèvres de Det signifiaient la mort.
   Gorge la regarda avec l'expression qui avait été celle de beaucoup d'autres malheureux et il passa rapidement sa vie en revue.
   Il avait commencé à travailler la terre dès son plus jeune âge et, depuis lors, n'avait pas cessé. Combien de fois avait-il plongé les mains entre les mottes pour les retirer pleines d'humus et d'humidité, bien que la terre ne se soit jamais montrée généreuse à son égard. Il n'avait connu aucune affection et guère de satisfactions.
   Oui. À y bien réfléchir, il n'avait rien à craindre de Det. Il n'avait vraiment rien à perdre.
   Il la fixa résolument, et Det lui répondit par un regard vide, éteint.
   « N'aie pas peur », fit-elle, en opposition avec cette attitude fataliste. « Je ne suis pas ici pour ce que tu imagines. »
   Gorge l'avait vue apparaître de si bonne heure qu'il ne pouvait penser autrement : elle était venue le prendre, comme elle faisait depuis des millénaires. Mais ces propos lui redonnèrent espoir.
   « Pourquoi as-tu quitté ta noire demeure si ça n'est pas pour m'emporter, toi, la dame des ténèbres ? » dit-il courageusement.
   « Es-tu si pressé de mourir ? » fit-elle, répondant à une question par une question, avant d'ajouter : « Allons, prends tes hardes et suis-moi ! Nous avons un rendez-vous qui ne peut pas attendre et une longue route à parcourir. »
   Gorge enfila une blouse élimée et sortit de chez lui en cette étrange compagnie.
   Det marchait à grands pas, et Gorge trottinait derrière elle. Ils traversèrent ainsi le village. Les habitants observaient cet invraisemblable équipage dans une ambiance - il faut le dire - funèbre.
   Jamais Det n'avait emmené quelqu'un de vivant. Elle venait par traîtrise, elle venait avec force caresses, elle venait auprès de celui qui l'invoquait, elle usait rarement de la force, bien que la sienne soit irrésistible. Mais cette fois-ci…
   Tout change, mais, très souvent, on ne sait ni comment ni pourquoi.
   Gorge essaya d'en savoir un peu plus sur ce mystérieux pèlerinage mais en vain.

   Det se taisait et poursuivait sa route dans un paysage désolé.
   Ça et là surgissaient les ruines d'un temple antique ou celles d'un château de l'Ere Mythique, mais, à leur passage elles se dissipaient telles des ombres ou telles ces images fugitives qui, parfois, apparaissent à la limite de notre champ visuel mais s'évanouissent dès que nous tentons de comprendre de quoi il s'agit. Gorge courrait toujours derrière elle, le souffle court, essayant de tirer quelque information de son regard vide.
   Mais, bientôt, ils ne furent plus seuls. Assis sur une grosse pierre, au bord du chemin, il y avait un homme qui les salua et dit s'appeler Roy. Il avait une longue barbe, des cheveux en désordre, portait un sac et un grand calepin sur lequel, ce que Gorge remarqua, il avait tracé des cercles concentriques qui semblaient se fondre les uns dans les autres à l'infini.
   Tout à coup, Det grimpa élégamment sur la pierre et, de là, leur expliqua la situation, comme si elle tenait un discours devant une foule assez dense.
   « Chers amis… Maintenant que nous sommes au complet, nous pouvons enfin partir à la recherche du Grand Sage. »
   Puis elle se tourna vers chacun des deux : « Toi, Roy, qui t'acharnes à créer, chaque jour, de mille manières, sans en comprendre la véritable raison. Toi, Gorge, qui t'échines chaque jour pour une misère. Moi même… contrainte d'errer éternellement par les landes d'Aretta, volant la vie de ceux qui, un instant, ont commis l'erreur de m'aimer. Notre destin et notre désir de connaissance, nous ne pouvons y échapper. »
   Cela dit, elle sauta de la pierre, fit comme un vol plané et, suivie de ses deux écuyers, se dirigea vers un soleil couchant.

