La nouvelle


   — N'aie point peur, gamine ! Je cautérise à l'instant !
   Cette petite peste s'était réveillée. Tandis que les grosses mains de son disciple étouffaient les cris de terreur de la fillette, le Professeur Van Dechymurg poursuivait sa grande œuvre salutaire dans le dortoir de l'orphelinat L'Orgueil de la Nation Luxembourgeoise. Tous ces attentats contre les établissements financiers décimaient des familles entières depuis de trop longues années. Il devenait de plus en plus difficile de recruter des employés de banque parmi la populace craintive, qui se réfugiait dans le jardinage de survie et autres activités artisanales qui faisaient vomir le Professeur.
   — Et voilà, une de plus ! Passons au lit suivant.
   La pauvrette s'était évanouie sous la douleur. Le disciple ramassa ses deux mains coupées et les enfourna dans son sac qui commençait à lui peser sur l'épaule. Ils arrivaient déjà à la fin du long dortoir. Se pressant, le Professeur Van Dechymurg disposa son mécanisme autour des poignets des derniers orphelins et tourna sèchement trois tours de manivelle, laissant ensuite la cautérisation se faire en quelques instants.
   — On s'en va professeur ? Le gardien pourrait arriver !
   — Disciple, oublies-tu qu'il n'a plus de mains lui aussi, grâce à mes bons offices ? Porte donc ma sacoche. La besogne m'a fatigué les bras.
   — Je porte déjà le sac, Professeur ! C'est lourd.
   Magnanime, le Professeur Van Dechymurg conserva sa sacoche où il avait rangé l'œuvre d'une vie, fruit de longues et fructueuses réflexions sur l'avenir de l'Humanité. Qu'il était fastidieux de convaincre les autorités du Duché du bien fondé de son action. Ces gens-là, vautrés dans leurs palaces spatiaux, ne redescendaient jamais sur Terre. Parfois, il se surprenait à haïr le doux pays de son enfance, où il avait découvert les joies de la Science expérimentale avec les gamins du camp de réfugiés économiques qui jouxtait la propriété de Grand-père.
   Arrivé en bas de l'escalier de service, le Professeur Van Dechymurg remit son haut de forme en traversant le vestibule encombré de vélos et de trottinettes.
   — Je ne suis plus tout jeune, disciple. Tu va devoir bientôt apprendre à te servir du mécanisme. Allons, notre nuit fut profitable. As-tu faim ?
   — Oh, oui ! Je vide mon sac ?
   — Bien sûr ! L'exemple, toujours l'exemple, disciple ! Je te l'ai expliqué je ne sais combien de fois, tu ne retiendras donc rien ? J'aurai dû te préférer un roboïde à quatre bras. Mon garçon, tu as de la chance que ton entretien me coûte si peu !
   Le disciple versa en tas toutes les mains coupées sur le carrelage, remit sur le sommet celles qui avaient roulé dans l'obscurité. Demain encore, l'image ferait la une des colonnes d'information attirant dès l'aube les passants avides de faits divers sanguinolents.
   — Regardons s'il n'y a personne dans la rue ! Une charrette pharmaceutique qui tourne au coin, deux ivrognes, allons-y disciple ! N'oublie pas, nous sommes un maître financier et son valet qui sortons d'un cabaret.
   — Où allons-nous nous restaurer, Professeur, avant de rentrer à la roulotte ?
   — Surprise !
   Gaiement, le Professeur Van Dechymurg trottinait sur le trottoir luminescent, éclairant la ville d'une lueur rassurante. Le jour le voyait toujours déprimé, aigri contre le Duché, la Couronne Européenne et ses Rois de pacotille, le monde entier qui s'enfonçait dans l'erreur. La nuit le voyait quelque peu revivre. L'activité, la concrétisation de son action, même si minuscule, lui redonnait du baume au cœur. Tout n'était pas encore fini.
   — Disciple, encore quelques nuits aussi fructueuses, et l'on nous écoutera en haut lieu, je te prie de me croire ! Plus aucun valet ne me mettra à la porte ! L'on me recevra, l'on m'écoutera ! Le Manuélisme Nouveau triomphera !
