Le Vénitien Renato Pestriniero a publié quelque deux cents récits, romans, essais et scénarios en Italie et à l'étranger. Il est notamment connu en France comme l'auteur de Venezia, la ville au bord du temps, recueil traduit par Jacques Barberi et paru dans la collection "Présence du fantastique", chez Denoël.

Une fosse grande comme le ciel s’incrit, comme La Terre peut attendre ou À l’Ombre de Saturne, dans la série de textes où Renato Pestriniero évoque la découverte d’intelligences extra-terrestres et leurs rapports avec l’homme, ce qui constitue l’un des thèmes majeurs de son œuvre.
 
Ce texte est inédit dans sa version française.  

 



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Une Fosse grande comme le ciel

Renato Pestriniero


   Il se rendit compte qu’il allait faire un faux pas avant même de poser le pied. À travers l’écran transparent du casque il y eut un tournoiement de gris et de noir, de stries rouge foncé et d’éclairs aveuglants.
   Le corps de l’homme resta immobile dans le fond de la crevasse - telle une blessure sur l’uniformité de la plaine - et la combinaison était maintenant un point de lumière immobile, visible seulement d’en haut et sous un certain angle.
   Le temps commença à s’écouler lentement, l’étoile autour de laquelle la planète effectuait sa rotation changea de position par rapport à la ligne d’horizon. Les ombres des rochers s’allongeaient, la chaîne de montagnes se découpait, noire sur le fond du ciel. Beaucoup plus loin, invisible, un astronef attendait dans une clairière vitrifiée par les gaz des moteurs.
   Quand l’étoile fut entièrement cachée par la chaîne de montagnes, il se produisit un mouvement sur la surface. Cet unique signe de vie atteignit le bord de la fissure et y pénétra. Puis tout s’immobilisa de nouveau dans l’immensité du silence. Comme la lumière de l’étoile, la perception du temps avait progressivement cessé. On aurait dit que tout retenait sa respiration, comme en attente d’un événement.
   Le froid commençait à pénétrer dans la combinaison ; il y eut alors un déclic, et la température intérieure augmenta. Au loin, quelques hommes lançaient des messages qui se diffusaient en vain à travers la plaine. Pour l’homme dans la crevasse tout ça se passait plus loin que la Terre même.
 
   Il avait repris reconnaissance. Que faire ? Il resta immobile. Tout d’abord, il écouta le rythme cardiaque précipité et aspira profondément l’oxygène des réservoirs. Il n’essaya pas de se relever : la combinaison pouvait s’être accrochée à quelque relief rocheux ou avoir été endommagée par le frottement, et un mouvement rapide, brusque, risquait de déchirer le tissu. Il avait beau ouvrir grands les yeux, il ne voyait rien. Je suis devenu aveugle, pensa-t-il. Un instant, il perdit le contrôle de ses nerfs, et la peur, jusque-là tenue en échec, l’envahit. Mais aussitôt, il secoua la tête. Il fait probablement nuit… mais les étoiles, où sont-elles ? Puis il pensa : Peut-être que dans cette position je ne peux pas voir le ciel.
 
   Voilà que la douleur à la jambe, restée sourde jusque-là, prenait le dessus et explosait pour se répandre dans tout le corps. Alors seulement, l’homme se rendit compte qu’elle avait toujours été là, depuis qu’il avait repris conscience. Mais, dans une situation grave, où il avait besoin de s’assurer que sa vie n’était pas immédiatement en danger, la douleur avait été refoulée à un niveau inconscient ou, plutôt, avait cessé d’être perceptible, ce qui lui avait permis de procéder avec assez de lucidité à un premier examen.
   Il sentait son bras droit qu’écrasait le poids du corps ; sa jambe était un amas de douleur. Il fallait faire quelque chose. Il passa ses doigts gantés sur l’épaule gauche pour atteindre la trousse à outils. Il en tira un petit cylindre métallique et le plaça devant la visière. Quand il pressa le bouton, ce fut comme s’il allumait l’arbre de Noël de son enfance. Il projeta le rayon de la torche tout autour de lui pour voir où il se trouvait, puis il le braqua sur cette foutue jambe. Elle était cassée, bien sûr. De même que l’émetteur-récepteur. En revanche, la combinaison avait tenu le coup.
   Derrière lui, le haut de la paroi formait comme un auvent, de sorte qu’à la surface la crevasse n’avait pas cinquante centimètres de large et ne lui permettait pas de voir le ciel. Il se retourna lentement. Tandis qu’il observait les rares étoiles, il fut pris d’une grande fatigue. À la façon d’une vague, une torpeur tiède le submergea, monta jusqu’aux yeux. De nouveau, il perdit connaissance.
 