   2. Le désert

   Le paysage changeait, devenant toujours plus aride. Les dunes succédaient aux dunes, et, tout autour, affleuraient de bizarres objets bariolés.
   Ils cheminèrent toute la nuit et encore une journée. Puis, quand le soir tomba de nouveau, ils atteignirent une oasis où ils campèrent.
   Gorge s'assit lourdement, près du feu que Det avait allumé par la seule intensité de son regard. C'était un feu froid, qui ne servait à rien d'essentiel, mais il tiendrait les fauves à distance.
   Roy se mit à regarder autour de lui pour nourrir son éternelle obsession. Il rassembla divers objets oubliés, branches et cailloux pour commencer à édifier une étrange statue.
   Le paysan se contenta de l'observer du coin de l'œil, Pour lui il était évident que Roy n'avait jamais réellement travaillé de sa vie. Sans quoi, il aurait profité de cette halte pour se reposer au lieu de gaspiller son énergie.
   Det, debout dans un coin, chantonnait sa litanie lancinante qui, par un curieux sortilège, n'exerçait plus aucun maléfice sur ses compagnons de voyage. Bercé par cette mélopée, Gorge s'endormit.
   Un coup de pied brusque et autoritaire le réveilla. Il faisait jour, et Det n'avait pas hésité à le tirer brutalement du sommeil.
   Dès que son regard commença à accommoder, il s'aperçut qu'elle était déjà repartie et que Roy suivait de si près qu'il semblait vouloir attraper le bord de son long manteau noir.
   Gorge ramassa à la hâte ses quelques effets, se rhabilla de son mieux. Mais avant d'abandonner l'oasis, il se retourna un instant pour revoir la sculpture de Roy qui se tordait douloureusement vers un ciel inaccessible.
   Il avait beau réfléchir, pour lui cette chose n'avait aucun sens. Alors il courut rattraper ses compagnons.

   Le chemin était une épreuve subie sans se plaindre, un piétinement entre sables et vieux ossements poreux, les yeux mi-clos pour se défendre contre l'éclat permanent de la lumière. Les pieds s'enfonçaient de plus en plus dans un sable très fin, et les oasis étaient toujours plus rares, de sorte que la chaleur et la soif accablaient les deux hommes.
   Det, en échange, paraissait à son aise, hiératique comme d'habitude, et elle les regardait souvent avec compassion tandis qu'ils peinaient à travers les dunes sur lesquelles elle, au contraire, glissait avec légèreté.
   Puis il se produisit un accident qui causa un retard.
   Un serpent surgit soudain d'une cavité et mordit Det.
   Un instant, elle parut surprise et releva sa longue jupe pour observer. Le serpent agitait sa sonnette et restait obstinément accroché à la frêle cheville de Det.
   Pour la première fois, ils la virent s'asseoir, la jambe en avant, tandis que le reptile serrait sa proie et injectait inexorablement son venin. Elle le laissa faire. Pendant une heure, pendant deux heures, pendant trois heures, et, tout ce temps, Roy essayait de reproduire la scène sur un de ses feuillets de papier parcheminé.

   Ils attendaient, au grand soulagement de Gorge, qui avait besoin de se reposer, mais qui, par ailleurs, craignait d'être laissé seul, sans guide, dans ce désert.
   Puis Det se leva, nettoya le sable de ses vêtements, lentement, méthodiquement, pour repartir ensuite.
   Roy et Gorge lui emboîtèrent le pas et, ce faisant, s'aperçurent que, maintenant, le serpent gisait mort sur le sable, à la place de sa victime désignée.
   Il semblait desséché, racorni, comme s'il s'était épuisé à essayer de produire la quantité de venin nécessaire pour abattre Det. Il n'y était pas parvenu.
   « Prévisible » murmura Gorge qui connaissait parfaitement la réputation de Det, même si ses convictions avaient vacillé devant le terrible serpent des sables.
   Ils poursuivirent, tels des insectes sur de la boue, car le désert se transformait en un espace de sables mouvants où ils ne trouvaient leur chemin qu'en suivant Det. L'être le plus dangereux de l'univers était, paradoxalement, leur seule chance de salut.