   — Professeur, c'était le dernier orphelinat… Les gens se méfient, maintenant ! Et si je n'arrive pas à assommer les gardiens ? Je ne veux pas aller dans une cage prison !
   — C'est un souci, je ne le nie pas… Mais nous devons continuer notre entreprise. S'il le faut, nous passerons la frontière, la France regorge de ces misérables qui sont la cause de tous nos malheurs ! Voici l'établissement où nous dînerons.
   — Oh, Professeur, il paraît que c'est délicieux, que l'on peut se resservir en choucroute à volonté, qu'il y a un orchestre !
   Ravi, le disciple suivit le Professeur Van Dechymurg. Celui-ci laissa son haut-de-forme au portemanteau en forme de tête de canard mais conserva sa précieuse sacoche avec lui. La taverne Chez Madoff, saucisses de qualité était pleine à craquer, les serveuses et serveurs allant et venant dans un ballet de plats fumants, de chopes et de bouteilles aussitôt vidées. Au plafond, le buste du Roi en grand apparat tournait lentement sur lui-même, ses belles moustaches blanches rasant les chandeliers.
   Le Professeur Van Dechymurg choisit une petite table à l'écart, loin du mur où défilaient les cotations devant des clients hystériques, venus passer là une bonne soirée à surveiller leurs modestes investissements, du moins l'espéraient-ils. Parfois, certains malchanceux allaient dans l'arrière-cour se tirer une balle à rêves dans la tête. Il fallait les remettre à la rue au petit matin, persuadés qu'ils étaient d'être le plus riche du monde, attendant des carrosses qui n'arriveraient jamais.
   — Professeur, je peux prendre des saucisses ?Professeur, je peux prendre des saucisses ?
   — Mais oui, disciple, la nuit a été bonne, régale-toi. De la persévérance, voilà ce qu'il faut à la Science pour triompher, mon garçon ! C'est décidé, demain, nous irons visiter la France. Je te charge de trouver deux bicyclettes avant dix heures. Serveuse, des saucisses et une bière sans alcool pour le petit, un assortiment pour moi et de la bière !
   D'un seul coup, le disciple se tassa sur son tabouret. Il dévorait des yeux la serveuse qui s'éloignait, hurlant la commande pour les cuisines surchauffées.
   — Professeur, qui servira dans les tavernes, qui seront domestiques si l'on coupe les mains à tout le monde ?
   Quelque peu découragé, le Professeur Van Dechymurg se retint de s'énerver. Après tout, trouver un disciple courageux à la tâche, fidèle à son maître n'était pas si facile en ces temps de frivolité spatiale, d'amusements en tout genre. Il était simplement lent intellectuellement, il fallait lui pardonner. Sa mère de très basse extraction, né d'un père inconnu, sans doute un filou qui vivait aux crochets d'une société cotée en Bourse, le pauvre enfant était bien mal parti dans la vie. Et le Roi qui ne faisait rien, toujours en orbite ! La rumeur courait qu'il se faisait à présent bâtir un Palais Lunaire, au lieu de subvenir aux besoins de la Science.
   — Disciple, d'abord il convient de ne pas couper les mains à tout le monde, tu le sais bien ! Mon Manuélisme Nouveau ne prône pas une telle aberration, je ne suis pas fou, mon garçon ! Mais l'Histoire, celles des Grands Hommes qui bâtirent le Monde, des grandes idées qui changèrent les premiers Hommes à peine plus éclairés qu'un grand singe en être fait de lumière, nous enseigne que tout rate toujours à cause des mêmes ! Tu te rappelles le zoo de Düsseldorf, je t'y ai emmené l'été dernier ?
   — Oh oui, professeur. Je me souviens du singe qui vendait le ticket à l'entrée, des gazelles et des glaces du marchand tout noir ! La Police nous a chassés parce que nous n'avions pas payé pour le stationnement de la roulotte. Ils voulaient garder Bérénice !