   La lumière était un peu bizarre. Dorée, plus chaude. En tout cas, elle lui plaisait, lui donnait une impression de sécurité. En plein jour, la crevasse avait perdu l’aspect mystérieux dû à l’obscurité et aux ombres trompeuses que créait la torche. L’homme restait assis à regarder à travers la fissure au-dessus de lui. En allongeant le bras, il aurait pu atteindre le bord de la fente. Et puis, ses compagnons le cherchaient. Il sourit. Il réussit à bouger la jambe blessée et fut surpris de la facilité avec laquelle il semblait avoir résolu un des problèmes les plus graves. Un petit effort, et il était debout. Au lieu d’une douleur lancinante, un million de fourmis qui montaient et descendaient dans sa jambe. Bon, fit l’homme à voix basse. Bon.
   Il regarda encore vers le haut, parce qu’il y avait quelque chose dans cette lumière… et, tout à coup, il comprit : la lumière qui fusait était pareille à l’éclat doré du Soleil par une splendide journée d’été sur la Terre. Il resta stupéfait, clignant des yeux.
   Maintenant, il ne restait plus qu’à chercher le meilleur endroit pour sortir à la surface et rejoindre ses compagnons. Lentement, il se mit en route. L’obstacle se présenta aussitôt derrière une masse courbe qui, raisonnablement, n’aurait pas dû exister. Elle surgissait de la paroi à droite, couvrait toute la largeur de la crevasse et s’étendait vers le haut. Un entrelacement de racines et de branches, vraie barrière végétale.
   Les yeux écarquillés, l’homme s’immobilisa, tandis que son esprit enregistrait des choses impossibles : la couleur, le feuillage luxuriant, la plante elle-même. Je délire, conclut l’homme. Et pourtant, cette lumière et, maintenant, ce végétal, tout ça est bien réel !
   Il commença à avancer vers la forme enchevêtrée. Plus il s’approchait, plus il sentait décroître sa peur face à cette chose si extravagante, tellement illogique. Puis la sensation initiale d’étrangeté fit place à un sentiment de sympathie, comme s’il avait retrouvé un voisin dans un pays lointain, et, soudain, une digue se rompit en lui ; telle une onde, une émotion le submergea. De grosses larmes lui vinrent. Il s’agenouilla en sanglotant devant ces branches pareilles à des bras familiers, doux, caressants, se laissa tomber sur cette couche accueillante, s’abandonna, comme sur le lit d’une amante. En une immense étreinte, ses bras se joignirent à d’autres bras, qu’il découvrait et qu’il avait toujours connus, tandis que les fleurs, pareilles à des doigts légers caressaient son casque et son corps maladroit enfermé sous la combinaison et que la mousse offrait ses lèvres aussi douces que celles d’une femme… Souvenirs resurgis en foule. L’homme ferma les yeux. Amitié, amour, non pas à la mesure de l’humain, mais à la mesure de l’univers, d’intelligence vivante à intelligence vivante, indépendamment, au delà, des sentiments humains impurs et limités. Lui, avec ses « limitations », devait, en fait, « humaniser » ces sentiments, les rendre compréhensibles.
   Il eut l’impression que son être se dissolvait et voulait atteindre les dimensions du cosmos pour l’embrasser en une étreinte muette, mais, en même temps, dans sa lucidité et son humilité, il se heurtait à ses limites humaines, à l’impossibilité de transmettre son expérience.
   Alors, la douleur à la jambe l’emporta, et il se retrouva appuyé à la paroi de boue, immergé dans les ténèbres, hurlant.
 
