La nouvelle


   C'était au bureau médical de Saint-Stanislas, un 25 octobre. Il pleuvait à boire debout et c'était l'heure du dîner. On s'emmerdait ferme. Mon collègue Jacques et moi, on avait quinze minutes de lousse avant le début des consultations de l'après-midi. Il ne s'était rien passé d'intéressant le matin : rhumes, dépression et quelques risibles tentatives d'obtention d'arrêt de maladie dans le but très clair d'aller une couple de semaines à la chasse à l'orignal : business as usual… On s'est mis à parler de peurs, rapport à l'Halloween qui s'en venait. Jacques m'a demandé ce qui m'avait vraiment fait le plus peur dans ma vie.
   Je lui ai raconté la fois où j'avais tué un suisse malade, au Témiscamingue. Notre intervenante en sécurité résidentielle, la grosse Kayla, l'avait coincé en haut du tas de bois de chauffage. Il restait à trois pieds d'elle, comme perdu dans ses pensées. Kayla lui aboyait après comme une mongole, mais ça ne l'impressionnait pas le moins du monde. Pensez donc : Kayla, la terreur de Ville-Marie ! Wolf-spitz de son état, chien de garde de profession ; une nuit on avait dû la retenir de passer à travers la baywindow pour aller se battre avec un gros ours noir. Ce dernier avait préféré s'éclipser sans demander son reste… C'est pour vous dire si la situation était suspecte…
   Je savais qu'en principe un tamia ne pouvait pas avoir la rage, mais le comportement de celui-là me faisait craindre une nouvelle souche, une mutation du virus, Dieu sait quoi…
   Je pris ma Baïkal russe, une petite carabine qui avait plus de 25 écureuils à son actif. J'abattis le suisse quasiment à bout portant. Il n'avait même pas tourné la tête dans ma direction. Quand je pris son cadavre par la queue, je compris pourquoi. Il avait une grosse masse noire à la base du cou, énorme pour un si petit animal. Il en avait une semblable sur le ventre. Je le mis dans un sac en plastique avec l'intention de l'amener au Service de la Faune pour analyse. Puis la curiosité me prit : pourquoi attendre pour voir ça de plus près ? J'ai pris un scalpel ( ben oui, j'en ai toujours un chez moi… C'est bien utile quand un des chiens ou un voisin a un abcès. À la campagne, on s'attend à ce qu'un médecin soit capable de régler ben des affaires à la maison… ). J'ouvrais puis j'extirpai la masse. Ça sentait mauvais, mais pas le "mauvais" d'un abcès ou d'un kyste. Une odeur douçâtre, écœurante… Et quand je voulus ouvrir la masse avec le scalpel, cette dernière se mit à remuer.
   Mon cerveau me hurla : « Ke c'est ça ?!? Ça sort d'où ??? » Je reculai d'un bloc avec un hoquet de surprise. Sans la balustrade, je serais tombée en bas du balcon.
   Avant de faire mon cours de médecine, j'avais passé le plus clair de mon temps à lire des ouvrages de zoologie et à fureter dans les bois pour espionner la gent animale. Je connaissais tout sur les animaux… Et ça, je ne l'avais jamais vu, je ne savais même pas que ça existait !
   Je me rapprochai prudemment de la chose qui tentait de ramper maladroitement sur la table à pique-nique. C'était tout noir, de deux par quatre centimètres, conique et annelé, bref pas beau longtemps. Avec une pince, je le mis, ainsi que son collègue du ventre, dans un pot rempli de cognac. Ça sembla leur convenir car, après ça, ils se tinrent tranquilles. J'appelai les gars de la Faune, qui ont commencé par rire de moi à cause du cognac. Vexée, j'allai leur porter le pot. Ça leur en a bouché un coin…
   Le lendemain, un biologiste m'appela de Rouyn-Noranda. Il s'agissait de deux cuterebras, des parasites bovins et déplacés de leur niche écologique par l'emploi de pesticides dans les étables et autour des pâturages. Débrouillardes, les larves en question s'étaient recyclées dans les animaux sauvages vivant en terrier, les lièvres en particulier… C'était la première fois qu'on en trouvait un sur un suisse. Comme ce parasite était originellement conçu pour des bœufs, pas étonnant que mon suisse ait eu de la misère à gérer son vécu avec deux monstres pareils sur lui…
   Jacques me regarda avec un sourire en coin. Je lui dis que j'aurais bien voulu le voir à ma place ! En sortant de la salle à dîner, il me répondit qu'il y avait pire que de trouver deux cuterebras sur un tamia : en trouver trois dans le dos du patient qu'on examine… « Pis c'est vrai qu'y puent, les câlisses !!! »