   — Ils ne savaient pas à qui ils avaient à faire, ces imbéciles ! Bien, reprenons. Tout part du singe. Le plus bête Luxembourgeois, mon garçon, sait que l'Humanité est divisée en deux. L'on peut certes le déplorer, mais il en est ainsi depuis le début des premiers Hommes, pas très loin d'ici, à Mersh Caverne. Chaque grande envolée de l'esprit humain est contrariée, que dis-je sabotée par le manuel ! On donne un fusil à un soldat, il perd la guerre, il déserte ! On confie un aéroplane à un pilote, il l'écrase ! Un outil dans la main d'un demeuré et voilà que la catastrophe industrielle arrive ! Boum l'usine ! Elle arrive cette commande ?!
   Tapant de sa canne sur la table, le Professeur Van Dechymurg rappelait le personnel de la taverne à son devoir. Le client était Roi, comme le proclamait la pancarte punaisée sur la porte des commodités.
   — Tout le malheur de l'Humanité provient de la main, disciple ! La main faillit, tremble, rate, trahit ! C'est bien triste, mais le problème doit être résolu au plus vite. Puisque la main est l'ennemie de l'esprit, supprimons la main ! Mais uniquement chez les faibles d'esprits, les incultes, les malfaisants qui grouillent dans les bas-fonds industrieux et autres, nous nous comprenons, n'est-ce pas mon garçon ?
   Le disciple opina du chef. Le raisonnement se tenait, ce qui n'empêcha pas le Professeur Van Dechymurg de retomber dans la dépression, les mains crispées sur sa sacoche.
   — Dire que personne ne veut m'écouter ! J'ai la solution, et ces imbéciles exigent que je remplisse des dossiers de subventions timbrés, avec je ne sais quel certificat de moralité scientifique, des devis ! Mais j'ai compris, disciple, oh j'ai compris ! Je perdais mon temps à avancer projet sur projet, de voir trop grand trop vite ! Je réalise d'abord à petite échelle, je montre concrètement ma méthode, la faisabilité de mon mécanisme portatif, malgré le souci de surchauffe côté cautérisation, tu sais que j'y travaille dur. Je prouve par l'exemple ! Évidemment, cela serait plus simple de réunir les manuels au même endroit pour procéder à la coupe…
   — Mais, professeur, le jour où le Manuélisme Nouveau aura triomphé, que deviendront les sans mains ? Va bien falloir les nourrir…
   — Enfin, disciple, je ne peux songer à tout ! Ce sont aux autorités compétentes de s'occuper, me semble-t-il, de ce genre de détail. Mais j'ai des idées pour remplacer les mains fautives !
   Discrètement, le Professeur Van Dechymurg sortit un carnet de son veston fluorescent. Il défit la lanière, l'ouvrit et le passa à son disciple. Celui-ci parvint à en lire quelques lignes. Il n'en revint pas de tant d'imagination, de génie. Le Professeur Van Dechymurg lui avait caché cette partie de sa recherche. Les croquis étaient saisissants de réalisme. Tout un avenir s'ouvrait devant lui, celui d'une Humanité enfin fiabilisée. Jeudi. Ai pensé à un système de quadruple tenailles pour tout ce qui est office religieux et manutention. Mardi. Comment n'y ai-je pas songé avant ? Remplaçons la main par un poulpe au squelette renforcé ! Huit tentacules valent mieux que cinq doigts ! L'animal ne pensera jamais à mal, ne complotera pas contre l'Humanité. Penser à s'abonner à la revue suisse Génome Créative, pour petits et grands. Samedi soir. Ma visite au bordel de la Mère Veerdourmich m'a donné d'autres idées encore.
   Le Professeur Van Dechymurg dut arracher le précieux carnet à son disciple fasciné et le remettre en lieu sûr.
   — Ne t'inquiète pas tant, mon garçon, la Science véritable vaincra ! Conservons l'espoir d'un monde meilleur ! Les masses malfaisantes incapables de contrôler l'usage de leurs mains meurtrières seront vaincues ! Plus tard, nous engagerons des stagiaires, toute une flopée d'assistants pour nous aider à rétablir la véritable Humanité sur Terre ! Finies les sorties nocturnes, je te nommerai Directeur de notre fabrique de mains nouvelles ! J'ai déjà dessiné les plans de notre première usine de Munich. Sans doute sera-t-il nécessaire de délocaliser une partie de la production en Asie, pour le marché local, qui semble immense.
