La nouvelle



   J'étais un auteur à succès. Mes livres, récits et manuels de survie contre les zombies, traduits en différentes langues, se vendaient comme des petits pains. On pourrait dire, sans exagérer, que j'étais plein aux as. J'avais une grande maison dans un quartier pour les richards et les VIP, ceux que s'arrachent les médias. Je possédais une voiture de sport à la cylindrée aussi coquette que le prix, en plus de trois automobiles moins époustouflantes mais tout aussi coûteuses. Je n'avais pas de chauffeur, parce que j'adorais conduire moi-même ces engins monstrueux et sophistiqués.
   Mon éditeur ne publiait que des titres traitant des zombies. Les best-sellers de son catalogue se composaient de mes ouvrages : Comment massacrer les Zombies, Comment se défendre contre les zombies et survivre dans un monde Z, Zombi pour en finir ! Aussitôt derrière venaient mes romans : Hécatombe zombie, Tarzan et les Zombies, Conan contre les Zombies, Les Zombies et la mère qui les a mis au monde.
   Jusqu'au moment où est survenue l'apocalypse Z, j'étais un veinard pourri de fric que se disputaient les plus riches pépées de la ville.
   Et cela jusqu'au jour où – on ne sait comment – un virus échappé d'un laboratoire secret, après avoir subi – sans qu'on sache pourquoi – une mutation maligne s'est fourré à l'intérieur d'une boîte de haricots au chorizo. Il ne serait rien arrivé si la boîte était restée sur un rayon du supermarché du quartier jusqu'à la date de préemption, ce qui se produit dans la plupart des cas. Mais le destin, dans sa cruauté, a voulu qu'elle soit achetée par une vénérable dame, veuve d'un employé de la poste. Elle s'appelait Angustias de los Dolores, et sa maigre pension ne lui permettait aucun luxe ; le cholesterol, le sucre et l'acide urique lui imposaient un régime qui la maintenait en vie, mais lui interdisait tout excès gastronomique. Elle devait se passer du jambon et du saucisson qui étaient la spécialité de la région. Ce jour-là, elle aperçut la boîte de haricots sur le rayon. Il n'en restait qu'une. L'instinct maternel de doña Angustias s'émut de voir cette boîte solitaire, orpheline et veuve, comme elle. Fabada asturiana La Ribera, disait l'étiquette en grandes lettres rouges lisibles pour les yeux de la vieille dame que voilait la cataracte. Elle s'approcha et la prit dans ses mains tremblantes que déformait l'arthrite. L'extérieur de la boîte montrait un plat de fabada où, entre de délicieux haricots, se détachaient d'appétissants morceaux de chorizo et de lard. L'eau lui vint tellement à la bouche qu'un filet de salive lui coula à la commissure des lèvres. Quel mal ça pouvait lui faire de s'offrir pour une fois un petit plaisir ? Qui allait s'en apercevoir ? Elle en avait marre des légumes cuits et du blanc de poulet ou du poisson au gril. Pour une fois il ne se passerait rien. Manger une boite de fabada ça n'était pas la même chose que de s'envoyer des crottes au chocolat ou des gâteaux à la crème. Elle jeta un coup d'œil par dessus son épaule. Pour s'assurer que personne ne l'observait. C'était de la paranoïa pure et simple, parce que la pauvre femme ne connaissait personne dans le quartier où il n'y avait que des jeunes ou des immigrés qui étaient toujours pressés et qui ne s'apercevaient même pas de son existence.

   À son domicile, doña Angustias fit réchauffer les haricots et les dégusta avec une volupté dont elle ne se croyait plus capable. Avec nostalgie elle se souvint de la fabada qu'elle avait savourée avec son défunt mari Leonardo pendant leur voyage de noces.
   Durant la sieste, le maudit virus mutant se reproduisit dans le système digestif de la bonne dame qui bientôt se sentit très mal. Effrayée, elle pressa le bouton de l'appel d'urgence qu'elle portait toujours pendu à son cou. Quand le service des urgences arriva, dona Angustias avait cessé de vivre.

