La nouvelle


   Aux François, Dieu reconnaîtra le sien


   Lundi 12 octobre
   Lucien nous attendait comme convenu à la frontière. Il a tenu son rôle avec le sérieux qui le caractérise. Transmettre les instructions de base est à la portée de n'importe qui mais il a trouvé le moyen de dramatiser les noms des hôtels et les numéros des chambres. Croyant qu'il allait décider pour nous des attributions, j'ai failli faire une réflexion mais Paul s'en est chargé. Lucien nous a regardés et a haussé les épaules.
   Heureusement il avait déniché un petit restaurant sympathique qui se donnait la peine de soigner le client. Notre traversée de l'Espagne nous a au moins fait prendre conscience des difficultés économiques qu'affrontaient les européens. Depuis l'indépendance et les rapprochements avec la Tunisie et le Maroc, notre pays retrouve progressivement un bon niveau de vie. Ici par contre bien manger relève de l'extraordinaire… Je suppose que Lucien a dû profiter de l'occasion…
   Pour éviter que le repas s'éternise avec les cafés et les pousse-café ou ne dégénère en discussion stérile quant aux responsabilités historiques de chacun… À chaque fois j'ai envie d'écrire hystérique… pour ce qui est de la situation actuelle, j'ai prétexté du long trajet qu'il nous restait à effectuer avant d'arriver à Paris. La porte d'Orléans, c'est pas la porte d'à côté. Nous nous sommes relayés et au petit matin j'immobilisai la Vedette place du 25 août 1944. Roland et René ont tiré leurs valises du coffre et dit, en chœur : « On prend le Jourdan ! »
   « Ça tombe bien a répondu Paul, je suis comme François : je préfère les Brune… »
   Les deux maréchaux d'Empire transformés en boulevards et en hôtels deux étoiles ne comptent sans doute plus le nombre de fois où ils entendent la vanne.

   Paul a posé sa valise et s'est allongé sur le premier lit en bâillant. Je lui ai souhaité « bonne nuit » et je suis sorti… Je voulais me retrouver seul avec « mon » Paris. Mes fantômes. Le bar tabac bois et charbon du coin de la rue du Père Corentin ouvrait ses portes au grouillot livreur de croissants. J'ai pris une table près de la vitre et commandé un grand crème avec croissants et j'ai eu droit au sourire aimable réservé au premier client… Dehors, la rue s'agitait. Dedans les odeurs s'installaient pour la journée. Javel et sciure. J'ai rêvassé en retrouvant des saveurs oubliées, j'ai passé en revue ma galerie de portraits perso jusqu'au petit frisson de fatigue. J'ai laissé un pourboire royal et je suis rentré me coucher. Paul ronflait.
   À midi, l'habituel concert de klaxons parisien m'a tiré d'un rêve où Danièle jouait les naïades avec des grâces provocantes. J'étais seul dans la chambre.
   L'odeur de poussières et de serpillière humide du métro a agressé mes sinus, ça aussi ça relevait des us et coutumes. Changement à Denfert. Rendez-vous avec le commanditaire, 13 heures 30, avenue de Wagram. Il sera en train de lire Le Figaro – pourvu qu'il soit le seul – et je dois l'appeler monsieur Charles. Un seul lecteur, un seul solitaire. Costume sur mesures, eau de toilette discrète, distinction naturelle… Un sang bleu ? Il replie son journal et fait un signe au serveur pendant que je m'assieds. Il m'interroge sur le voyage et s'inquiète de mon avis sur la situation en Espagne depuis la mort du généralissime Franco. Pour moi, ses hommes ont su s'installer et ne risquent rien. Surtout je ne vois pas de figure emblématique capable de rassembler. Ce n'est pas comme ici… l'expression m'a échappée, il sourit. La nourriture relève plus du luxueux et de l'exotique que du vraiment bon. D'excellente qualité l'armagnac laisse une meilleure impression. L'homme en même temps qu'il sort son carnet de chèque, tire de sa poche une enveloppe blanche qu'il pousse lentement vers moi. « Tout est là. » dit-il. J'acquiesce d'un signe de tête qui ressemble à un salut. Il se lève, prend son vestiaire et sort… Nous ne sommes pas censés nous revoir. J'allume ma première cigarette et la fume avant de partir à mon tour.
   Une longue promenade digestive m'a conduit jusqu'à Châtelet. Heure d'affluence oblige, les corps s'entassent en seconde, pendant qu'en première… les parfums remplacent les odeurs.
   L'enveloppe contient un ticket de consigne de la gare de Lyon, une feuille pliée en quatre portant les initiales M. D. au milieu d'une cible ; une heure : 23 heures 30 ; une date : jeudi 15 ; un lieu : Lipp.
   Roland, René et Paul rayonnent quand je leur annonce que l'opération est pour jeudi et que l'un d'entre eux – tiré au sort – soupera chez Lipp ce soir-là.

