Le Vénitien Renato Pestriniero a publié quelque deux cents récits, romans, essais et scénarios en Italie et à l'étranger. Il est notamment connu en France comme l'auteur de Venezia, la ville au bord du temps, recueil traduit par Jacques Barberi et paru dans la collection "Présence du fantastique", chez Denoël.

Collateral Damages est inédit en français.

 

Lire : Renato Pestriniero Sergio Zaccaron Faces - Visages maquillés du Carnaval de Venise
Herscher 2003 / 39 € ./ 172 pages
ISBN : 2-7335-0359-6
FORMAT : 23x23 cm
Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.
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Le vrai miracle, ce n’est pas de
s’élever dans les airs
ou de marcher sur les eaux
mais de réussir à vivre sur la Terre
 

   13 avril

   J’ai vérifié : il lui a fallu vingt-sept minutes pour atteindre la charogne et, arrivé là, il ne parvient pas à la manger. La distance qu’il a parcourue en vingt-sept minutes, depuis qu’il est sorti du fer et des cendres de la barque, doit être de huit ou neuf mètres. Maintenant, il regarde la carcasse du rat et bouge lentement la tête, gueule ouverte pour mordre ou pour mourir, je ne sais pas. Le corps du rat crevé est gonflé, et on dirait qu’il bouge, mais c’est le manteau de mouches aux reflets d’émeraude qui donne cette impression. Il brille sous les pulsations de la lumière due aux incendies.
    Je rebobine la bande. Pour la quatrième fois j’écoute Ah wanna wear wampum. Vas-y ! rat, vas-y ! Encore quelques centimètres et tu réussiras à mordre ton frère !
    Le museau pelé frémit. Évidemment, c’est l’odeur qui l’a conduit là, les yeux n’étant plus que de la gelée de fraise écrabouillée. Vas-y, Mickey ! Une dernière bouchée et, toi aussi, tu en auras fini.
    Mah neck’s a rainbow, your greeenback’s only green… râclent The Algonkians. Les piles sont foutues. Du fer et des cendres de la barque il y a une trace rosâtre qui arrive jusqu’à la charogne. Aux endroits où Mickey s’est arrêté, il y a des taches plus grandes, une bave faite de sang et de liquides organiques qui lui sort sous la queue. Quelques mouches émeraude sont déjà passées de la charogne à Mickey . The end.
    — Tu as vu ? dis-je à Galiana.
    — Luzzz… luzzz…
    Bon. Je me dirige vers l’abri à bateaux. J’ai du mal à bouger après être resté longtemps assis à regarder Mickey qui essayait de se farcir son frère déjà décomposé, mais il faut que je me tienne toujours occupé, que je joue sur la conscience subjective du temps. Je jetterai ça sur le papier ce soir. J’en ai pris l’habitude : je me force à noter dans l’ordre mes impressions, pensées, imprécations. Un exercice pour faire fonctionner la cervelle.
 
    Maintenant, c’est le soir, et je suis dans le Teson Grando1. Je regarde vers la ville. Les barene2 ressemblent à des peaux de léopard. La lumière des incendies s’y reflète sur l’eau et y sème des taches sombres.
    La semaine dernière, je me suis demandé plusieurs fois si ça valait la peine de poursuivre ces notes. À quoi peuvent-elles servir ? En toute franchise, au début, j’avais l’espoir de pouvoir les relire si je m’en tirais. Je n’écris donc pas pour des lecteurs futurs et inconnus, je me fous pas mal de laisser quelques petites merdes à la postérité. Je le fais seulement dans l’idée de revivre moi-même ces sensations, de pouvoir crier que j’y suis parvenu et me soûler de dégoût. Ce qui ne sera pas facile ; maintenant, je suis lessivé. Je passe presque toute la journée dans une sorte de torpeur, et c’est seulement le soir que je trouve la force de me lever et de venir ici, sur une centaine de mètres. Ces salauds ont bien joué.
    Bientôt, il fera sombre. Avant de terminer la journée, il faudra que je mange quelque chose, malgré l’envie de vomir, et que je souhaite bonne nuit à Galiana.
 