   3. La ville et le marais

   Ils sortirent enfin de cette fange désespérante. Le terrain se consolida et à l'horizon se profilèrent de nombreux édifices. Ils étaient arrivés à la Grande Métropole qui s'étendait telle une plaque de lèpre sur une immense vallée.
   Ils se retrouvèrent très vite entourés de millions d'individus, mais, curieusement, Gorge se sentit plus seul et plus perdu que dans le désert. Tous ces gens avaient un regard dur, renfermé sur soi, et, alentour, on ne voyait pas la moindre trace d'arbre, le moindre pré, le plus infime bourgeon. Comme si la végétation était une plaie, une maladie, une contamination qu'il fallait éviter à tout prix.
   Et Gorge était d'autant plus seul que, dans ce grouillement chaotique d'existences, il avait perdu de vue ses compagnons d'infortune. Lançant des imprécations, il regarda autour de lui, ce que faisait aussi, pas très loin de lui, Det qui traversait la foule, la fendant à la façon d'un voilier dans une mer agitée.
   Pendant ce temps, Roy avait réussi à se faire arrêter par deux gendarmes raides dans leur uniforme de métal, parce que, dans l'une de ses bouffées créatrices, il s'était mis à dessiner sur un panneau blanc portant interdiction.
   Det eut connaissance de l'arrestation et décida de laisser l'artiste où il était. De la sorte, il ne lui serait pas difficile de le récupérer plus tard, quand elle aurait retrouvé Gorge.
   Celui-ci se trouvait dans une avenue vivement éclairée, plongé dans la contemplation d'une série de vitrines fascinantes. Oubliant tout le reste, il n'avait qu'une obsession : dépenser, dépenser. Seule la sensation désolante et brutale que lui procuraient ses poches vides le ramenait à la réalité. Il se traita d'imbécile et s'éloigna, se donnant des gifles chaque fois que son regard était attiré par une vitrine pleine d'objets scintillants et, pour lui, totalement incompréhensibles.
   Après avoir demandé son chemin, il se dirigea vers le cimetière qui lui semblait l'endroit où il avait le plus de chances de retrouver Det. C'était elle seulement qu'il voulait rejoindre, car entre Roy et lui il n'y avait aucun lien d'amitié ou d'intérêt.
   Il entra dans le cimetière par une toute petite porte et se trouva devant une infinité de croix blanches qui se dressaient contre le ciel. Dans la faible lumière se détachait un point noir : Det qui l'attendait patiemment. Gorge serait reparti aussitôt, mais elle n'admettait aucune discussion ni la moindre suggestion et elle le conduisit à la prison.
   Elle n'eut aucune difficulté pour libérer Roy.
   Les geôliers, ces êtres qui ne méritaient aucune pitié, n'avaient nulle envie d'embrasser une femme aussi belle et élégante que Det, d'autant plus que, dans cette ville, on méprisait toutes les légendes anciennes, traditionnelles.
   Ils se flétrirent comme roses fanées quand Det, d'un geste délicat, passa en revue leurs clés et passe-partout.
   Quand ils arrivèrent à la cellule où était détenu l'artiste, Gorge y pénétra et faillit devenir enragé à la vue de la fresque que Roy avait réussi à peindre, en si peu de temps, sur les murs et jusque sur le plafond. Il sortit en courant, se couvrant les yeux de ses mains pour se défendre contre l'extravagance des peintures, et Det dut entrer à son tour.