   Mardi 13 octobre
   M. D. fait la une de pratiquement toute la presse nationale. (Bien sûr l'Humanité fait exception et condamne sans réserve). Sur les photos, il a été saisi en train de jouer au golf sur un parcours genevois. Pour le texte sa déclaration justifiant l'attentat contre le premier secrétaire par sa décision de « nouvelles restrictions alimentaires pour contribuer au redressement économique du pays… » devrait sonner le branle-bas de combat des troupes en dissidence et des résistants de la première heure au régime communiste. Mais je ne peux m'empêcher de penser que ce brave Michel au visage plus lunaire que viril, ne saurait jouer les chefs de guerre… que dans l'intendance. Je me suis arrêté au kiosque pour lire les infos. Je change à Denfert puis à Place d'Italie pour descendre à Bastille. À pied, la gare de Lyon n'est pas loin.
   L'employé de la consigne m'a tendu un grand sac de marin relativement lourd et le métro m'a repris jusqu'à la porte d'Orléans par Nation et Denfert…


   Paul était sorti. J'ai renversé le sac sur mon lit… Quatre armes de poing, deux bonnes vieilles Thomson comme on n'en fait plus, avec camemberts et chargeurs et quelques liasses de billets pour les faux frais. Nous ne serons payés que si notre action est un succès. En fait, nos salaires nous attendent sur un compte en Suisse. C'est Lucien qui nous en facilitera l'accès.
   J'ai réparti les billets en quatre tas égaux et ré-emmailloté les deux mitraillettes.
   Midi. Nous déjeunons ensembles et une piste de quatre-cent-vingt-et-un décide au comptoir du Canon d'Arcole que Roland qui souffre d'une légère claudication réservera une table chez Lipp pour après-demain. À René et Paul échoient les sulfateuses, il me reste l'emprunt d'un véhicule et sa conduite. Je n'aurais pas fait mieux et les rôles semblent leur plaire. Je me contente de suggérer de laisser les armes de poing dans nos chambres pour éviter d'être ennuyés par un banal contrôle d'identité. Proposition acceptée avec chaleur. Prochain rendez-vous jeudi midi. Ils s'égaillent. Je n'ai nul besoin de leur recommander la prudence, cette mission leur tient à cœur. Ce sont de braves petits soldats et je ne vois pas pourquoi quelqu'un s'est permis de les traiter de perdus