   Au funérarium était venu le curé de la paroisse accompagné d'une demi-douzaine de vieilles dames aussi solitaires que doña Angustias. Le prêtre et ses ouailles récitaient le chapelet quand la défunte s'assit dans son cercueil et se mit à hurler. Le terrible cri épouvanta tous ceux qui se trouvaient là, à l'exception des cadavres, bien entendu.
   Comme on peut s'en douter, les témoins de l'horrible événement restaient paralysés par la surprise et la terreur. La vieille dame ressuscitée en profita pour se jeter sur eux et se mettre à mordre, à droite et à gauche, propageant l'étrange maladie qui l'avait tuée.
   Peut-être parce que le virus avait recommencé à muter, ou peut-être parce que cela entre dans la logique de cette affaire, au bout de quelques minutes les morts ressuscitèrent et les blessés moururent pour ressusciter peu après.

   L'infection s'étendit comme un incendie de forêt au mois d'août, et, au bout d'une semaine, un tiers de l'humanité était à l'état de morts vivants qui avaient dévoré un grand nombre d'autres humains et avaient réduit ce qui restait à l'état de réserve alimentaire.
   Contrairement à la croyance populaire, les morts vivants, également appelés zombis (ou zombies), n'étaient pas des corps privés d'intelligence, ne connaissant que la frénésie de dévorer des humains. En fait, ils conservaient leurs capacités mentales et leur mémoire d'avant leur transformation, sauf qu'ils avaient l'obsession de dévorer les êtres humains et n'éprouvaient à le faire aucun scrupule. C'est ainsi qu'après le jour de l'Apocalypse Zombie se déclencha une guerre sans quartier que les humains avaient toutes les chances de perdre.
   Les infectés en prenaient à leur aise et dévoraient tous ceux qui ne se méfiaient pas, tandis que nous, les survivants, nous nous défendions comme nous pouvions. La police et l'armée, aussi touchées que le reste de la société, ajoutaient au chaos. De temps à autre, ou pouvait voir un ancien flic devenu zombi donner la chasse à une victime, pistolet de service au poing. Ceux d'entre nous qui n'étions pas encore contaminés, nous devions nous défendre contre eux. La loi et l'ordre avaient cessé d'exister. Ce fut ma ruine.
   Les survivants ne voulaient qu'une chose : être encore en vie le lendemain matin ; les zombis ne voulaient qu'une chose : prendre en chasse un humain et en faire leur déjeuner. La demande de livres s'effondra. Quelque uns de mes manuels de survie trouvaient encore des acheteurs, mais bientôt les ventes tombèrent à zéro, tout comme mes revenus. Il fallait trouver quelque chose, sans quoi je serais réduit à faire la manche au coin de la rue.

   J'avais encore de quoi m'acheter des armes et survivre dans ce chaos. Ma modeste demeure disposait toujours des meilleurs systèmes de sécurité, y compris un abri anti-atomique. Bon, je sais que tout ça ne sert pas à grand-chose, mais il me fallait bien dépenser l'argent que je gagnais. Par ailleurs, en plus de ma voiture de sport, je disposais d'un tout terrain Hummer que je n'utilisais jusqu'alors que pour impressionner de temps à autre des types aussi décadents que moi. Je suis allé voir mon éditeur. Ses bureaux occupaient tout un étage de l'un des édifices les plus emblématiques de la ville. J'ai parqué le Hummer à la porte, et il m'a fallu pour cela bousculer quelques véhicules abandonnés. Je me suis assuré qu'il n'y avait pas de zombis en vue, j'ai empoigné mon fusil à répétition et mon infallible machette et suis entré dans le bâtiment.
   À la réception se tenait le portier. Il s'était maquillé pour dissimuler la pâleur de son visage caractéristique des morts vivants. Je ne lui ai pas laissé le choix : je lui ai fait sauter la tête qui a éclaboussé la fresque New Age décorant le vestibule.
   J'ai pris l'ascenseur. Les portes se sont ouvertes sur l'étage de la rédaction. Des mecs qui avaient la touche de témoins-zombis de Jéhovah semblaient m'attendre avec l'air de ceux qui n'ont jamais bouffé un étre humain. Deux coups au but, et j'ai projeté leur cervelle sur les murs. Je suis entré dans la rédaction. Pas de réceptionniste. Je suis passé dans le bureau de l'éditeur. Je l'ai trouvé à l'état de zombi qui dévorait sa secrétaire.
   Je lui ai tiré dessus, mais il a été plus rapide que prévu et s'est abrité derrière le corps de sa proie. Le coup n'est pas parti. De nouveau, j'ai pressé la gâchette, mais il ne me restait plus de cartouche. Après avoir liquidé deux zombis pour dégager la sortie de mon garage, plus le portier et les témoins, j'avais oublié de recharger mon arme. Un terrible oubli qui risquait de me coûter la vie.
   J'ai jeté le fusil sur un fauteuil, empoigné la machette et me suis précipité sur lui, avec l'intention de le décapiter. Ce fils de chien a paré le coup en interposant la jambe qu'il était en train de dévorer et s'est jeté sur moi. Nous avons roulé par terre, enlacés dans un corps à corps qui ne pouvait finir que par la mort de l'un de nous deux. Mais ce fumier m'a mordu le mollet avant que j'ai pu lui trancher la tête d'un coup de machette. Malheur ! j'étais contaminé.
   Je me suis assis dans un fauteuil, la machette toujours à la main. Je savais ce qui allait suivre. Tout d'abord la fièvre et de violentes douleurs, puis la mort, enfin le réveil et la fringale. Mais le putain de virus devait avoir muté à nouveau et ne provoquait plus de souffrance. J'ai perdu connaissance – ou peut-être étais-je mort – et je me suis réveillé dans la même position. Je savais ce que j'étais devenu et que la faim que j'éprouvais ne se calmerait pas avec un hamburger. La partie d'humanité qui restait en moi essayait de me convaincre de mettre fin à ma seconde vie. J'ai regardé la machette ensanglantée. Je l'ai levée et l'ai fixée pendant plusieurs minutes, comme si cette arme fidèle allait me donner la réponse à mes problèmes. Je me suis levé. Me couper la tête, je n'en avais pas envie, de sorte que je suis sorti à la recherche d'un humain à dévorer.