   Il lui fallut emmener Roy de force, parce qu'il ne voulait pas être arraché à ce qu'il considérait comme son grand œuvre. S'il avait été seul, il serait resté là jusqu'à la fin de ses jours pour peaufiner sans cesse son travail.
   Mais il faut tenir ses engagements. Et un engagement à l'égard de Det ne se peut ignorer, même si l'on fait preuve de mauvaise volonté. Roy les suivit vers la sortie, jusqu'à la muraille de la mégalopole, au delà de la porte dorée.
   Une porte qui, vue de l'extérieur et à distance, ressemblait à une bouche grand ouverte.
   Mais, comme le veut la formule, si le pire peut arriver, il ne manquera pas de le faire. C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent bientôt englués dans un marécage pestilentiel, généré en partie par les miasmes de la ville, où la progression inexorable de Det les obligeait à aller de l'avant.
   Et, par dessus le marché, il y avait les sangsues dont Gorge, après toute une série de tentatives, renonça à se débarrasser. Pour une qu'il arrachait, six s'accrochaient à lui.
   Det, qui, maintenant, se mouvait nue dans l'eau croupie, tenant en l'air le ballot formé par ses longs vêtements, ne semblait pas du tout préoccupée par ces immondes créatures. Toutes celles qui l'attaquaient ne tardaient pas à en mourir.
   Le corps de Det, enfin révélé à leur curiosité, ne réveillait en eux aucun instinct vital, mais plutôt un curieux désir, celui de s'abandonner totalement.
   Gorge, irrité, lança un paquet d'algues contre un arbre.
   Pourquoi diable s'était-il aventuré jusque là ? À quelle faiblesse avait-il cédé ? Un des sortilèges de cette créature fatale ?
   Autour de lui, il voyait surgir, ça et là, des formes indistinctes que Det définit comme les traces laissées par les souvenirs des hommes qui les avaient précédés. Une main, un bras, le sourire d'un être disparu, c'était des souvenirs soudains, fugaces, parfois douloureux.
   Difficile de se libérer du marais de la mémoire, mais les deux hommes suivaient Det telle un phare dans la nuit.
   Pourtant, Gorge, un moment, faillit se perdre, lorsqu'il revit sa propre maison, le soleil couchant qu'il aimait, les corbeaux qui épiaient ses maigres récoltes. Il fit mine de partir dans cette direction où, en vérité, l'attendaient qui sait quels dangers, mais Det veillait et elle le retint. Tout comme lui, Gorge, devait retenir Roy toujours sur le point de se livrer à quelque excentricité artistique.
   Roy ne lui en savait pas gré, car ce qu'il avait vu était évidemment le mirage de toute une vie, quelque chose qui surpassait encore la statue du désert, la fresque de la prison. C'était peut-être une mélodie. La mélodie parfaite, celle dans laquelle on voudrait se perdre à l'infini.
   Alors, ce n'était pas seulement un marais de la mémoire, mais tout un jeu de rêves et de désirs inavoués.
   Ils poursuivirent leur chemin des heures durant, jusqu'à ce que le niveau de l'eau commence à baisser. Bientôt, ils sortirent de cette pourriture et purent se nettoyer, se sécher et s'habiller convenablement. Gorge et Roy étaient écœurés et couverts de petites blessures. Quant à Det, elle avait cette beauté désolée qui la distinguait toujours.
   Enfin, l'épaisse forêt qui entourait le marécage commença à s'éclaircir pour céder la place à un terrain plat. Dressée sur l'horizon, une immense construction les attendait.