   Le disciple se demanda qui produirait, mais il s'abstint de déranger le Professeur avec ce menu souci. Des hourras dans la taverne saluaient la hausse du marché aux épices et une baisse subite d'impôts en Belgique Dispersée. L'orchestre monta sur la scène et commença à entonner les meilleurs airs folkloriques du Duché. La joie régnait, même le tenancier consentit à abandonner sa caisse pour une danse. Le Professeur Van Dechymurg replongea la main dans les poches de son manteau, fouilla jusqu'à la moindre cachette dissimulée dans les coutures, alla jusqu'à ouvrir son porte monnaie.
   — Disciple, nous n'avons plus un sou. Va donc faire la manche.
   — Maintenant ? Mais j'attends mes saucisses !
   — Et comment penses-tu les payer ? Va dans la rue, je te dis ! Je te les ferai garder au chaud.
   À regret, le disciple abandonna la chaude ambiance de la taverne, tandis que le Professeur mettait sa serviette autour du cou. Son assortiment de charcuterie et sa chope de bière de première qualité arrivaient.
   Le Manuélisme Nouveau demandait parfois trop de sacrifices. Si seulement il avait su lire, il aurait bien rejoint la cohorte de tous ces intellectuels qui paradaient en calèche dans les parcs et prenaient l'ascenseur spatial de Berlin ou de Sarajevo pour réfléchir dans les étoiles.
   D'instinct, le disciple trouva la bonne place, à la sortie d'un magasin de jouets en bois véritable. Une fois son panonceau déplié, Pour manger, pour la Science, il s'assit sur le trottoir, au milieu de la neige à moitié fondue. Les gens riches adoraient son histoire de cobaye qui avait tant souffert d'une expérience ratée, destinée à vaincre une maladie enfantine. Chaque détail particulièrement purulent amenait généralement une pièce supplémentaire.
   Seulement, il était déjà tard, le magasin n'allait pas tarder à fermer. C'était surtout des domestiques qui ramenaient à la dernière minute des merveilles pour la Fête de la Petite Monnaie. Il ne récolta que deux malheureux zoros avant de changer de place. Il devait absolument sortir le Professeur de ce mauvais pas. Une telle sommité ne pouvait finir au poste pour non paiement de repas. Et il fallait encore payer le foin, le vétérinaire pour Bérénice ! Et l'Académies des Sciences Utiles qui refusait toute pension au Professeur ! Jamais il n'arriverait seul à couper toutes ces mains. Il ferait mieux de se lancer en politique. Sans une administration, des fonctionnaires, des tas de véhicules, on n'arrivait à rien dans ce monde pourri.
   Un magasin de friandises russes ouvert nuit et jour lui parut un bon endroit. Il s'installa face à la devanture, où un ours plus vrai que nature débitait à la hache des arbres de pain d'épice en tranches. Le disciple n'eut pas même le temps de récolter une seule piécette. La nuit le recouvrit. Le lampadaire à lucioles était peut-être mort. Le disciple n'eut pas fini de se lever pour sortir de la pénombre qu'une lourde matraque s'abattait sur sa tête.

*

   — N'aie point peur, gamin ! Je t'arrache seulement les dents ! J'ai besoin de place pour m'introduire.
   Une grosse femme vêtue d'une blouse sale s'activait au-dessus de lui. Le disciple sortit de l'inconscience pour se découvrir attaché de toute part, flageolant, des douleurs plein la tête. Il lui sembla être dans une cave. Des écrans suspendus affichaient un flot continuel de données qui lui auraient brouillé le crâne s'il ce n'était déjà fait. Un air de flonflon, de la musique d'accordéon s'ajoutaient aux nombreux bruits de foule au travail qui parvenaient à lui par une lucarne entrouverte. Il devait être prisonnier, quelque part dans une maisonnée du faubourg prolétarien, au beau milieu du parc d'attraction Revivez le Dix-neuvième siècle, mourez au travail.
   Horrifié, les yeux exorbités, le disciple reconnut posés sur un chariot à roulettes ses cheveux, tout le haut de son crâne. Il voulut hurler sa peur mais seul quelques gargouillis qui sortirent de sa bouche encombrée désormais de tuyaux, de fils et de loupiotes clignotantes. Le visage bouffi, l'obèse se penchait sur lui, postillonnant horriblement.