   Un soleil franc illumine les timides nuances de roux des arbres de l'avenue du parc Montsouris, je flâne jusqu'à Denfert. Je suivrai la Seine de Saint-Michel à Maubert. Je n'ai pas prévenu Danièle de notre bref séjour ici. D'abord par élémentaire prudence. Si peu savent, peu parlent. Je sais, la formule ne joue pas chez les politiques qui souvent parlent pour ne rien dire, mais chez nous elle rassure. Ensuite parce qu'elle n'est pas du genre Pénélope ou femme de marin… Et je n'aime guère les souffrances inutiles. Enfin parce que je préfère lui faire la surprise et m'attendre à tout.
   Rue de Bièvre. Rien n'a changé. L'endroit a toujours l'air hors du temps. Immobilisé, comme en retrait alors qu'autour de lui tout s'agite et bruisse. Au coin de la rue, je reconnais la fleuriste qui prend le temps de reconstruire mes deux bouquets en un seul. Si Danièle est absente j'offrirai les fleurs à une inconnue. Impression de me retrouver avant guerre, dans des souvenirs couleurs pastel. La cage et la cabine d'ascenseur Art Déco. L'encaustique et le bruit sourd de la machinerie anesthésient un temps l'angoisse. Je sonne. Un bruit de pas. Le judas s'éclaire puis s'obscurcit. La chaîne de sûreté claque et la porte s'ouvre. Ses yeux sourient, ses lèvres esquissent une grimace. Sans doute à cause de mes moustaches censées me camoufler. Je lui tends les fleurs elle me tend les bras. Baisers goulus. Tâtonnements à l'autre. Peau contre peau. Combat ou faim. Nous retrouvons les sentiers des plaisirs d'avant et ceux d'aujourd'hui ne perdent rien en intensité. Repus l'un de l'autre nous reposons nos orages. Je prends ma respiration et je me lance. La main de Danièle me ferme gentiment la bouche. Ses lèvres soufflent à mon oreille : « C'est comme moi, tu n'as rien fait de bien extraordinaire depuis hier ! » On ne peut plus claire affirmation du tracé des limites. Je souris. J'aime cet univers qui se borne au présent. Nous filons sous la douche barboter comme des enfants. Elle consulte la page spectacles de France-Soir et décide que nous avons le temps avant de manger. Après on verra. Elle me guide vers une partie de la penderie où m'attendaient un vieux jean et deux Lacoste ainsi qu'une paire de mocassins bien culottés du François d'avant. « J'irai cracher sur vos tombes » tient encore dans une seule salle du côté de Cluny. Pas de quoi fouetter un chat… je comprends que Boris ait déserté un monde qui produit de telles stupidités et y voit de l'audace. Les mains de Danièle se souviennent de notre lecture à deux voix du roman. Un taxi pour un resto-grill à la mode rue François 1er où l'on croise les gentils animateurs d'Europe 1. Danièle se taille un vrai succès. Quelques femmes même m'envient ouvertement… Si la femme du Premier secrétaire voyait ça, elle qui n'imagine pas Marie-Suzanne Simonin épousant quelqu'un d'autre que le Christ. Nous savourons de la nourriture de qualité et j'imagine que notre hôte s'approvisionne en campagne et non aux Halles. Nous parlons de choses et d'autres, de ce que l'on peut montrer, de ce que l'on peut donner à lire. Soudain comme un papillon déchirant son cocon Danièle glisse : « Quand repars-tu ? ». Elle a tenu plus longtemps que prévu et je crois lire dans ses yeux qu'il s'agit d'une simple demande d'information. Dénuée d'agressivité, d'amertume.
   Je réponds : « Pour toi, jeudi matin. »
   Elle presse ma main et me sourit. J'en conclus que, comme celui de lubricité, l'examen de sincérité est réussi. Nous sommes lucides. Nous pouvons continuer à jouer avec nous-mêmes.

   Mercredi 14 octobre
   Un épais brouillard a feutré les bruits et découragé nos envies de balades. Nous avons tiré les rideaux pour échapper à la grisaille. Nous nous sommes aimés pour le plaisir. Et Danièle comme moi a dû constater que nous préférions le plaisir à l'amour. Dire que seuls les universitaires sur le retour ont le droit de lire le divin Marquis… Il est vrai que nous encensons encore le marquis sacré comme pour éviter d'ouvrir les yeux au présent. Danièle m'explique qu'elle a envie de quitter ce pays de bande mou. Mais la peur de l'inconnu l'arrête. Je lui propose de commencer par la Suisse, elle ne devrait pas être trop dépaysée. Nous badinons, nous mangeons sans souci de propreté ou de distinction, nous faisons l'amour, nous dormons et le cycle recommence. Interrompu par instants pour suivre distraitement les informations télévisées pleines des commentaires plus ou moins avisés sur les déclarations de M. D. Les caresses données et reçues ont sérieusement émoussé mes habituelles angoisses d'avant action. Je savais qu'il en serait ainsi et je soupçonne Danièle d'avoir compris depuis longtemps. Quelques recoupements entre mes visites et l'actualité suffisent. Trouverions nous autant de plaisir l'un à l'autre s'il en était autrement ? Je suppose que nous nous sommes posé la question tout en nous accommodant des circonstances. Comme cette rue, cet appartement, nous vivons hors du temps… Qui aujourd'hui se soucie d'un Morland ou même du capitaine Monier ? Danièle qui les a connus n'appartient-elle pas d'une certaine manière aux réseaux que l'on réactive…