   4. À la recherche du vieil homme

   Cet édifice solennel se présentait comme un énorme escalier sans fin qui disparaissait dans le ciel. Des anges noirs planaient tout autour, occupés à des tâches mystérieuses. Avec d'amples circonvolutions, ils montaient et descendaient, comme aspirés par quelque chose situé au-dessus d'eux. Mais là-haut, il n'y avait rien de visible.
   Gorge se demanda comment ils faisaient pour monter, vu qu'une de ces marches semblait à elle seule une montagne, mais Det, toujours aussi calme, les conduisit vers une petite porte dérobée qui s'ouvrait précisément dans cette marche, la plus basse.
   Absorbés par ce mystère, ils entrèrent sans se poser de questions et découvrirent une plate-forme circulaire qui les transporta, tout aussi mystérieusement, vers le haut. Elle cessa de monter pour les introduire dans une grande salle comparable à l'intérieur d'une cathédrale.
   Il y avait là une statue, un énorme pied d'homme sculpté dans la roche.
   Tout autour se tenaient une centaine de prêtres en adoration muette, mais ils ne s'aperçurent pas de leur passage, pas plus qu'ils ne s'étaient aperçus de quoi que ce soit depuis des millénaires.
   Det ne s'arrêta pas pour observer l'endroit mais repartit d'un pas décidé et les conduisit à travers de longs corridors qui menaient à d'autres lieux de culte similaires. On y adorait d'autres statues représentant des parties d'un corps immense, tantôt une main gigantesque, tantôt une oreille, tantôt une côte ou un pénis orgueilleusement dressé.
   Après les lieux de culte, ils découvrirent une autre plate-forme ovale qui les conduisit toujours plus haut pendant des jours. Par instants, elle faisait halte dans des endroits où ils trouvaient à se reposer et à se restaurer pour recommencer très vite à monter.

   Det regardait toujours vers le haut, persuadée qu'elle s'approchait du but.
   « Le vieillard est plus âgé que les millénaires. Le vieillard est plus âgé que le temps », murmurait Roy, montrant qu'en définitive il en savait à ce sujet beaucoup plus que Gorge.
   À mesure qu'ils s'élevaient, la vitesse de la plate-forme augmentait, si bien qu'à un certain point ils durent se coucher sur le sol, comme oppressés par un poids insupportable. À chaque arrêt ils vacillaient, et ils devaient nécessairement rester là un peu plus longtemps qu'à l'arrêt précédent pour que les deux hommes puissent se reposer de leurs efforts.
   Cette fois, Det les attendait patiemment, car si, jusqu'alors, elle leur avait imposé une cadence accélérée, elle savait aussi observer un rythme plus calme.
   Puis, un jour, sans préavis, ils parvinrent à une aire de repos. Ils n'y trouvèrent pas l'abri attendu, mais un long couloir dans lequel ils s'engagèrent avec circonspection.
   Sur les murs étaient accrochés de grands tableaux qui leur rappelaient tout le chemin parcouru jusque-là. Y figuraient les vallées paisibles où vivait Gorge, le désert et son océan de dunes rougeâtres, la ville et ses mille carrefours, le dédale du marais.
   Dans le fond, il y avait une porte avec une poignée sur laquelle Det se jeta avidement mais, curieusement, sans résultat. À son tour, Roy essaya d'ouvrir, après l'avoir vue renoncer. Il ne voulait pas admettre qu'elle puisse être plus forte que lui. Mais il n'y avait rien à faire.
   Alors, pour juger de la situation plutôt que pour essayer vraiment, Gorge appuya la main sur la poignée, la caressa, la tint aussi doucement que l'on prend une grappe de raisin, et, la soulevant, s'aperçut qu'elle cédait facilement.
   Pour lui la porte avait donc décidé de s'ouvrir, leur permettant de passer pour atteindre le but recherché.
   Derrière se trouvait une pièce très exiguë, dépourvue de toute commodité.
   Un châlit de bois, dessus, une couverture grossière, un garde-manger, une mauvaise table encombrée de vieux parchemins, et un tabouret sur lequel était assis un vieil homme qui fixait ces manuscrits sans daigner accorder la moindre attention aux nouveaux venus.
   Après avoir refermé la porte, assis par terre aux trois angles de la pièce encore libres , ils attendirent respectueusement que le Sage ait fini sa lecture. Ils se sentaient comme vides, comme si toutes les raisons qui les avaient menés jusque-là avaient perdu leur signification.
   Tout cela - un aussi long voyage, une pièce aussi ordinaire, un vieillard aussi peu accueillant - semblait leur avoir enlevé toute énergie.
   Il s'écoula un temps qu'ils ne purent évaluer, puis leur hôte se leva sans mot dire et prit quatre assiettes qu'il remplit de légumes. Tous en usèrent par politesse, bien qu'ils n'aient pas faim. À peine le repas fini, le Sage sembla fatigué, et tous décidèrent de dormir, le vieillard sur le lit, le paysan par terre, l'artiste sur un siège et Det debout, comme elle le faisait parfois.