   — Je comprends ton enthousiasme, mais reste calme ! Peut-être seras-tu le premier sur qui réussira une liaison entre le Réseau Satanique et une âme !
   D'un coup, sa tortionnaire se retourna, clapota furieusement sur deux claviers en même temps. D'autres écrans s'allumèrent, se mirent à voltiger, occultant les briques rouges typiques du parc d'attraction. La cave n'était plus que données instables et fuyantes, un enfer numérique ou ronronnaient les machineries informatiques suspendues au plafond, telles des chauves-souris. Une image plus qu'une autre retint son attention, celle de son crâne ouvert, sa cervelle à l'air libre, percluse de fils de toutes les couleurs.
   Au milieu de son cauchemar, le disciple crût avoir reconnu la grosse femme. C'était la vendeuse de petite électronique dont l'échoppe faisait comme une verrue sur le bel immeuble de l'Office de Charité Fiscale.
   — Le Réseau est perverti ! La morale et le bon goût doivent être rétablis, comprends-tu ? J'ai entrevu la solution ! De jeunes vierges doivent reprendre le contrôle du weby, de toute cette impureté qui salit notre Duché et le Monde ! Elles seules pourront redonner au numérique sa pureté originelle !
   Sa tortionnaire enclencha quelques nouveaux programmes, brancha des câbles quelque part.
   — Mais tu le comprends bien, je ne peux risquer la vie de fragiles pucelles sans faire quelques essais au préalable… Je te coupe les oreilles, elles sont trop grosses, elles gênent l'entrée des coupe-circuit moraux. Je ne te connais pas mon garçon, mais un voleur, un miséreux, un clochard qui mendie ne doit pas avoir la conscience nette.
   Cette fois-ci, la grosse femme se mit à crier. Sa fureur ne faisait qu'empirer, tandis qu'elle resserrait une fois encore les liens qui maintenaient le disciple à son lit de fer.
   — C'est un scandale, tous les orphelinats m'ont refusé leur aide ! Que peuvent-ils bien faire de tous ces gamins aux mains coupées par un fou, un échappé de l'asile ! Ils seraient bien plus utiles à la Science qu'à être dorlotés en vain ! Quel gâchis… Et le Roi qui ne répond à aucun de mes courriers ! Il doit apprendre la vérité, il doit savoir que personne ne m'aide dans ma tâche grandiose de restauration de la Moralité ! Ce Duché s'enfonce dans la médiocrité, dans la fornication numérique !
   C'en était trop. Cette sauvageonne traitait le Professeur de dément ! Le disciple en était révolté, mais ne pouvait rien dire, sa mâchoire complètement écartelée, sa langue coupée.
   — Mon garçon, te voilà prêt à entrer dans le monde de la Virtualité Démoniaque. Sois courageux, résiste aux tentations !
   La folle se saisit d'une hache, la brandit bien haut au-dessus de lui.
   — Et si tu essaies d'en prendre le contrôle, je te coupe le cou comme à un poulet ! Cligne des yeux si tu as compris !
   Préférant ne pas mourir tout de suite, le disciple cligna trois fois, par précaution. Confusément, il cherchait un espoir dans l'idée que le Professeur Van Dechymurg allait le sortir de là, avant de réaliser qu'il n'avait rien pour payer son repas, que le tenancier allait lui faire mille misères, malgré son air affable. Il était perdu !
   À côté de la table d'opération, une jeune disciple au visage triste, tenait dans ses mains un bouquet de câbles informatiques. Il lui faudrait encore laver tout ce sang, découper en morceaux ce pauvre vagabond lorsque sa cervelle rendrait l'âme. La Professeur Thormul-Berghen n'arriverait encore à rien, comme d'habitude. Elle était bien bête de ne pas s'enfuir pour rentrer comme boniche au service du fameux Docteur Schnell-Groumpf qui œuvrait sur la spiritualité naissante des flores intestinales. Quelqu'un qui avait sa propre émission sur Réseau Luxembourg, qui défendait la vie même la plus humble, qui croyait en Dieu, qui portait de merveilleux nœuds papillon, ne pouvait être mauvais.

FIN


© Gulzar Joby. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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04/09/11