La nouvelle


   Ces dernières années, le clonage a fait des pas de géant.
   Le laboratoire CLONANDIN se spécialise non seulement dans le clonage des animaux, ceci afin d'améliorer les espèces et de produire des exemplaires sains de chevaux, de moutons, de porcs, de lapins et de volailles pour l'usage et la nourriture de la population, mais aussi dans les autres recherches avancées, modernes et insolites. Nous sommes fiers de compter parmi notre personnel des scientifiques célèbres qui font progresser, avec autant de dévouement que de persévérance, les études visant à cloner les espèces en voie d'extinction comme la chinchilla, le ronsoco et la vizcacha parmi les mammifères de notre partie du monde ; le caïman, l'iguane et les tortues parmi les reptiles, ainsi que la gallareta, le nandou, le paujil et le zambullidor1 parmi les oiseaux.
   CLONANDIN s'est de même attaqué à l'indispensable tâche entrepreneuriale et humanitaire qu'est le clonage des parties du corps dans le cas des handicapés. Il a été possible d'implanter un œil dans l'orbite vide d'un patient qui a eu la malchance de naître avec un seul œil et qui possède maintenant une vue excellente des deux yeux, dont l'un a été cloné. Encouragés par la réussite de ces interventions, nous enquêtons sur le moyen de faire repousser des jambes à ceux qui les ont perdues, ainsi que des bras. Dans le célèbre laboratoire une question n'a pas encore été mise à l'étude : la possibilité de cloner les têtes, car les progrès accomplis à ce jour ne le permettent pas encore, comme l'a expliqué l'un des excellents scientifiques de ladite institution. Cependant, nous pensons que le jour n'est pas loin où l'on pourra perfectionner la science qu'est le clonage des différents membres dont disposent les êtres humains et où l'on pourra ainsi cloner toutes les parties qui composent le corps.
   Enfin, comme l'a expliqué à la presse l'envoyé spécial du laboratoire CLONANDIN, les scientifiques s'attachent à étudier et mettre au point le clonage du membre masculin chez ceux qui l'ont perdu accidentellement ou chez ceux qui, à cause de l'âge avancé ou par accident, n'en ont pas un usage normal. On sait déjà très bien implanter cet organe, mais on étudie comment permettre au membre de repousser chez l'individu. Tout cela est minutieusement décrit dans le livre que vient de terminer le docteur Néfast, prestigieux chirurgien auprès de l'institution.
   Cette recherche n'a pas encore fait l'objet de toute la publicité qu'elle mérite, parce que, sur certains points et certains modèles, les scientifiques ne sont pas parvenus à un accord. Et, surtout, du fait des indiscrétions commises continuellement par des agents de l'organisme appelé Dediconin, chargé de veiller aux droits des handicapés qui servent de sujets d'expérimentation au laboratoire CLONANDIN.
   C'est pourquoi on a donné la priorité à l'analyse des faits. Il s'agit de percer le mystère entourant la disparition de certains patients dont on ne retrouve pas la trace depuis quelques mois.

   Un des membres de l'entourage des disparus, a informé le Dediconin que, d'après lui, CLONANDIN aurait pratiqué des expériences interdites sur différents patients, parmi lesquels une personne âgée, son père, mais il n'existe aucune preuve qui validerait ces accusations. Les scientifiques ont écarté comme ridicules les élucubrations de la personne en question.
   D'après monsieur Perico de los Palotes, qui est à l'origine de la démarche mettant en cause le laboratoire, les personnes disparues sont mortes. Il prétend que son père étant allergique aux substances injectées pour procéder au clonage de parties du corps humain, le laboratoire CLONANDIN se serait trouvé devant la nécessité de se défaire de cette personne et des autres patients, lesquels seraient probablement morts et enterrés. Ces assertions ont fait beaucoup de bruit. À en croire leur auteur, après les attentes qui sont nées dès que la presse eut fait état de manipulations étranges visant à rendre aux patients une partie de leur virilité, la fatalité se serait acharnée contre ces pauvres créatures utilisées pour des expériences fatales.
   Comme dans un film d'horreur, on incite les gens à attaquer le prestigieux laboratoire CLONANDIN et à abattre les murs du sous-sol où seraient conservées les dépouilles monstrueuses et torturées des patients utilisés à de telles fins. Cette même personne assure qu'au cours d'une visite elle a vu un corps à deux têtes sur le même tronc et un autre auquel il serait poussé un œil au milieu du front au lieu de l'orbite. Elle va même jusqu'à prétendre avoir vu de ses propres yeux son père âgé à qui il était poussé un troisième bras dans le pubis, à l'endroit du membre viril.

   Imaginer ces êtres monstrueux ne peut provenir que d'un esprit morbide et corrompu. C'est pourquoi, vu ces histoires absurdes et invraisemblables, il a été décidé de mettre fin à d'horribles spéculations, aussi malveillantes qu'atroces, et d'interner don Perico de los Palotes à l'hôpital psychiatrique de la ville la plus proche. Le laboratoire CLONANDIN poursuivra ses études et ses expériences qui contribuent au prestige de notre pays, pour reprendre les termes figurant dans l'attendu du Tribunal de première instance. L'organisme dénommé Dediconin a fait savoir qu'il poursuivra sa mission et ses recherches afin de défendre les droits des handicapés utilisés comme sujets d'expérimentation.


FIN


1- Chinchilla et vizcacha (Chinchillidae), ronsoco (Hydrochaeridae), gallareta (Rallidae), ñandú (Rheidae), paujil (Cracidae), zambullidor (Podicipedidae) sont, bien entendu, des espèces endémiques d'Amérique du Sud. (NDA)


© Adriana Alarco de Zadra. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Clonandino (Pegasus SF, juin 2014). Traduction de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

Nouvelles
Un fleuve comme la mer



21/06/14