    14 avril

   
Ça été comme autrefois, quand je devais partir de bonne heure et que je n’avais pas besoin de programmer le radio-réveil. Ce matin, je me suis trouvé à regarder le soleil avant qu’il soit au zénith. Désormais, le soleil, on ne le voit pratiquement plus, sauf quelquefois, quand il est très bas. Le reste du temps, c’est une tache claire dans les strates épaisses provoquées par le complexe pétrochimique3.
    Hier soir, après avoir mangé ce qui restait de la boîte de thon ouverte il y a deux jours, je suis allé souhaiter bonne nuit à Galiana. Plus il fait sombre, plus elle se confond avec la pierre violentée. Galiana vient de Huelva. Cette fois-là, je devais passer du Portugal en Espagne, dans la région de l’Estrémadure, mais les circonstances m’avaient mené plus au sud et ainsi je me suis trouvé en Andalousie. Huelva est proche de la côte. Elle allait à Cadix. Nous y sommes allés ensemble.
    Je me suis endormi à côté d’elle hier soir. Merde ! C’est comme si je parlais de la vie d’un étranger.
______________
1- Construction dans une des îles de la lagune vénitienne qui abritaient jadis des lazarets
2- Terrains sédimentaires régulièrement immergés
3- A Porto Marghera, près de Venise
______________
 
    J’aspire l’odeur du pétrole tout en pensant qu’une autre journée s’est écoulée. La nausée monte, mais je ne veux pas vomir devant Galiana. Je cherche à me distraire en regardant autour de moi, mais il n’y a vraiment rien à voir. Le vent a forci, il réussit à soulever un petit nuage de cendres. Elle est assise sur les marches du Teson Grando. Je lui dit : D’accord. Je recommencerai à creuser, mais tu peux me dire à quelle fin ? Certainement pas pour Paola.
    — Luzzz… luzzz…
    — Oui, oui, la lumière.
    Sous ce ciel faussement orageux, la sensation de tempête est renforcée par le grondement du complexe pétrochimique en feu. Mais il n’est pas exclu qu’il pleuve. Qui sait s’il y a des nuages au-dessus de ce rideau de merde. Il a plu quelquefois depuis que ces fils de putain m’ont joué le sale tour de m’isoler sur cette île. Mais maintenant la pluie est une saloperie. Son seul avantage, c’est de maintenir la cendre collée au sol.
    Je quitte Galiana et je parcours à nouveau la même centaine de mètres. Hier, quand je me suis éloigné en direction de l’abri pour bateaux, je n’apercevais pratiquement pas le cadavre. Il était pris dans les bouts de fer qui sortent des pylônes. On voyait que c’était un être humain aux restes de tête, de bras et de jambes disposés d’une certaine façon, mais, par ailleurs, tellement brûlé, enflé et imbibé de pétrole que ça aurait pu être le cadavre d’un gros chien ou d’un poisson.
    — Quoi de neuf en ville, camarade ? lui ai-je demandé. Si je te trouve encore ici demain, je m’occuperai de toi.
    Et ce matin le réveil dans ma tête a sonné de bonne heure.
    L’autre reste là, en silence, à se balancer doucement sur la couche d’huile qui a transformé l’eau en mélasse. Que devrais-je faire ? Cet endroit convient pour l’enterrer, le sol de l’île est facile à creuser. Quand Paola a insisté pour que je la suive ici, j’ai vu avec quelle facilité la pioche y entrait et avec quelle prudence elle et ses compagnons maniaient leurs outils pour éviter d’endommager les objets qui pouvaient s’y trouver, vu la consistance pâteuse du terrain. J’ai donc pensé utiliser la fouille de Paola et de son équipe de jeunes archéologues.
    Leur programme était ambitieux : sondage de l’île sur la base des indices fournis par les manuscrits, les textes et les plans du XVIe siècle. Ils en avaient déduit que là pouvait se trouver le maillon manquant qui permettrait de compléter la carte de nos origines en ces lieux, et toute l’équipe avait gagné l’île pour commencer aussitôt les fouilles.
    Maintenant, l’une des deux cavités peut recevoir ce pauvre corps supplicié. Je fais passer la corde sous les aisselles et traîne le cadavre sur la rive. Ça n’est pas facile. L’effort me laisse épuisé ; je dois m’étendre sur la couche de cendres durcies. Je respire à pleine bouche l’air imprégné de miasmes. Je sens mes poumons qui brûlent. Je suis pris d’une toux convulsive et dois brusquement me tourner sur le côté au premier haut-le-cœur pour éviter que le vomi me suffoque. Le dégueulis est plus rouge que l’autre fois. Ils nous ont salement coincés, camarade. Peut-être que pour toi ça s’est moins mal passé.
    Les convulsions s’atténuent, je commence à récupérer. Je réussis plus ou moins à le fourrer dans la petite fosse et même à le recouvrir.
    Galiana, assise sur les marches du Teson Grando, se confond avec les autres taches de la pierre. Elle disparaîtra lentement dans l’obscurité du soir.
    Le complexe pétrochimique semble rugir de plus en plus fort.
 