   Jeudi 15 octobre
   Un timide soleil joue avec les feuillages mités et le vent. Je sens qu'il fera chaud. Danièle nous a préparé un petit déjeuner copieux et agréable. Europe 1 mélange allègrement les publicités, les tubes de l'été et les informations nationales et internationales, M.D. échauffe moins les esprits. Nous faisons douche commune avec un sérieux appliqué, entrecoupé de gloussements. Nos sens saturés refusent nos désirs comme s'ils savaient ce que signifie : avoir les yeux plus grands que le ventre. Je réintègre la tenue « bourgeoise » du François de 1959 avec une certaine raideur. Impressions fugaces d'agir une fois de trop, qu'il suffirait d'un rien pour que nous partions ensemble sans le moindre regret. Danièle arrange mon col de veste et me caresse la joue. « Tu n'as jamais failli, n'est-ce pas ? Alors va jusqu'au bout au moins encore une fois. Après ? Tu verras bien. » Elle effleure mes lèvres et me chasse. Je reprends possession de mes réflexes qui éloignent lentement les odeurs de plaisir et le goût des étreintes. Étrange repos du guerrier avant l'action. Dire que certains se disent diminués et pour rien au monde ne feraient l'amour la veille du jour J. Moi, je trouve ça revigorant.
   Le trio m'attendait sagement en pronostiquant pour le PMU. Comme il manifeste une légère impatience, je récapitule l'action. Roland qui a réservé pour 22 heures doit sortir avant M. D. qui lui dîne tous les soirs chez Lipp entre 22 heures et minuit, pour me faire signe de me tenir prêt. René et Paul à l'arrière du véhicule attendent. Si possible, si l'endroit est calme – pas de témoin gênant – je coince la Dauphine de M.D. vers les jardins de l'Observatoire. Ils sortent et mitraillent la voiture et son chauffeur. Exit M. D. Nous retrouvons Roland à la Vedette – qu'il a rejointe par ses propres moyens – et nous partons en direction de la Suisse…
   Après un repas convenable, Paul et René laissent une chambre à Roland qui veut à tout prix dormir et je leur abandonne le nettoyage et le graissage des armes… Je n'ai jamais pu supporter ni l'odeur ni la consistance de la graisse et j'ai toujours trouvé une bonne âme pour accomplir ce genre de corvée à ma place. J'ai flâné sur les quais en quête de « La paille et le grain » un livre introuvable que l'on dirait écrit par un fantôme.
   J'ai « emprunté » une 203. Je double la Dauphine de M.D. qui s'arrête devant les grilles du jardin. Il bondit hors de la voiture. Paul lâche une courte rafale qui le fauche comme un lapin. René se précipite et tire le coup de grâce. Je dégage mon petit monde sur les chapeaux de roues dès que claque la portière arrière.
   Roland nous sourit, selon son décompte personnel du temps nous n'avons pas de retard. Au petit matin, avant de franchir la frontière, nous jetons les armes dans un fossé. Ayant un peu dormi je remplace Roland au volant. Du travail proprement fait… mais j'appréhende les retrouvailles avec Lucien. Il est bien là et si ce n'est pas lui, c'est bien imité… Une Pontiac immatriculée en CD nous prend en chasse. J'accélère elle suit, je ralentis elle décélère… J'arrête la Vedette au bar-hôtel-restaurant convenu. Et à peine descendu, je fonce vers les toilettes comme sous l'emprise d'un besoin pressant. Je viens tout juste de repérer une porte qui donne sur l'extérieur que j'entends les rafales. Les salauds, nous étions sans armes.

   Oui, nous étions désarmés. Et ce au double sens du terme. Physiquement et moralement… Nous étions tellement persuadés d'agir pour la bonne cause. Aujourd'hui avec le recul je trouve mon journal un rien trop sûr de lui. J'ai l'impression de lire au présent un passé vieux de 22 ans… Sans doute à cause de tous ces présents de narration qui font vivre l'action comme dans un polar. Mon vieux François, tu aurais dû écrire des livres au lieu de jouer les mercenaires aux quatre coins du monde. Les panneaux annonçant l'atterrissage imminent et les nécessités de cesser de fumer et de mettre la ceinture clignotent. Je range mon journal dans mon bagage à main. Danièle appréciera peut-être de le lire. Elle m'attend, elle devrait même avoir organisé une conférence de presse, si les services du Premier secrétaire n'y ont pas vu d'empêchement en cette période d'élection…

   Vendredi 16 octobre 1981
   Elle m'a pris par la main en la serrant avec force. Elle m'a conduit dans une salle préparée à cet effet : plantes vertes, caméras de TV, micros, photographes, estrade. J'affiche complet.
   Elle m'annonce et en profite pour dire à tout le monde son plaisir de me revoir. Elle rappelle aussi la nécessité de voter ce dimanche 18 octobre et ce quelle que soit la couleur du bulletin. Elle laisse la parole à ceux qui ont des questions à poser.
   Je n'ai gardé que la première :
   Vincent Vaissière pour Le Figaro : « Monsieur François Mitérant, pourquoi revenez-vous aujourd'hui en France ? »
   Et bien sûr ma réponse, lancée avec le sourire :
   « Parce qu'il y a prescription… »


FIN


Toulouse, Juin 2003

© Noé Gaillard. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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12/06/10