Antonio Bellomi
Né à Milan, en 1945, Antonio Bellomi œuvre depuis plus de quarante ans dans tous les domaines de la SF, comme écrivain, traducteur, anthologiste, responsable de collections. Il a collaboré à toutes les revues italiennes les plus importantes dans ce domaine, mais aussi dans d'autres genres. Nombreux sont ses textes de SF qui ont paru à l’étranger. Il est l’auteur de plus de 300 récits.

A VOIR
 
 



Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème



   Gino dormait profondément quand un bruit le réveilla. Il se redressa, s’assit dans son lit et se frotta les yeux. Le bruit se répéta. Il montait de l’étage inférieur. Là où se trouvait la librairie-papeterie tenue par ses parents. Gino n’était pas peureux, mais ce bruit ne lui plaisait pas. Il avait quelque chose de furtif, de mauvais. Sa petite chambre était dans la pénombre. La lueur de la lampe en forme d’ourson n’était pas assez forte pour le réveiller quand il dormait mais suffisait pour qu’il ne soit pas dans l’obscurité s’il se réveillait en sursaut. Ses parents la laissaient toujours allumée.
   Tout à coup, Gino se souvint que c’était la veille de Noël. Ses parents étaient partis à la messe de minuit, à la cathédrale. Et lui était seul à la maison. Son cœur se mit à battre. Il n’avait que cinq ans et il ne lisait pas les journaux, mais il savait que chez les adultes, il se passait souvent de vilaines choses dans les maisons sans surveillance.
   Toc, toc, toc. Des pas furtifs montaient l’escalier intérieur qui reliait le magasin à l’habitation.
   Qui ça pouvait-il être ?
   Puis une idée soudaine le rassura. Mais oui, ça ne pouvait être que le Père Noël venu lui apporter les cadeaux. Qui d’autre ?
   Il se dégagea des couvertures et enfila ses pantoufles de peluche. Maintenant, il allait pouvoir jeter un coup d’œil par la porte, et il verrait enfin à quoi ressemblait le Père Noël. Sans faire de bruit, il se dirigea vers le séjour et entendit les pas de l’inconnu qui allaient précisément dans cette direction. Il n’y avait qu’une question qui le troublait et dont il ne voyait pas très bien la réponse. Pourquoi le Père Noël venait-il du magasin ? D’habitude, ne descendait-il pas par la cheminée et, quand il n’y avait pas de cheminée, n’entrait-il pas par le balcon ?

   
Un rai de lumière se projeta sur le carrelage de la chambre, devant lui. La lumière d’une torche électrique. Plus que jamais intrigué, Gino passa la tête en dehors du cadre de la porte, et ce qu’il vit ne lui plut pas du tout. Au milieu de la pièce se trouvait un gros homme sombre qui tenait à la main une torche électrique. Il portait sur le visage un masque de carton, qu’il avait manifestement pris en bas, dans le magasin. Et puis… et puis, avec un sursaut de surprise, Gino vit que sous l’arbre de Noël les cadeaux étaient là.
   Le Père Noël était déjà passé !
   Gino frissonna. Un peu à cause du froid, un peu parce qu’il était effrayé. Il s’agrippa au cadre de la porte, pour se donner du courage. Le bois grinça, et le gros homme se tourna dans sa direction. La lumière de la torche commença à se soulever du carrelage et… et, à ce moment, les lampes du séjour s’allumèrent d’un seul coup.
   « Turlututu ! » plaisanta le grand clown de peluche qui gardait la main sur l’interrupteur.
   Le gros homme laissa échapper un cri sourd, et Gino écarquilla les yeux. Ce type n’était pas le Père Noël mais seulement un voleur !
   Soudain, on entendit une trompette. C’était celle du Septième régiment de cavalerie légère qui sonnait la charge ! Après tant de westerns, Gino la reconnut tout de suite. Le gros homme parut interdit, et, à cet instant, les boîtes enrubannées placées sous l’arbre de Noël s’animèrent. Les rubans se dénouèrent, et le Septième de cavalerie en miniature, avec ses soldats de plomb, partit au galop contre l’intrus. En tête, le colonel, sabre au clair, flanqué du trompette.
   « Chargez ! » commandait le colonel.
   Pan ! Pan ! Pan ! firent les armes, et dans l’air on entendit le bourdonnement d’une myriade d’épingles qui volaient. Le gros homme semblait transpercé de mille piqûres et rugit tout en essayant de parer ces projectiles invisibles par le maniement de sa torche. Gino battit des mains.
   Un poster enroulé sous l’arbre se déroula brusquement, se déplia en position verticale. HE-MAN, le héros des Masters se projeta hors du cadre de carton, se précipita sur l’intrus. Son terrible coup de poing l’atteignit au menton, et le gros bonhomme roula sur le sol en gémissant.
   Gino observait, fasciné. Le clown près de l’interrupteur riait, et son nez noir en forme de patate sursautait à chaque éclat de rire.
   Le Septième de cavalerie continuait à ferrailler autour du gros homme qui tentait de s’abriter comme il pouvait contre la grêle de coups. Et HE MAN, au-dessus de lui, lui portait de violents coups avec le plat de son épée magique.
   « Allez-y ! Allez-y ! » cria Gino à son équipe de héros.
   Puis, d’un angle situé entre le divan et l’arbre, surgit une forme brune qui y était blottie. C’était l’ours Yoghi qui s’avançait de sa démarche ondulante. Le bonhomme recula, terrorisé, mais l’ours l’attrapa par la taille, le souleva et le jeta dans le couloir. Gino courut derrière toute la bande qui engageait la poursuite. Il vit que tous étaient précédés du clown qui ouvrait la porte d’entrée, que, de nouveau, l’ours saisissait le voleur, plus terrorisé que jamais, et le jetait dans l’escalier.
   « Bravo ! » s’écria Gino, qui applaudit.
   Il courut vers l’ours Yoghi, mais celui-ci s’esquiva. Le clown lui-même lui échappa, puis le Septième de cavalerie. Tous les jouets retournèrent rapidement à leur place, et comme dans un film passé à l’envers, chacun regagna sa case de départ. Les cavaliers de plomb rentrèrent dans leurs boîtes autour desquelles les rubans se renouèrent. Le clown s’immobilisa dans une position quelconque, et l’ours Yoghi se blottit à nouveau dans son coin, tandis que HE-MAN regagnait son poster qui s’enroula sur lui-même.
   « Arrêtez ! » supplia Gino qui avait presque les larmes aux yeux. « Comme ça, personne ne me croira ! » cria-t-il, désespéré. Mais ses supplications restèrent sans effet. En une minute, tout était redevenu normal. Une pièce tranquille avec un arbre de Noël et, au-dessous, les cadeaux traditionnels.
   Puis Gino sourit. « Ce sera notre secret », dit-il, d’un ton complice à ses chouchous. Il descendit dans le magasin et vit que le voleur n’avait pas complètement refermé la porte qu’il avait ouverte avec un crochet. Alors il prit la clé dans le coffret où il savait qu’on la déposait tous les soirs et donna quatre tours, comme le faisait toujours son papa, puis il remit la clé à sa place et revint dans la pièce, éteignit les lumières du séjour, puis regagna sa chambrette.
Dans un instant ses parents seraient rentrés.


FIN


© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Favola di Natale. Traduit de líitalien par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.


Nouvelles

Le Déclin de la Terre
Un homme dans la nuit

15/12/06