    15 avril

   
Ah’ll be waitin’u, li’l gal, u color dress’d li’l injun gal. The Algonkians chantent Ah wanna wear wampum. Je suis obligé de tenir le Sony collé à l’oreille pour entendre un peu. Je jette le Sony contre la pierre du Teson Grando.
    Je me surprends à sangloter. C’est la première fois que ça m’arrive. C’est peut-être cette chanson qui a rompu la digue. Je me sens presque coupable de ne pas avoir pleuré devant des situations plus emblématiques, devant la découverte de ma fille Paola, par exemple. Elle avait trouvé son premier objet. Ce jour-là, nous étions présents, Galiana et moi, et la joie de Paola tenant entre ses mains cette petite amphore miraculeusement intacte et provenant d’un très lointain passé nous avait dédommagés d’une vie de sacrifices. Ou j’aurais pu pleurer en souhaitant bonne nuit à Galiana, un soir ou un autre. Ou me laisser aller en regardant le rat se traîner et chier du sang, ce qui aurait été plus logique, puisque Mickey jouait le rôle de miroir. Ou encore quand je plaçais dans la fosse ce paquet d’os noirs de pétrole… mais raisonner ne sert à rien. Un jour ou l’autre, ça devait arriver, et c’est arrivé avec la chanson des Algonkians… BON DIEU ! ET ALORS ? C’est tellement minable de chialer avant de s’en aller, la chair réduite en bouillie, même si je ne laisse derrière moi qu’un foutu monde de merde ? Ça manque de virilité de me montrer comme ça ? Qui me voit ici, ce tas d’ossements noirs ? Mickey ? Et même si Galiana me voit, elle ne dit rien, pas vrai, Galiana ?
    — Luzzz…
    — À toi aussi, elle te plaisait, cette chanson. Elle parle des wampueag, les rangées de coquillages colorés que les Indiens d’Amérique utilisent pour décorer les vêtements, faire des ceintures, des colliers et aussi des cadeaux. Savais-tu qu’en disposant les couleurs dans un certain ordre ils se servaient des coquillages pour transmettre des messages, rappeler des événements ou pour bien d’autres choses encore ? Puis le progrès les a remplacés par le plastique, et toutes ces significations ont foutu le camp.
    Je m’assieds sur les marches du Teson Grando, à côté de Galiana, et j’écoute le rugissement des installations. Elles ont une capacité de stockage de plus d’un million de tonnes. Ça brûlera pendant un bout de temps.

    Très vite, je dois me relever pour en tirer un autre au sec. Il a l’air pareil au premier, le même tas noir. Je crois que la marée a commencé à monter. Le type est arrivé sur la barena et s’est coincé dans une petite crique. J’essayerai de le récupérer en dosant mes efforts pour éviter une autre quinte de toux.
    Près de deux heures pour le traîner jusqu’à la fosse et une encore pour le recouvrir. Maintenant le trou a son compte d’habitants.
    OK, c’est fait, ça aussi. Je continue à me traiter d’imbécile, mais je ne parviens pas à accepter que le courant les porte jusqu’à la pleine mer. Je m’assieds, la nuque appuyée sur les pierres de l’abri pour bateaux. Sur le mur se découpent les ombres des cannes à pêche, du matériel, du panier…. J’ai passé des journées merveilleuses à pêcher ici pendant que Galiana préparait le gril pour faire cuire le poisson. Là où brûlait le bois s’était formé un relief bordé de cendres. Maintenant, on ne le distingue plus parce que la cendre est partout, bien qu’elle soit tassée par la pluie huileuse. Du bois, il n’en reste rien, rien que de la terre brûlée, du fer fondu et des cendres, plus de barque pour revenir à la ville, plus d’arbre, rien à brûler pour faire du feu, rien pour construire. Depuis que je suis sur cette île, je n’ai pas entendu d’appel, vu de lumière sur la lagune ou vu un feu brûler sur les barene. Le feu est seulement ici, dans le complexe, barrière de flammes dont la voracité se lit par les volutes de fumée grasse qui continuent à noyer le ciel.

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