   Quatre ans plus tard, j'avais quitté le bureau privé où je travaillais. Je m'y ennuyais à mourir. J'y étais devenue une machine à passer des examens annuels aux femmes du comté. Surtout celles de 50 ans et plus. Les médecins de la clinique me les envoyaient systématiquement, sous prétexte que les patientes préféraient être vues par une femme. C'était un fait mais je soupçonnais aussi une raison financière à cette manne : un examen annuel chez une femme ménopausée était un acte peu payant et long.
   J'étais donc revenue dans le système de santé public québécois, même si ce dernier était infesté de redoutables gestionnaires organisant réformes par dessus réformes. Il fallait bien montrer au bon peuple combien leur présence était importante au système. Ils sévissent toujours d'ailleurs : le Québec est une réserve naturelle de gestionnaires inutiles, coûteux et bardés de privilèges.
   Je faisais des visites à domicile. À la demande d'un collègue parti en vacances, j'étais allée voir une patiente dans un trou perdu nommé Montauban-Les-Mines (Monte-aux-P… disaient les jeunes des autres villages pour faire rire la compagnie). Après une heure et demie de mauvaise route, j'arrivai sur place.
   Je sortis de la voiture. Le terrain était un véritable dépotoir. Un arbre poussait au travers du capot absent de la vieille Studbaker des années 50. Une carcasse de veau partiellement dévorée trainait au milieu du stationnement. Une nuée de mouches virevoltait sur les restes du cadavre se décomposant par ce beau matin de septembre.
   Dès que je mis pied à terre, je me retrouvai nez à nez avec trois molosses dont je ne parvenais pas à identifier la race ; probablement un mélange de mastiff et de bulldog… Gris-noir avec une peau crasseuse et plissée, un faciès carré et renfrogné, ainsi qu'une allure de gros chiens qui ne mangent pas à leurs faims.
   J'adore les chiens mais ceux-là m'inquiétaient. Je passais tranquillement à côté du Cerbère en trois morceaux, évitant de leur tourner le dos et de les fixer dans les yeux. Quatre ans de soins à domicile m'avaient appris la politesse canine de base…
   Je frappai à la porte. Aucune réponse. J'ouvris prudemment la porte et appelai. Un « OUÉ ? » à trois voix me répondit. La pièce centrale était un capharnaüm impressionnant. Des chaises défoncées, des caisses de bières empilées partout et un vieux divan éventré me rappelait définitivement le camp de chasse à l'orignal de mon oncle Roger, plus alcoolique que bon chasseur (son tableau de chasse incluait un orignal et un beau-frère). Sur le divan antédiluvien, trois gros et grands hommes pas assez barbus pour dissimuler acné kystique sévère familial.
   Je demandai à voir Madame Marguerite Chouinard.
   — La Méérr est dans chambre ! daigna me répondre l'un des bûcherons du pauvre, sans quitter des yeux le téléviseur où les Kardashians rivalisaient de sottise.
   J'allai donc dans la chambre de la « Méérr », celle au fond de la maison, derrière la cuisine. L'odeur était indescriptible. Pourtant ma carrière m'en avait fait voir et sentir de toutes couleurs et odeurs… À la longue, un clinicien peut reconnaître certaines infections et maladies juste à leur fumet respectif. La Méérr présentait la même acné kystique et quasi nécrotique que ses fils. Le dilemme scientifique typique me vint absurdement à l'esprit : héréditaire ou culturel ? Dans les situations très dérangeantes de mon travail de médecin de campagne, je m'accrochais souvent à la curiosité scientifique pour ne pas prendre mes jambes à mon cou. Pour ne pas perdre connaissance en temps de grand stress, j'avais aussi un truc secret : je me chantais intérieurement la chanson thème du Carnaval de Québec. Cela me permettait infailliblement de garder mon sang-froid. Même la fois où le chirurgien paniqué essayait de recoudre le foie déchiré d'un jeune wannabe dragster saoul comme un marin russe. Un geyser de sang venant de l'artère hépatique sectionnée vidait le patient plus vite qu'on ne réussissait à le transfuser. Comme quoi la réparation des voitures de course et l'alcool ne font pas vraiment bon ménage… À la demande du jeune mécanicien sous le vieux bolide, son brave cousin tout aussi saoul avait "embrayé la machine". Et avait accessoirement passé sur la cage thoracique de l'autre. Les côtes cassées avaient embroché le foie et l'artère. Grâce à " Carnaval, Mardi-Gras, Carnaval !!! Boum ! Boum !!! ", j'avais tenu le coup jusqu'à ce que l'anesthésiste déclare jovialement : « je veux pas vous faire de peine, la gang, mais ça fait une bonne demi-heure qu'il a pu de pression artérielle… ».