   Il n'était pas facile de trouver de la viande fraîche en ville. J'ai déambulé par les rues, me faisant passer pour un humain armé qui se dirigeait vers un lieu précis. Comme on n'avait pas tellement l'habitude de voir un zombi armé, il s'est trouvé quelqu'un pour mordre à l'hameçon. J'ai entendu qu'on m'appelait depuis l'entrée d'un immeuble. Pour ne pas éveiller les soupçons, j'ai fait comme si je n'avais pas peur. Puis je me suis approché prudemment.
   Il s'agissait d'une pépée d'une quarantaine d'années, pas mal fichue. La veille, elle m'aurait excité autrement. Ce jour-là, elle me mettait l'eau à la bouche. Peut-être que la chair serait un peu coriace, mais elle aurait sûrement du goût. Quand elle s'est rendue compte qu'elle avait affaire à un zombi, elle allait gueuler, mais, d'un coup de machette, je lui ai tranché la tête. Ça ne m'aurait pas tellement plu si le premier repas de ma nouvelle vie s'était tout à coup mis à gigoter au milieu du déjeuner. J'ai traîné le corps jusqu'au prochain fast food ; ce n'est pas parce qu'on est zombi qu'on doit manger par terre comme un cochon. Et je me suis assis au comptoir pour m'envoyer ce met de choix. Tandis que je dégustais la belle quadra, je me suis souvenu que mes affaires étaient au plus mal, ce qui m'a mis de mauvais poil. Pire encore quand j'ai découvert que les opulents nichons que je me disposais à engloutir étaient pleins de silicone. Non mais vous voyez un peu ! Me gâcher le plaisir avec des additifs ! À cet instant précis, qui est-ce qui fait irruption dans l'établissement ? Un chasseur de zombis.

   Peu après, alors que je dévorais le foie du chasseur sans me soucier de ses cris de protestation (c'est emmerdant de voir que nos proies sont si promptes à se réveiller) je me suis aperçu que le type avait dans sa poche un de mes guides de survie. Non, mais quelle connerie ! Un mec qui voulait me tuer en utilisant mes propres techniques.
   Et puis j'ai trouvé la solution à mes problèmes.

   Ce que je viens de raconter remonte à cinquante ans. Maintenant, on élève les êtres humains dans des fermes, bien que certains privilégiés, comme moi, aient encore le luxe de les chasser et de les manger à l'état sauvage. Me voilà de nouveau millionnaire grâce à mes livres : Stratégie pour chasser l'humain, L'Elevage et l'engraissement des humains et L'art de cuisiner l'humain. La vie sur terre a changé le jour de l'Apocalypse, mais moi, j'ai cette chance : tout est comme avant. Si tu sais profiter des opportunités, quoi qu'il arrive, tu peux toujours faire du fric !

FIN


© José Vicente Ortuño. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : APROVECHAR LA CRISIS.
 

 
 

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