   Quand il se réveilla, Gorge fut pris d'une étrange sensation.
   Il lui sembla avoir passé mille ans en compagnie de ce vieillard, à lire d'antiques parchemins, à dormir dans cette petite pièce, sur ses parchemins, dans le grossier lit de bois, à manger dans son assiette. Et il ne fut pas le seul à avoir cette impression de déjà vu.
   Et, en même temps, ressurgirent la foule des questions et l'impérieux désir d'obtenir des réponses. Mais le vieillard ne se réveillait pas ; il ronflait, il ronflait à en tenir éveillées toutes les divinités de l'univers connu.
   Gorge marmonnait, Roy marmonnait, jusqu'à Det qui faisait de même.
   Ils marmonnaient leurs questions pour eux-mêmes et entre eux, de peur de les oublier pendant ce sommeil sans fin, et ils en marmonnaient d'autres dont ils n'auraient jamais cru que leurs cerveaux puissent les contenir, si bien que, plus le temps passait, plus y avait de questions exigeant une réponse.
   Enfin, après un temps qui, lui non plus, n'était pas mesurable, le Sage ouvrit les yeux, s'assit pour les regarder fixement et leur accorder toute son affectueuse attention. Une occasion à ne pas manquer, et chacun put, à son tour, réciter la litanie de ses interrogations, déverser sur lui l'énorme fatras de pensées qu'il avait accumulé.
   Il s'écoula des jours, des mois, des années et quand, enfin, ils en eurent terminé, ils restèrent là, à attendre, le souffle suspendu, craignant que le vieillard ne puisse pas se rappeler tout ce qu'ils avaient à lui demander.
   Tout ce temps, le vieil homme, les avait écoutés sans autre réaction que le très net froncement de sourcils de celui qui doit faire face à de graves questions. Puis il prit la parole.
   « Mes enfants, dit-il avec un sourire triste, je ne sais que vous répondre. Les questions sont les réponses, et les réponses sont les questions. Au cours des millénaires de vie que j'ai passés à affronter ce genre de questions et de réponses, je ne suis arrivé à rien. Sans doute ce que vous cherchez est-il déjà en vous. En chacun de vous. »
   Puis il se tourna vers Det et ajouta : « Et surtout en toi, mystérieuse déesse du néant. »
   Il lui tendit paternellement les bras, et Det ne put résister à l'invitation. Elle se jeta dans ces bras aussi vieux que le monde et embrassa le Sage.
   L'homme sourit, les regarda l'un après l'autre, et devint un nuage de cendres.
   Le visage figé, Det regarda l'homme disparaître. Puis elle se tourna vers ses deux compagnons de voyage et les embrassa.
   C'est alors que son regard prit, un instant, une expression satanique, évoquant son éternel triomphe au milieu de cette désolation.
   Sans plus attendre, elle quitta la pièce pour entreprendre son voyage de retour dans le monde.
   Elle avait accompli sa mission la plus difficile, mais elle avait encore beaucoup à faire et devait s'y employer sans plus tarder.
   Elle savait que, bientôt, elle rencontrerait un homme dont le baiser serait sa perte...


FIN



© Giorgio Sangiorgi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.
 
 

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20/09/08