   Pour en revenir à la Méérr devant moi, cette dernière pesait au bas mot deux cents kilos. La chambre minuscule était presque entièrement occupée par un matelas Godzilla-sized. De la nourriture était éparpillée au travers des couvertures crasseuses. Sur le lit, deux chats ayant chié abondamment dans un coin de la chambre se léchaient le cul avec conviction.
   Une voix grasse s'apparentant à des grognements se mit à me compter ses malheurs, dont le moindre n'était pas ma présence au lieu de celle du Docteur Casgrain. Je me mis en mode réassurance et séduction et lui parlai de ses chats. J'espérais savoir si les animaux avaient jamais entendu parler des mots vaccins et vermifuges. Elle me répondit que ces deux chats-là étaient ses favoris : elle les gardait avec elle pour éviter de se les faire manger. J'eus envie de lui demander si elle pensait aux chiens ou à ses fils mais je n'insistai pas.
   Bien sûr, elle ne savait pas ce que le mot "vétérinaire" signifiait. Salubrité non plus apparemment. Je lui suggérai l'utilisation d'une litière à chats (changeable de temps en temps). Elle se fâcha et me répondit ne pas en avoir les moyens monétaires ni physiques. Puis elle eut une énorme quinte de toux avec des crachats quasi phosphorescents, assez épais pour calfeutrer adéquatement les fenêtres de la chambre pour l'hiver.
   Je me mis en tête de l'examiner comme si de rien n'était. Son dos énorme était d'une pâleur lunaire saupoudrée de furoncles noirs. Je me mis une note mentale de désinfecter tout mon matériel à mon retour au centre, et deux fois plutôt qu'une.
   Je notai la présence d'un compresseur à oxygène dans un coin… Et celle de trois cendriers pleins de mégots éteints. Je réalisais qu'une composante de la puanteur générale était l'odeur de la cigarette froide. Ben frette. Je voulus aborder le sujet de la non compatibilité Flamme/Compresseur à Oxygène lorsque je vis bouger un morceau de biscuit au chocolat dans le lit. Au même moment, la patiente, à qui j'avais demandé de se pencher pour l'ausculter, s'exécuta. Un des kystes noirs du dos se ruptura suite au mouvement. Une grosse masse annelée et luisante tomba dans le lit. Elle se mit à frétiller lentement, comme un ver court et obèse au ralenti. L'odeur nauséabonde et sucrée me fit instinctivement reculer.
   Les cuterebras avaient trouvé un autre écosystème, géant celui-là. J'étais dans un terrier de tamis monstrueux et parasités jusqu'aux cheveux…
   C'en était trop pour moi. J'étais sur le point de vomir. Je prétendis une crise d'asthme conjointement due à une allergie aux chats et à la cigarette. La dame m'offrit gracieusement d'utiliser le compresseur au masque constellé de sécrétions. Je quittai précipitamment la chambre en hoquetant de ne pas fumer près de la machine… Sa voix me suivit dans le corridor, me demandant de revenir la voir le mois prochain, car j'étais restée plus longtemps auprès d'elle que son médecin de famille… FUCK !!! Je ne me rappelais pas avoir fait une consultation aussi courte de toute ma carrière.
   Je passai en coup de vent devant les trois tamias-fils sans aussi les dévisager à nouveau. Je déclarai le plus calmement possible que j'allais aviser le Dr Casgrain de ma visite, mais ma voix tremblait. De toute façon, il n'y avait pas de problèmes urgents, n'est-ce pas ? Je descendis l'escalier extérieur quatre à quatre, pour me retrouver devant les molosses. Des bergers allemands, ça ???!!! La patiente devait avoir quelques parasites dans le cerveau !!!
   L'un des molosses s'ébroua. Des projectiles noirs malodorants se mirent à pleuvoir dans toutes les directions. J'en reçus plusieurs et je ne pus réprimer un hurlement. J'entendis un des fils rire des petits médecins de la Ville. En regardant à nouveau le chien, je vis qu'une fois le museau débarrassé de son élevage de parasites, le chien explosif s'avérait bel et bien être un berger allemand. Le museau noir et carré était maintenant lupoïde.
   Après avoir abondamment vomi (dont une larve qui m'avait collé au menton), je courus vers mon auto. Je ne me rappelle pas du chemin du retour. Rendue au bureau, j'avais encore des haut-le-cœur.
   Le lendemain, j'écrivis un résumé de ma visite dans le dossier de la patiente. J'y inscrivis comme diagnostic : « Invasion parasitaire majeure et zoonose », avec comme suggestion de traitement :
   – Aviser la santé publique.
   – Raser par le feu ou par bombe nucléaire les 20 kilomètres carrés entourant le taudis.
   Avec une note au bas : « Cher collègue, arrange-toi avec tes troubles, crisse. Et pour tes prochaines vacances, OUBLIE-MOI !!!!! »


FIN


© texte et illustration Valérie Bédard. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteure. Merci à Serena Gentilhomme pour son aide amicale.

 
 

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29/07/16