   Sous la combinaison, ses membres avaient enflé. À travers le gant il sentait le gonflement qui avait transformé la jambe en une masse turgescente. Je suis foutu, dit-il à haute voix. Je ne sortirai plus de cette saloperie de fosse, c’est sûr. Il suça un peu d’eau au tuyau d’alimentation. Le témoin d’oxygène indiquait un flux régulier et une réserve suffisante pour une quinzaine d’heures. Qu’est-ce que je peux faire en quinze d’heures si les autres ne me retrouvent pas ? se demanda-t-il.
 
   Au-dessus de lui, le ciel s’éclaircissait. Il se lève, pensa-t-il. Et ce sera la dernière fois que je verrai le soleil de cette planète. J’espère qu’il y aura la lumière que j’ai vue en rêve… on aurait vraiment dit le Soleil de la Terre ? Je voudrais… Une vague de nausée le gagna soudain et il eut du mal à ne pas vomir. Oh ! non ! Pas ça, dit-il d’une voix cassée. Une autre vague survint, plus violente, et, cette fois, il ne réussit pas à la contenir. Les spasmes se succédaient. Puis l’homme glissa lentement et s’écroula, épuisé.
   Quand il retrouva quelque force, une heure ou quelques minutes après, il eut l’impression que la douleur à la jambe s’était un peu atténuée, mais, maintenant, il n’aspirait qu’à dormir et, peut-être, à épuiser la réserve d’oxygène avant de se réveiller.
   Il en alla autrement. Encore une fois, la lumière filtra dans la crevasse et arracha l’homme au refuge de l’inconscience. Quand son cerveau sortit des brumes, il sentit enfin qu’il était prêt. Il suffisait d’une légère entaille dans la combinaison.
   Il avait déjà le couteau en main quand il fut arrêté par le témoin d’oxygène. Flux régulier et réserve pour environ vingt-trois heures. Peut-être que la première fois, je n’ai pas bien vu, pensa-t-il. Il faisait sombre, et j’ai lu quinze heures et pas vingt-cinq. Si je dispose encore de vingt-trois heures, quelque chose peut encore arriver… mais comment savoir si ce que je vis, c’est la réalité ? Il saisit sa jambe au niveau de la blessure et serra de toute la force qui lui restait. Il hurla, mais, en même temps, il se rendit compte que son cri avait été un réflexe conditionné, parce qu’il n’était pas tellement utile.
   — Ça va, dit l’homme à haute voix. Maintenant, il ne devrait plus y avoir de doutes. Il suça une bonne dose de concentré vitaminé et quelques gorgées d’une eau agréablement fraîche. Et il se mit sur ses pieds.
   Il n’y avait pas à hésiter sur la direction à prendre. Derrière la courbe, pas trace de végétal, bien entendu, rien que le fond accidenté de la crevasse qui montait légèrement. Monter ? Sa condition physique le lui interdisait, mais, en lui-même, l’homme eut un sursaut de joie. Lentement, s’appuyant à la paroi, il continua à monter le long de l’étroit boyau, parvint à une deuxième courbe, la dépassa. À ce point, il aurait dû se trouver à la surface.
   Mais le sentier continuait à monter. La paroi de gauche gardait une hauteur constante, alors que celle de droite s’abaissait progressivement. À une dizaine de mètres, une autre courbe se présenta, cette fois en direction opposée. De nouveau, l’homme ne savait plus où il en était. Il s’arrêta, inquiet, et regarda autour de lui. Je comprends, dit-il. Malgré le témoignage de mes sens, ça, c’est encore le délire. Donc, conscient ou non, je dois continuer.
 
  

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A l'ombre de Saturne

La Terre peut attendre

10/04/03